Qui ne veut pas devenir millionnaire?

Le jeu télévisé "Qui veut gagner des millions?" fait l'objet de nombreuses critiques. Le Belge Bruno Dayez en prône le boycottage, parce qu'elle exalte la soif de l'argent pour l'argent et fait en quelque sorte l'apologie de l'ignorance. Guillaume Soulez, chercheur français en Communication, insiste sur sa qualité à savoir tirer le candidat de l'anonymat. Cette importance du candidat, même perdant, est également la force du dernier jeu à faire fureur sur la BBC, "The weakest link" (le maillon faible).

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© Roberto Pazos
BRUNO DAYEZ - ASSISTANT AUX FACULTÉS UNIV. SAINT LOUIS

Au risque de paraître rabat-joie, j'avoue que le succès de ce jeu télévisé (NDLR: «Qui veut devenir millionnaire?» sur RTL-TVI, «Qui veut gagner des millions?» sur TF 1, ...), outre qu'il me consterne, m'afflige énormément. Pour le dire sans tricherie, j'en suis traumatisé! Me pardonnera-t-on ce qui pourrait passer pour une pédanterie si je tente ici de rendre compte de mes raisons?

Le titre même de l'émission recèle déjà une part du cynisme dont toute sa démarche fait preuve: poser la question telle quelle est en effet, en soi, un scandale du point de vue de l'éthique. En présupposant que la seule réponse concevable est «tout le monde» (ou «personne» lorsque la question est formulée négativement), on ne fait rien moins que prendre le moyen pour la fin et absolutiser la recherche du profit. L'enrichissement (sans cause, j'y reviendrai) du «gagnant» devient une finalité ultime, qui se suffit à elle-même. Accroître son gain n'est jamais apparu si clairement comme un objectif en tant que tel, contenant sa propre justification: non seulement le prix est-il perçu en espèces et non sous forme d'un substitut quelconque (voiture, voyage, etc.) édulcorant en quelque sorte le goût cru de l'argent, mais lourdement significative est la circonstance que les candidats ne sont pratiquement pas interrogés sur l'usage qu'ils feront de leur subite fortune. Car la futilité ou l'indigence de leurs projets, quand liberté leur est laissée de les exprimer, trahit l'évidence que l'on peut être heureux sans les réaliser. Ainsi, la difficulté de savoir comment dépenser son argent surpasse celle d'être riche, puisqu'elle confronte d'emblée à la question des valeurs, ici proprement inversées: alors que l'éducation à celles-ci enseigne que la richesse, étant inégalement répartie, doit servir à des fins généreuses pour conserver, tant que faire se peut, une certaine légitimité, ce jeu participe d'une logique totalement perverse, où le bienfait suprême consiste à «empocher le magot» sans qu'à aucun moment le souci de son utilisation ne soit évoqué. Le spectacle de cette émission est ainsi, sous les dehors d'un banal divertissement, moins inoffensif qu'on pourrait le penser. En tant qu'il nous donne à croire qu'il n'y a rien de plus enviable que de faire fortune, il se révèle au contraire, en son fond, pernicieux.

S'il n'était cependant que le but du jeu à critiquer, «Qui veut gagner des millions?» tomberait dans un travers assez répandu, l'idolâtrie de l'argent. Mais les règles du jeu elles-mêmes doivent également être soumises à l'analyse. Car leur équivocité permet habilement de brouiller le message. N'est-ce pas, en effet, que, pour gagner, le candidat aura dû répondre à des questions à choix multiple de plus en plus complexes? Ne s'agit-il donc pas, finalement, de récompenser le savoir? La morale ne serait-elle dès lors pas sauve puisque, pour l'emporter, il faut l'avoir mérité? Ainsi n'est-il pas question de faire de plantureux profits en cochant, par exemple, six croix qui peuvent changer une vie. En fin de compte, le concept de ce jeu serait donc nettement moins contraire à ce que prescrit l'éthique que l'ensemble des jeux auxquels préside le hasard (lesquels, notons-le au passage, sont en principe légalement prohibés comme contraires aux bonnes moeurs).

C'est à voir! Dans le cas d'espèce, l'astuce est tellement grossière qu'il faut être vraiment benêt pour y succomber et ce qui, justement, irrite de prime abord le public cultivé, c'est la stupidité des questions posées. En sorte que la somme empochée est non seulement énorme, mais toujours sans commune mesure avec la difficulté de l'épreuve. Lorsque la disproportion est à ce point flagrante et systématique, tout spectateur doué de jugement en vient à conclure qu'il s'agit en fait d'une loterie réservée aux ignares et camouflée sous l'apparat d'un jeu de connaissance. Au point qu'il n'est pas outrancier d'affirmer que cette émission fait en quelque sorte l'apologie de l'ignorance. Tout se passe comme si, à ce niveau également, on assistait à une inversion des valeurs. Profitez-en, suggère le cabot de service, ici, le défaut de connaissances n'est pas sanctionné mais au contraire sanctifié! Cela pourrait relever du gag, d'une forme de second degré («que le plus bête l'emporte»). Hélas, il ne s'agit en l'espèce que de la plus basse démagogie consistant à racoler le plus grand nombre de spectateurs en leur laissant penser que la fortune est désormais à portée de chacun. Lorsqu'on sait que les gains offerts par la chaîne sont entièrement subsidiés par le prix des appels destinés à pouvoir participer au jeu, on ne peut qu'être inquiet quant à la force de conditionnement, à la puissance manipulatrice du média télévisuel, cette émission étant la plus regardée au monde! Abstraction faite de cette inquiétude, il reste que la moindre ambiguïté de ce jeu n'est pas de récompenser l'inculture. Nul élitisme derrière cette remarque, mais le constat désabusé qu'à ce rythme, la dévaluation du savoir sera bientôt le discours dominant. «Le bon goût, c'est mon goût» titrait récemment un annonceur. Et si, désormais, la vérité relevait de mon libre-arbitre? Et le juste de ma subjectivité? Sans doute, ce jeu n'est pas à l'origine d'un phénomène qui le dépasse largement: le déni du savoir s'inscrit dans la contestation massive de toute forme d'autorité et le sacre de l'opinion souveraine. Mais l'impact de sa diffusion est tel qu'il contribue à tenir désormais l'acquisition de la culture et de la connaissance pour valeurs négligeables puisque l'important, c'est de «faire du fric». Le message distillé est donc doublement pervers. Au mépris de tout idéal, par définition gratuit, il tend à convaincre qu'il n'y a pas de plus grand bien que de «rafler la mise». A partir de cette prémisse, l'idéal de la connaissance est proprement ridiculisé.

Restent l'atout formel de l'émission, sa mise en scène dramatique, ses effets de suspense soigneusement dosés, etc. qui achèvent de persuader le naïf sommeillant en chacun de nous de la légitimité de ce bien mal acquis. La spécificité de l'émission consiste en effet à justifier, sous l'alibi d'épreuves dont la résolution va de soi, et par le truchement d'une mise en spectacle entièrement préméditée, la soif de l'or pour l'or. Boycotter ce jeu, à défaut de pouvoir le déprogrammer, relève par conséquent du devoir moral, dût-on se faire taxer de «vieux jeu».

© La Libre Belgique 2000


L'ANIMATEUR A LA BARRE Animateur du jeu en France, Jean-Pierre Foucault a lui aussi sa version de son incroyable succès. Il pense d'abord que le concepteur a su bouleverser les règles traditionnelles du jeu télévisé: en effet, il n'y a, dit-il, plus de chronologie et le candidat connaît la question suivante, avant de décider s'il s'arrête ou s'il continue. Mais selon Jean-Pierre Foucault, c'est également l'ambiance du plateau, la musique et la lumière, qui créent une tension particulière, une vraie dramaturgie et attirent le téléspectateur. Devant ces explications trop modestes, Etienne Mougeotte, vice-président de TF 1, a ajouté que l'animateur y était pour beaucoup. Ainsi que sa phrase rituelle, "C'est votre dernier mot?" (L. Dh.) © La Libre Belgique 2000