Ça ne vous plaît pas?

L'actualité de la semaine vue par Philippe Van Parijs, directeur de la chaire Hoover d'éthique. A la poursuite de la société juste, ce philosophe, sociologue et économiste a les idées fortes et les journées courtes. À contre-courant

Ça ne vous plaît pas?
©Thomas Clément

SAMEDI 2: LE BON SENS DE LA CIRCULATION

Comme chaque matin au petit déjeuner, on se partage les bribes du journal avec les enfants. Premier arrivé, premier servi. Le dernier se contente des sports. J'ai de la chance, je tombe de suite sur une bonne nouvelle: «Des sénateurs se sont déplacés à vélo dans la rue de la Loi». Un petit pas de plus pour qu'on réalise que Bruxelles ne redeviendra une ville civilisée que quand le bon sens y régira la circulation: le 30 à l'heure pour les voitures dans les rues résidentielles et toute la modestie qui sied à des intrus. Quelques pistes cyclistes protégées sur des axes plats, à commencer par la rue de la Loi. Réunion de quartier sur ce sujet mercredi. Pas encore le bout du tunnel. Mais l'espoir fait vivre, et la persistance intelligente fait réussir.

DIMANCHE 3: LA SÉCURITÉ DES JUIFS

«La lecture du journal est la prière du matin de l'homme moderne» disait Hegel. Pas de journal le dimanche. Pas de prière donc ce matin. A moins de revenir à ce que je n'ai pas eu l'occasion de lire hier: «Un attentat provoque un carnage à Tel-Aviv.» En sortira-t-on jamais? Une erreur d'avoir fait Israël? Si erreur il y a eu, elle était compréhensible. Les Juifs ne sont aujourd'hui que 13 millions dans le monde, dont 5 en Israël. Encore bien loin d'avoir ré-atteint les 17 millions d'avant l'hécatombe nazie, station culminante d'un calvaire qui en a connu beaucoup d'autres. Je repense à ce que j'ai lu dans «Le Monde» de vendredi à propos du grand humaniste Juan Luis Vives, juif catalan, nommé prof à Louvain après avoir fui Valence et étudié à Paris. En 1523, année de son mariage à Bruges, son père est condamné au bûcher par l'Inquisition espagnole, tandis que les restes de sa mère sont exhumés, brûlés, dispersés. Erreur compréhensible donc, mais erreur tout de même? Sans se voir assigner un territoire, l'hébreu n'aurait jamais pu renaître. C'est vrai. But so what? Le droit du sol? Une aberration. Par la même logique, les Gallois pourraient se réapproprier leur Wallonie ancestrale. La sécurité des Juifs? C'est l'argument le plus fort. Mais est-elle aujourd'hui mieux assurée à Tel-Aviv qu'à Anvers ou à Brooklyn? La tâche, de toutes façons, n'est pas de pleurnicher sur les erreurs du passé, mais d'imaginer des solutions viables pour l'avenir. Désespéré? Pas s'il se trouve de part et d'autre un nombre suffisant de personnes ayant la capacité, la volonté, le courage de se mettre à la place des autres. Pas si le sens de l'équité parvient à juguler, vaille que vaille, les intérêts et les passions.

LUNDI 4: PELOUSE

Egalisation de la pelouse, maths de deux des enfants, bouclage d'un projet de recherche, et pas de journal. L'actualité attendra demain.

Mardi 5: LE COMBAT D'HICK

«Les évêques passent. Hick reste»

. Impressionnant combat que celui de Joseph Hick. Mais aux antipodes de mon tempérament. Mener sa vie, ce n'est pas la consumer à rectifier les injustices dont on s'estime victime. C'est transformer les défaites en opportunités. Aurais-je pu tant publier, tant voyager, si je n'avais été abruptement déchargé de mon premier enseignement à l'UCL, jugé subversif par le Recteur de l'époque? Ce qui n'implique pas que Hick ait tort: «Chacun son rêve, chacun son destin»

MERCREDI 6: VIVE LE WEB

Le PRAS sur le web, dit l'annonce. Magnifique. J'essaye de me connecter. Zut, les cartes ne sont pas encore là. N'empêche: la mise sur web ordonnée de documents de ce type, c'est un potentiel immense d'accroissement de la transparence, d'amélioration de la démocratie - même pour ceux qui n'auront jamais d'ordinateur. Pas de comparaison entre obtenir une info en passant chez un voisin connecté et l'obtenir après s'être fait piteusement remballer d'un bureau à un autre, avoir patienté, rouspété, supplié, payé. En Belgique comme en Afrique, vive le web. Au nom du réalisme, mais aussi de la démocratie et de l'avenir de la justice sociale.

JEUDI 7: QUATRE PETITS POISSONS

«Rwanda: le verdict demain» . Impossible de penser à ce procès sans pencer à la grenouille qui voulait se faire plus grosse que le boeuf. Quatre petits poissons pêchés au hasard dans l'océan des malfaiteurs, ou simplement des anti-héros du monde. Ce n'est pas cela l'égalité devant la loi. Et l'égalité face à une loi à compétence universelle, c'est la banqueroute assurée pour un petit pays qui ne parvient déjà pas à contenir son arriéré judiciaire. Vertu pédagogique? Pas sûr. Etape utile vers un tribunal pénal transnational. Peut-être. Je reste perplexe face à l'engouement avec lequel on passe son temps à pourchasser les mouches à merde au lieu de se demander d'où viennent les excréments - et d'en tarir la source. Les Hutus ou les Teutons ne sont pas congénitalement plus monstrueux que les Flamands ou les Wallons. Placés dans des circonstances analogues, il y a gros à parier que la proportion de criminels, mortels et véniels, serait à peu près la même. Petites et grandes lâchetés, amour des siens, solidarité, loyautés diverses auront tôt fait de muer en perpétrateurs bon nombre de dénonciateurs. Il est plus facile de conspuer Haider ou Pinochet sous une bannière de manif, voire affalé devant la télé, que de risquer son boulot, sa famille ou sa vie en refusant de faire ce qu'enjoint la solidarité avec son groupe. Plus facile aussi que de s'attaquer aux causes. Les procès de Nurenberg étaient nécessaires, mais bien moins efficaces, pour empêcher la répétition des horreurs, que la mise en place de la CECA.

VENDREDI 8: VASOUILLARD MAIS RESPONSABLE

Un peu vasouillard aujourd'hui en raison de la soirée-surprise organisée hier par mon équipe de chercheurs pour marquer mon premier demi-siècle d'existence. Très touché par l'initiative, entre autre parce qu'ils y ont associé mon maître admiré, Jean Ladrière. Dans les quelques interstices de la journée, juste le temps de lire confirmées les victoires de Clijsters et de Blair. Ni l'une ni l'autre sans rapport avec ce qui m'occupe l'esprit dans les interstices d'aujourd'hui: ce que je raconterai demain à Paris, à un colloque du PS sur «L'idée socialiste». Comme mes hôtes me l'ont un jour dit à Pékin: «Si on vous invite, c'est pour nous dire ce que vous pensez, même si cela ne nous plaît pas, pas pour nous dire ce que vous croyez que nous aimons entendre.»

J'aime ça. Merveilleuse liberté (et redoutable responsabilité) de l'universitaire, qui ne vit ni de ses électeurs, ni de ses lecteurs

(1) Chaire d'éthique économique et sociale à l'UCL.

© La Libre Belgique 2001