Nous les «civilisés»

L'actualité de la semaine vue par Jacques Vanderbiest. Sur un plateau de TV ou parmi les communiants, face à l'Afrique oubliée ou à côté des «laissés pour compte», le curé «ketje» des Marolles se démène, manches retroussées, main sur le coeur et langue hors de poche

Nous les «civilisés»
©Illu Thomas Clément

SAMEDI 26

Après 3 jours avec des ados insomniaques (et qui donc empêchent les autres de dormir) j'ai la tremblante du mouton. Cette retraite en familles à Natoye, c'était sans doute le ciel sur la terre, pour notre esprit. Mais après 72 ans d'usage, frère âne ne suit plus. Je m'affale devant la télé: concours Reine Elisabeth. Je ne suis pas critique d'art, pas distant, je fais partie d'un groupe qui pleure quand il faut pleurer et rit quand on doit rire, mais, ici, par la grâce du concerto de Bela Bartok et du violon Ning Kam, je me trouve emporté par les ailes de mon bon ange vers le pays d'où il vient. Là où souffle l'Esprit. Je suis rendu à moi-même. La musique est, de tout art, celui qui me parle le plus. Les fautes, je les entends comme n'importe qui - mais elles ne m'empêchent pas d'entrer dans le monde qui m'est proposé. Ce qui est déterminant est l'investissement des personnes, ici de Ning Kam. Elle ne produit peut-être pas des sons parfaits dixit le jury -, mais elle est devenue, et l'orchestre avec elle, la musique elle-même.

Je déteste l'arrogance des divas, leur suffisance qui enlève à leur interprétation toute pertinence. C'est une exécution parfaite, sans doute, mais ce n'est qu'une exécution. A voir, entendre la dernière concurrente, je me suis retrouvé dans un autre monde. J'apprendrai qu'elle n'a «pas gagné», mais qu'est ce que ça veut dire? Dans les coulisses, dans les bras du chef, elle a dit «i am so happy» et nous alors!

DIMANCHE 27

Le vieux-Marché, son église. A 10 heures, le quartier fête les premiers communiants, les premiers engagements et les confirmations d'une quarantaine d'enfants, jeunes et adultes. La chorale africaine met l'ambiance, avec l'accompagnement, alta voce, des tout-petits qui chantent à leur manière la gloire du Seigneur. Il y a 30 ans, le bourgmestre de Bruxelles m'annonçait que: « l'Eglise c'était fini»

. Pour ne pas l'attrister, disons que la fin s'étire. A nous voir réunis, un «témoin objectif» pourra affirmer qu'il a rencontré une Eglise vraiment catholique: des jeunes et vieux, des noirs, des jaunes et des blancs, des riches, des pauvres et des misérables, bref le filet qui a ramassé tout espèce de poissons (et quelques vieilles godasses et boîtes à conserves rouillées). Le même public que sur la place du Vieux-Marché. Mais avec une différence et elle est de taille: pas d'individu poursuivant sa quête individuelle mais une grande communauté, l'unité dans la reconnaissance du Très-haut.

LUNDI 28

«La Libre» publiait dimanche une découverte sensationnelle faite par l'armée belge: mieux vaut lancer des rations de 175 g sur la tête des populations affamées plutôt que des sacs de 50 kg. Soit. «Une goutte d'eau dans l'océan des problèmes»

disait «résigné» un militaire. Je ne puis me résigner. Depuis la «kakschool», j'ai aidé les Africains. Résultat (affirmation du secrétaire général des Nations Unies) : « Ils en sont réduits à sucer des cailloux, mais demain il n'y aura plus assez de cailloux pour tout le monde». Nous les «civilisés», capables d'envoyer une sonde sur Mars, serions incapables de résoudre un problème aussi évident que celui de la faim? En fait, ni nous, ni leurs gouvernements ne veulent de solution. Le problème n'est pas d'injecter des milliards mais de changer les mentalités: «mens agitat molem». Nous, nos mentalités, et eux, les leurs. Et cela ne peut se faire en bombardant les demandeurs, avec des sachets de 175 g. Au contraire, cela ne fait qu'augmenter leur conviction que rien ne dépend d'eux mais du grand oiseau brun. Sans doute, à certains moments, il n'y a que cela à faire, mais sans vraie politique

A dire vrai, le problème est exactement le même ici. La pauvreté augmente quantitativement et le gouffre s'élargit entre riches et pauvres. Les politiques suivies sont celles de l'urgence: la distribution des allocations à des individus, après la difficulté rencontrée, et en fonction de leur handicap. Depuis 20 ans, beaucoup essaient de faire comprendre que si cette manière d'agir est indispensable, elle est aussi insuffisante et tend même à augmenter la pauvreté. En vain, jusqu'ici.

MARDI 29

La tragédie du génocide rwandais. Je ne puis suivre que de loin ce procès mais le peu que je vois à la télé ou entends à la radio me rend extrêmement perplexe. Lors de mon voyage au Rwanda, ce qui m'a frappé est le décalage immense entre notre culture et la leur. Il me semble que n'importe qui peut le percevoir car dans le prétoire même, deux mondes se côtoient sans jamais se rencontrer. L'incompréhension, dialogue de sourds et comme disait Lacan: «S'il y a des malentendus, il y a des malentendants»

. Ceci ne signifie pas que le génocide soit admissible mais que les accusés pris dans un immense complot, étaient des pions, consentants peut-être, mais en fonction d'une conception de vie, radicalement fausse pour nous tous, (mais plus encore pour une Eglise qui se veut catholique).

Un exemple de ces deux mondes antinomiques (choisi hors du génocide) : au Rwanda, il n'y a pas de cimetière, les morts sont enterrés immédiatement sans le moindre rite, les tombes ne portent pas le moindre signe. En Belgique, l'homme de Spy, préhistorique, fut inhumé en forme de foetus entouré d'objets usuels. Deux cultures du rapport de la vie à la mort fondamentalement différentes.

Juger le génocide: oui. Juger quelques génocidaires je ne sais?

MERCREDI 30

Au catéchisme, j'interroge mes enfants (11 à 13 ans) pour évaluer avec eux notre année. A la question «Quel est, au caté, le moment le plus intéressant?»

. La réponse a été: «Quand on prie ensemble». J'avoue avoir été surpris car notre prière ne dure que quelques minutes sur les 90 de la rencontre. Comme quoi l'Esprit n'est pas loin. Prier d'abord est écouter le Seigneur Jésus, l'exercice de la Foi en sa Présence. Ils disent aussi: «ensemble». Un chrétien n'est jamais seul, on ne peut être chrétien tout seul, on est toujours avec un autre.

Au siècle de l'individualisme, ce sont les petits qui nous instruisent.

JEUDI 31

Quand verrons-nous la paix revenir en Israël? Il y a quelques années, nous en étions proches. Aujourd'hui, c'est l'horreur, non seulement pour ceux qui meurent là-bas mais pour le monde entier. Car, à l'opinion de Saint Paul (cfr. Ro 9-11), «si leur mise à l'écart a été la réconciliation du monde»

avec Dieu par le sang de Jésus-Christ, «que sera leur réintégration sinon une résurrection?» c'est-à-dire une vie si nouvelle que notre état actuel nous paraîtra une mort. A la racine des conflits innombrables actuels avec leurs cortèges de haine et de morts, il y a le conflit israélo-arabe. Celui-ci résolu, un pas décisif sera franchi par l'humanité.

Action de Dieu d'abord, mais aussi notre oeuvre car «le Christ nous a confié le ministère de la réconciliation» (II Co 5, 18). Et Paul faisait allusion à un événement historique: la reconstruction de la ville par Jules César en 44 avant JC. Qui avait été assortie par l'Empereur à une «réconciliation», amnistie générale à tous ceux qui dans l'Empire avaient un lourd passé.

Dieu veut avoir besoin des hommes

VENDREDI 1er

La Pentecôte. Un coup de vent, quelques flammes, et des curieux qui se divisent dans l'interprétation du fait: biture ou renouveau? Dimanche, rien de tout cela: ni vent, ni flamme, ni curieux, bien sûr. Il n'y a rien à voir mais nous savons que «l'essentiel est invisible pour les yeux»

. C'est l'esprit que le Seigneur souffla dans les narines d'Adam au moment de la création. Et c'est l'Esprit que le Christ annonce et donne aux croyants. L'esprit de Jésus. Tout Jésus, aujourd'hui, avec nous Ce qui fatigue est de recommencer tous les jours et de rater si souvent, pour ne dire errer. Ce qui nous fatigue est la certitude que, le lendemain, ça va recommencer encore et de même, pas mieux, même pire. Et l'Esprit nous suggère alors: «si tu ne peux espérer l'inespérable, jamais tu ne trouveras l'introuvable et l'insaisissable», (aphorisme d'Héraclite d'Ephèse/ 600 avant JC). Et non seulement cela mais: «tu peux espérer l'Inespérable et tu trouveras l'Introuvable et l'Insaisissable».

© La Libre Belgique 2001