La zwanze, plus sérieux qu'il n'y paraît!

Après son patrimoine architectural, Bruxelles va-t-elle laisser filer son passé mental: la zwanze. De celle qui révèle le echt caractère bruxellois? Finira-t-il comme le pauvre hareng, sur un bâtonnet, durement empalé comme disait Zizi Festerat dans la Ballade du Rollmops? Quand se décidera-t-on à prendre au sérieux les comiques?. Une opinion de Georges Lebouc, enseignant.

GEORGES LEBOUC, ROMANISTE, PROFESSEUR

Bruxelles a laissé détruire tout un patrimoine architectural mais elle voit aussi disparaître, au fil des ans, un passé mental et linguistique dont le plus beau fleuron était la zwanze, cette spécialité typiquement bruxelloise avec les caricoles, les praniles et les moules-frites!

On pourrait traduire le mot par plaisanterie ou par blague mais ce serait injustement réducteur car la zwanze révèle la mentalité du Bruxellois, aussi faible (en apparence) que Manneken-Pis mais tout aussi frondeur. Cette zwanze eut ses auteurs, grands et petits, encore célèbres, parfois oubliés, souvent injustement méconnus. Ils méritent tous de vivre ou de revivre car ils firent rire des générations et n'ont rien perdu de leur verve.

Tout commença avec Léopold Courouble, le futur auteur de la saga des Kaekebroeck. Dans "Notre Langue", il s'amusa au jeu du "Dites ne dites pas", en nous lançant des énonnités du genre: ne dites pas "Il s'est encouru" mais dites "Il a joué schampavie" ou ne dites pas: "J'ai du goût pour boire, mais pas pour manger", dites avec élégance : "Soif, ça j'ai, mais faim pas".

Le ton était donné, d'emblée, hilarant, bien sûr, mais aussi tout à fait informé puisqu'il allait servir de base aux très nombreuses études sur les belgicismes!

Puis ce fut la grande période des monologuistes. Ils se produisaient dans les innombrables cafés-concerts, vaudevilles, cafés-chantants qui pullulaient et ont tous disparu: c'était la Brasserie flamande, le Casino de la Bourse, le Panthéon, l'Olympia, l'Alhambra, la Scala et autres Folies-Bergères, quelque 150 au total !

Leur grande spécialité: la parodie! On parodiait toutes les grandes gloires, à commencer par La Fontaine qui était en quelque sorte la spécialité de Coco Lulu. Le créateur du genre, aujourd'hui illisible mais; qui eut d'illustres successeurs comme Roger Kervyn de Marcke ten Driessche dont les "Fables de Pitje Schramouille" en sont à leur vingtième réédition et, plus près de nous, Virgile ou Louis Quiévreux.

S'attaquer à La Fontaine n'est, en soi, pas très grave. Mais Hugo! Mais Rostand! C'était tellement grave que le parodiste de "Mon père ce héros" demeure à jamais inconnu, lui qui avait osé commencer par: "Mon père, ce zatlap au sourire si doux."

Et avait conclu par ces vers:

"Et vise au front mon père en criant Potferdoum!
Le coup passa si près que le chapeau fit Boum.
Et s'en alla rouler au loin dans la poussière.
Oui, mais quell'rammeling qu'il a eue de mon père!"

Barrès eut plus de courage, qui parodia le "Cyrano" de Rostand en commençant sa tirade des nez par:


"Avec comm'ça, un nez, awel, zenne merci,
Moi, j'irais me montrer à la Foire du Midi."

On s'en prit à Villon avec "La Ballade des crotjes du temps jadis de Bazoef" et l'extraordinaire "Ballade du Rollmops" de Zizi Festerat qui parodie la "Ballade des pendus" où le supplicié est remplacé par un pauvre hareng "sur un bâtonnet, durement empalé". Il supplie dans son "Renvoi pardon: envoi!" tous ses auditeurs: "Ayez pitié, messieurs, du paisible rollmops!"

Il n'est pas jusqu'à Maeterlinck qui ne vit sa gloire toute récente (à l'époque) ridiculisée par un pseudo Pitje Snot qui écrivit, à la fin d'un Sonnet parodique: "Le sonnet a dix-sept vers, mais comme il y a beaucoup de mots répétés, ça ne fait pas plus de quatorze."

Sous le couvert de zwanzes, parfois énormes, on sent pointer un trait de caractère, du style On ne me la fait pas, à moi!, tellement vrai qu'on rapporte que Hugo, au cours de son exil à Bruxelles prit un réel plaisir à entendre une parodie du Récit de Théramène mais "se retira crucifié" lorsqu'on osa, devant lui, parodier la célèbre tirade de Ruy Blas.

Pour pouvoir se moquer des autres, ne faut-il pas commencer par savoir se moquer de soi-même? Le théâtre est là pour nous prouver que les Bruxellois ont le sens de l'auto-dérision! Quoi de plus dérisoire que cette marotte de devenir à tout prix président d'un "chochetée", souhait cher au coeur de Beulemans? Et faut-il vraiment se battre comme Bossemans et Coppenolle pour ou "contre le Dééééééring?"

Dans ces pièces, on voit aussi poindre le plat réalisme des indigènes. Quand Andromaque, dans le brillant pastiche de Jean d'Osta, offre à Pyrrhus tout son sang pour qu'il épargne son rejeton, le vainqueur de Troie répond, avec un froid réalisme: "Yenda! Avec ton sang qu'est-ce que moi je sais faire? Faire du bloempanch avec?"

Réalisme qui ira parfois jusqu'à la cruauté comme celle de Jacques Loar dans "Une nuit étoilée" : Madame Vetlap éblouit sa voisine Madame Snot par ses connaissances du ciel, science qu'elle doit à son fils qui travaille à l'Observatoire d'Uccle comme concierge.

Ou cet autre portrait cruel, celui d'un père qui a un fils "bleekschijter" (mot que la décence m'interdit de traduire). Il le fait tousser parce qu'il fume chez son rejeton comme un sapeur. À sa belle-fille qui le lui reproche, il répond: "Qu'est-ce qu'il a besoin de tousser ? Est-ce que je tousse, moi. Et j'ai la fumée direct dans ma bouche."

Mais cette cruauté ne dure jamais, balayée par une irrépressible envie de rire, parfois d'un rire facile (comme ce sketch de Simone Max où une amie lui parle de la queue de billard de son mari alors qu'elle, Simone, pense à tout autre chose, devinez) voire derrière une joie bien réelle de manipuler le langage comme le fit Roger Kervyn dans ce quatrain:

À Zellik, Zuun et Zaventem
Et du Zanzibar au Zambèze
Zozo zézaie sous les mélèzes :
Ô Zézette zolie, ze t'aime!

© La Libre Belgique 2000


Georges Lebouc est l'auteur du récent Les Zwanzeurs, anthologie de l'humour bruxellois. 2000, Ed. Labor.