De Guyane aux Midlands

L'actualité de la semaine vue par Michel Barnier. Le point commun entre ce savoyard et ce commissaire européen chargé de la politique régionale et des réformes institutionnelles? Une pensée d'Alain: «Quand les grimpeurs observent de loin la montagne, tout est obstacle; c'est en avançant qu'ils trouvent des passages»

LUNDI 25 JUIN

7 heures du matin: je reviens d'une visite passionnante en Guyane, qui est la région la plus occidentale de l'Union. L'Europe en Amérique du Sud! Pays de contrastes: une population mélangée par les vagues d'immigration, un territoire vaste comme le Portugal, couvert aux trois-quarts par la forêt amazonienne, mais doté du site «high-tech» de l'industrie spatiale européenne. La solidarité européenne en Guyane, ce sont des aides financières pour l'éducation, la formation et la santé de la population ainsi que la préservation d'un équilibre écologique extraordinaire. Là se trouve la preuve que l'Europe, pour être unie, ne doit pas être uniforme!

L'après-midi, je me rends au Parlement européen à l'invitation de la commission économique et monétaire. Nous débattons de la question de la solidarité financière dans une Union élargie. Le grand élargissement des douze pays candidats actuels augmentera les différences de richesse dans l'Union. Sur les 105 millions de nouveaux citoyens, 98 pc vivent dans des régions où le revenu par habitant est largement inférieur à la moyenne communautaire.

J'entends dire que la politique de cohésion et de solidarité nous reviendra trop cher. Je ne le crois pas, au contraire. Les difficultés qui s'accumulent à côté de nous se transporteront chez nous. Ce qui nous coûterait beaucoup plus cher politiquement et économiquement, ce serait de laisser ces peuples à notre porte, d'entretenir une sorte de fracture, une Europe à deux ou trois vitesses. L'objectif de la politique de cohésion est précisément de permettre aux États et aux régions les moins riches de s'approcher de la moyenne communautaire, jusqu'à ce qu'elles n'aient plus besoin de la solidarité européenne.

MARDI 26 JUIN

Le matin, je passe quelques heures à Paris. Un commissaire européen, c'est aussi un «visage» de «Bruxelles». Il est nécessaire que nous prenions le temps d'expliquer l'Europe aux citoyens, y compris les citoyens de notre pays d'origine.

Retour à Bruxelles à 16 heures, pour participer à un échange de vues organisé à l'Institut royal des relations internationales sous la présidence toujours inspirée d'Etienne Davignon. Guy Verhofstadt tient un langage clair et volontariste. Premiers ministres et ministres des Affaires étrangères des dix pays d'Europe centrale, orientale, baltique mais aussi de Malte, Chypre et de la Turquie discutent franchement de l'avenir de l'Union après l'élargissement. Quel projet pour l'Union? Lui faut-il une constitution? En marge des discussions formelles qui se déroulent dans le cadre des négociations d'adhésion, de tels échanges de vues, plus personnels, sont essentiels pour se comprendre et se retrouver autour de propositions pour l'avenir. Pour progresser, il faut entre les dirigeants de l'Union des relations amicales, de la complicité, une sorte d'intimité politique. Sans doute cette intimité a-t-elle parfois fait défaut dans les mois passés...

MERCREDI 27 JUIN

Mercredi 9 heures: jour de la réunion des vingt commissaires européens sous la présidence conviviale de Romano Prodi. Nous nous retrouvons ainsi chaque mercredi, et une fois par mois le mardi, en marge de la session plénière du Parlement européen à Strasbourg. L'originalité de la Commission est que nous décidons tous ensemble, comme un collège. Même si parfois nous avons des discussions difficiles et longues, la décision finale nous implique tous dans une forme de consensus dynamique. Dix-sept d'entre nous ont été ministres. Tous ont des convictions, des engagements. C'est là que se construit de manière indépendante l'intérêt général européen et je vois souvent que cet intérêt général est plus important que la simple addition des intérêts nationaux de chaque pays. Dans la grande Europe qui se prépare, je suis convaincu que nous aurons besoin, plus qu'aujourd'hui, d'une commission solide, d'un lieu d'impulsion et de cohérence.

Parmi d'autres sujets, nous évoquons à nouveau le vote irlandais. Quelles que soient les motivations spécifiques du refus irlandais au traité de Nice, il reste que les responsables politiques font l'Europe pour les citoyens, mais trop souvent sans eux.

J'en tire la leçon qu'il faut inlassablement, en permanence, expliquer, dialoguer, informer, bref, refaire la preuve du projet européen vis-à-vis des citoyens. Il y a une urgence démocratique à cela.

L'après-midi, rencontre avec un groupe d'étudiants des pays de l'Est européen. Nous discutons de l'Europe d'aujourd'hui - et de celle de demain. Je suis frappé par leur motivation, la qualité de leurs questions et cela donne confiance.

JEUDI 28 JUIN

Le matin, le président Romano Prodi et moi-même rencontrons les responsables des grandes chaînes publiques de télévisions européennes. Nous expliquons l'enjeu politique et citoyen du débat sur l'Europe. La question n'est pas, ne peut pas être de faire de la propagande pour l'Europe. Elle est d'informer, d'expliquer, de créer des moments de débats pluralistes. Les questions européennes, décidément, ne sont plus des questions de politique étrangère!

Nous avons signé des programmes pour l'intervention des fonds européens en Belgique. Entre 2000 et 2006, les différentes régions en Belgique recevront presque 2 milliards d'Euros. Il s'agit du Hainaut mais aussi d'une partie des trois arrondissements de la province de Limburg, une partie de la zone campinoise en Province d'Anvers et de Gand, la zone côtière, des zones rurales de la Flandre occidentale, des régions Meuse/Vesdre et Dinant/ Philippeville ainsi que de Bruxelles capitale.

VENDREDI 29 JUIN

Après une visite jeudi après-midi dans la Picardie gravement touchée par les inondations il y a quelques semaines, je passe cette journée de vendredi en Angleterre, dans la région d'East-Midlands, elle aussi soutenue par les fonds structurels européens. Il y a là l'ambition d'être l'une des vingt régions les plus dynamiques de l'Union européenne: innovation, technologie, société de l'information, mais aussi, comme Denis Skinner, député national, me l'a expliqué, la reconversion des anciens sites miniers. Je veux encourager cet état d'esprit et cette émulation.

Retour vers 20h00 à Bruxelles pour retrouver ma famille et mes enfants qui sont heureux des vacances qui commencent.

© La Libre Belgique 2001

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