Envols et tournesols

L'actualité de la semaine vue par Evelyne Wilwerth. Au contact de cette écrivain belge, le quotidien retrouve sa magie et son mystère. Le tram 94 devient l'occasion d'un voyage fabuleux et multiple dans Bruxelles. Quelques coups de fil se transforment en une brassée de tournesols

Envols et tournesols
©Paz Boira

SAMEDI 7 JUILLET

Commencé la journée par trois assassinats: une mite et deux araignées. Depuis des décennies, j'essaie d'aimer le corps des araignées, qu'elles aient les pattes maigres ou grasses. J'ai du mal, je l'avoue.

Images d'autres corps au centre de revalidation où séjourne mon ami. Corps maigres ou gras. Corps au ralenti. Dans le hall d'entrée, trois personnes en chaise roulante... et immobilisées devant les baies vitrées. Les corps aussi sont figés. Tassés. Comme prostrés. Les regards braqués sur l'extérieur. Ou perdus dans un ailleurs?

Explosion d'images de corps dans tous les médias. Les apollons du Tour de France et les Vénus de Wimbledon. Puissance, musculature, souplesse. Le corps dans ses prouesses. Carrefour allée Verte - boulevard Léopold II. Feu rouge. Un handicapé s'approche de ma voiture. Une seule jambe, une béquille, une cuisse pointée comme un obus. Main tendue. Emotion. Mais surtout indignation. Car il doit s'agir de handicapés roumains piégés par des êtres infâmes et organisés. Réseaux qui puent.

DIMANCHE 8 JUILLET

Le silence de ma chambre d'écriture en province (l'autre se trouve à Bruxelles). A wimbledon, Justine et Venus cultivent la patience. Je revois ce geste de concentration de tous les joueurs de tennis: faire rebondir cinq, six fois la balle sur le sol.

Ce que je fais... à ma manière. Je me concentre. J'ôte ma montre pour oublier le temps. Tout oublier, dépasser les peurs puis se jeter dans le brasier de la création. Ce sport qui exige toutes les énergies: physique, nerveuse, psychique, morale, mentale. S'il y a une faille, c'est foutu. Mais si on décolle, c'est fabuleux! Le soir, retour à Bruxelles. Le chat Spirou éclate de joie. Il ressemble à Venus Williams, en plus costaud. Déjà il m'entraîne vers ses balles.- Non, Spirou! Je suis crevée! J'ai écrit une nouvelle de cinq pages...

Le match commence. Spirou renvoie parfaitement la balle. C'est lui qui gagne. Il est heureux. Moi aussi.

LUNDI 9 JUILLET

Deux arbres ont tué. Près de Strasbourg et à Bruxelles. Mais on tue aussi les arbres. Je me plante devant ma fenêtre et observe l'avenue de la Reine. Aïe. Une nouvelle machine monstrueuse apparaît. Il y a quelques jours, ce fut l'hécatombe. D'abord j'ai cru qu'on élaguait les platanes d'en face. Sévères élagages... Il ne reste que les troncs. Puis abattus. Comme ça. Sans prévenir. Un spectacle qui m'a rendue malade. C'était aussi en moi qu'on cassait des branches, des fibres, des nerfs, des veines.

Questions. Ces arbres devaient-ils être abattus? Étaient-ils malades? Trop vieux? Le permis a-t-il été accordé? Replantera-t-on?

A l'avant-plan, à deux mètres de moi, «mes» platanes. Je tremble pour eux. Je réalise que je vis avec eux depuis dix-sept ans. On a besoin des arbres. Ils nous apaisent. Ils nous aident à combattre le béton des villes et des âmes. «Mes» platanes sont de la beauté à l'état pur.

MARDI 10 JUILLET

Problème de couple avec Spirou. Il me boude, m'ignore. Il ne supporte pas mes absences. Blues, de part et d'autre.

Hier, la radio m'apprend que les Belges sont presque les premiers au palmarès des antidépresseurs. A l'échelle mondiale! Six millions de boîtes vendues en 2000. C'est-à-dire trois fois plus qu'il y a dix ans. Et pourquoi cette augmentation? «Parce que les médicaments sont plus efficaces!»

Réponse savoureuse, plutôt superficielle et absurde.

Aujourd'hui, j'entends sur cette même chaîne: «La Belgique est le cinquième pays le plus développé du monde. Un pays où il fait particulièrement bon vivre.» Grâce aux antidépresseurs? Alors? On aurait l'âme à la traîne parce qu'on n'a pas de problèmes majeurs, vitaux? Parce qu'on se ramollit dans ce cocon matérialiste? Parce que notre pays tourne bêtement en rond dans sa petitesse? Petites idées (comme disait Léopold II), petites ambitions, petits projets, petits défis, petit court terme... A moins que la Présidence européenne ne nous fasse (un rien) redresser la tête? Quitte à perdre notre chapeau melon.

MERCREDI 11 JUILLET

Ça pullule, les pubs de voyages «last minutes». Moi, je viens de m'offrir un voyage moins cher (encore moins cher que Ryanair qui s'est fait condamner). Coût: 2 fois 36 francs. Je suis monté dans le tram 94. Jusqu'au terminus: Laeken-Boitsfort. Et retour. Durée. Deux fois 55 minutes.

Un fabuleux voyage! Et multiple...

Fascinant dans son évolution. Des paumés au cravatés! Des maisons lépreuses aux villas cossues. Une vraie traversée du tissu social de Bruxelles dont la fracture se situe au Botanique. Fascinant parce que j'ai frôlé des centaines de vies, j'en ai capté les frémissements au-delà des carapaces. Une jeune femme qui pleurait. Un enfant noir incarnant le bonheur avec sa sucette rose. Trois jeunes soudain en alerte: contrôle policier dans le tunnel du chemin de fer. Deux filles merveilleusement complices: «Tu me prêteras une petite culotte?» Des noirs hilares (ce sont eux qui entretiennent le rire). J'ai eu même droit à un léger sourire et à un bref hochement de tête. Remarquable pour Bruxelles. Fascinant parce que mon imaginaire s'est mis à délirer. J'ai dû lire «Brésil, Pérou, Uruguay». Alors des musiques ont explosé dans ma tête.

Fascinant parce que j'ai fait des plongeons dans ma mémoire: repensé à des scènes vécues à tel ou tel endroit.

Bref, les voyages ne sont pas toujours des produits qu'on achète dans des agences.

JEUDI 12 JUILLET

Hier après-midi, joli petit cambriolage chez moi. Expérience qui m'inspirera un texte dans quelques temps...

Aujourd'hui, une brassée de tournesols. C'est ainsi que j'appelle mes joies. Lettre de Bernadette, une de mes étudiantes. Elle est arrivée au bout d'un long texte. Coup de fil de Nicole: elle aussi! Je les ai drogués, mes étudiants en ateliers d'écriture. Ou plutôt enflammés, galvanisés. Nous partageons la passion. Nous nous aimons très fort.

A 15 heures, rencontre sympa avec un groupe d'écrivains québécois à la Bibliothèque du Centre culturel d'Anderlecht. Ça vivifie.

Puis juste après, les yeux bleus de Maud, ma filleule. Une histoire d'amour qui s'est déclenchée à la maternité: mon coup de foudre pour ce bébé! Quatorze ans que nous tissons une précieuse connivence.

Ce soir, je savoure ma solitude. Des tournesols se balancent tout autour de moi. En moi.

VENDREDI 13 JUILLET

Du côté de la Sabena, ça commence à sentir l'atterrissage définitif. Par contre, du côté de la pub, jamais vu autant de personnes qui décollent! Je parle des images et non des publicistes (qui se piquent allégrement les idées).

Ces images m'interpellent. Car elles font partie de l'air du temps: elles reflètent les nuances et tendances (conscientes ou non) de notre état d'esprit actuel. Envie indéniable de s'extraire de la platitude, de bondir, de s'envoler. Désir de fraîcheur, renouvellement, fantaisie, espièglerie, enfance. On commence peut-être à en avoir marre du cynisme (la mode de l'hiver prochain revient aux couleurs!) Signes du temps? Le succès des films «Le fabuleux destin d'Amélie Poulain» et «Pauline et Paulette». Mais quelqu'un surgit dans mon appartement: Spirou!- On décolle? On s'envole, Spirou? Et on prend la sorcière avec nous?- Non. Rien que nous deux.

© La Libre Belgique 2001


Féline et rebelle Toute en félinité, toute en féminité: telle apparaît la plume d'Evelyne Wilwerth à qui aucun domaine n'est étranger. Poète, animatrice d'ateliers d'écriture, romancière pour adultes et pour enfants, biographe de Neel Doff, historienne des visages de la littérature féminine franco-belge du Moyen Age à nos jours, et dramaturge pour la scène et pour la radio, Evelyne Wilwerth semble née pour écrire et faire rêver les autres. Son dernier livre s'intitule «Embrasser la vie sur la bouche», paru aux éditions Luce Wilquin. COUP DE COEUR «Au fil de la tendresse.» Un jet d'eau rafraîchissant, ce livre de Julos Beaucarne et Jacques Salomé (Ed. Ancrage). Ça purifie, ça ramène à l'essentiel. Laisse-moi épingler ceci, cher Julos: «Ce qu'on garde pourrit, ce qu'on offre fleurit.» (p. 79) Ou encore: «Nous allons escalader les désastres pour y planter la vie.» (p. 92) Un fax de Renée. Un long fax qui m'arrive de l'Ohio. Bouffée d'amitié. L'univers, pour moi, c'est d'abord un réseau frémissant de complicités, de partages. L'amitié: ma lumière, ma force. «Ali Zaoua». «La vie? C'est de la merde!» Voilà le slogan d'une bande de gosses de rue à Casablanca. Mais trois autres gosses vont faire front et réagir. Très dur, très tendre, ce film de Nabil Ayouch. COUPS DE GRIFFES Journalistes-joggeurs? Mais qu'est-ce qu'ils ont, ces journalistes de la radio? A croire qu'ils nous crachent leurs infos en faisant du jogging! Quand à la diction et à la maîtrise de la langue française... Rondeurs et platitude. Dans «Le Soir» du 9 juillet, un gros plan sur un morceau de femme, vue de dos: cuisses, naissance des fesses, bout de mini-jupe. Une photo destinée à titiller l'envie d'acheter des arrosoirs, des scies, des perceuses. La vulgarité me donne des nausées. Pilule du lendemain, et après? On est fier de l'initiative: la pilule du lendemain disponible, gratuitement, dans les centres de plannings familiaux. Très précieux, en cas d'urgence. Mais si on développait surtout, la contraception régulière? Et si on décidait le remboursement de la pilule quotidienne? 600 francs la boîte, tous les trois mois, c'est cher pour une fille de seize ans!