«Nom de didju qu'ça fait mau»

La semaine de Roland Mahauden, directeur du Théâtre de Poche. Entre cris de rage et silences coupables. Tarte aux concombres d'Anseremme et skunk d'Amsterdam. Didier Kengen et Gérard du Mambot, le «rebelle» prend l'antenne et réveille son monde

«Nom de didju qu'ça fait mau»
©Mélusine Baronian

SAMEDI 28 JUILLET

Aujourd'hui, j'accompagne un (très) proche parent pour une visite de contrôle à l'hôpital psychiatrique qu'il a quitté il y a peu. Dans la salle d'attente, des parents d'internés attendent de voir leur fils, leur mère, leur frère... Silencieux, coupables, désemparés... C'est à peine s'ils osent regarder les patients qui déambulent dans les couloirs de l'hôpital, sans but apparent, l'allure ralentie et le regard vidé par les psychotropes. Nous sommes tous tellement désarmés face à la forteresse psychiatrique, sa crainte du diagnostic et son étrange vocabulaire.

On n'a pas été préparés à cette confrontation directe avec une «maladie» qui pourtant gagne du terrain dans notre société de manière foudroyante. Tout cela est censé n'arriver qu'aux autres.

Ce qui est censé nous arriver à nous - politique de consommation oblige - c'est les produits de beauté de la mère Schiffer parce que nous les méritons bien, les bâtons de choco glacé que nous pourrons mordre ou lécher, les air-bags qui nous sauveront la vie, les GSM à 0F la minute et encore et toujours ce fameux bonheur à crédit qui enrichit le grand capital.

Nous quittons l'hôpital dans les étreintes fraternelles d'un patient maghrébin qui appelle sur nous la bénédiction de son Dieu et je me souviens de cette belle réplique d'un récent spectacle où le pensionnaire le plus «illuminé» d'un institut psychiatrique s'adresse à ses congénères: «Vous n'êtes pas des fous Messieurs, vous êtes seulement différents des autres. Or ce monde a été conçu pour des gens identiques. C'est pourquoi nous sommes le peuple le plus seul et le plus malheureux de la terre.»

DIMANCHE 29 JUILLET C'EST PAS BON LA TARTE AUX CONCOMBRES!

Aujourd'hui, nous partons femme et enfants pour Anseremme tout à côté de Dinant. Nous y avons pas loin un tout petit chalet perdu dans les bois, sur un plateau surplombant la Lesse. Chouette: à Anseremme c'est la fête: concours du plus gros mangeur de tartes aux concombres (une tradition locale découlant d'une plaisanterie si éculée que je l'épargnerai à ce journal). OK sacrifions au folklore local. Les mangeurs de tarte aux concombres s'empiffrent, se goinfrent avec application. Beurk. Je ne peux m'empêcher d'imaginer ce que penseraient les plus petits mangeurs de manioc de l'Afrique subsaharienne s'ils assistaient à ces compétitions de gavage volontaire. Le dernier quartier péniblement avalé par le plus gros mangeur, le président du jury distribue les prix: des diplômes pour les premier et deuxième plus gros mangeurs de tarte aux concombres, une bouteille d'infâme piquette rouge comme prix de consolation pour les autres. Sans doute pour faciliter l'expulsion des trop encombrantes tartes aux concombres. Folklore pas mort.

LUNDI 30 JUILLET - SE CASSER LA TÊTE POUR ARTE

Anseremme toujours. Je prends congé du théâtre pour quelques jours. C'est lundi, relâche, rien ne peut arriver de catastrophique, du moins le pensais-je encore le matin à demi endormi.

Mon fils Clovis et son copain Loïc - 12 ans - accumulent des points dans une compétition de skate board virtuelle sur leur Play Station tout en écoutant le dernier Lim Bisquit. Tout baigne. Le soleil est généreux, une journée idéale pour enfin mettre en service la parabolique qui attend depuis des semaines sur le toit du chalet. Il faut élaguer une série de petites branches qui font écran entre la parabole et le satellite. Armé d'une petite scie à élaguer et de la ferme intention de regarder Arte le soir même, je grimpe aux arbres et me mets au travail.

En fin de matinée, deux copains se pointent, retour d'Amsterdam. Chouette, ils ont de la skunk! «Petit joint du matin, le jour est ton copain»

. On se fume 2 ou 3 petits pétards - entre adultes comme dirait le législateur. Vive la dépénalisation! A quand une attitude européenne calquée sur celle de notre Belgique progressiste?

On passe l'après-midi à refaire le monde. En début de soirée, mes amis s'en vont. Help! Je vais louper l'émission sur les enfants d'Afrique du Sud. Je remonte aux arbres avec ma scie à élaguer et me remets au travail. Mon échelle est bancale. Crac! Boum! Aïe! Je me plante au sol la tête la première, accroché dérisoirement à une petite branche déjà élaguée!

MARDI 31 JUILLET

Hôpital St Vincent. Dinant. 1 heure du matin. Après quelques examens et l'installation d'un baxter et d'un électrocardiogramme, me voilà «en observation» dans une grande chambre commune aux lits séparés par des rideaux coquille d'oeuf. Ma femme Cathy est à mes côtés. «Tu m'as dit que tu étais tombé de l'arbre, sur la tête. Tu n'avais aucune notion de l'heure et tu cherchais ta voiture...»

Je ne sais pas combien de temps j'ai perdu connaissance mais je l'ai retrouvée et je n'ai qu'une envie, m'en aller d'ici. Mon voisin est un vieil homme qui vient d'être hospitalisé en pleine crise de calculs aux reins. Il souffre le martyre. «Nom didju de nom de didju qu'ça fait mau... Nom didju de nom didju qu'ça fait mau...», litanie-t-il en se contorsionnant sur son lit. La douleur à l'état pur. Par le rideau entrebâillé, je vois sa femme se tordre les mains d'impuissance. «L'infirmière a dit qu'on ne pouvait pas te donner de calmants avant les examens», lui répète-t-elle désolée. La souffrance physique, je l'ai bien connue et je sais qu'elle reviendra en son temps mais je supporte mal d'être voyeur de celle des autres quand je ne peux rien faire pour la soulager. Je signe une décharge, le médecin me débranche et me laisse partir après quelques recommandations: «Repos complet, pas de soleil, pas de télé aujourd'hui.» «La télé ça risque pas», je lui réponds.

MERCREDI 1er AOÛT

Retour à Bruxelles pour rencontrer mon ami de toujours le chanteur-compositeur Didier Kengen dit «Odieu». On travaille ensemble sur un projet de spectacle avec chansons autour de Big Brother, de la mondialisation, de Seattle, de Kyoto, de Gênes... en zo voort.À bâtons rompus on arrive à la conclusion qu'on est des rebelles parce que des démocrates dans une société néo-libérale où l'homme n'est plus considéré que comme un actionnaire dont la reconnaissance est proportionnelle à sa capacité d'investir. Le ton s'enflamme peu à peu. «A mort la dictature mondiale des intérêts économiques!»

.

Didier va se charger de torcher par écrit quelques salutaires cris de rage contre l'idéologie actuelle. Je lui fais confiance, c'est un arrangé enragé... Une dernière bière et on se quitte en se promettant de « rêver à tout ça» et en se fixant des délais draconiens. Tout ça c'est bien beau mais j'ai toujours pas Arte au châlet.

JEUDI 2 AOÛT

Retour à Anseremme pour terminer - prudemment - l'élagage des branches encombrantes pour ma parabole.

A midi c'est fait et ça marche! Il y a bien un peu de neige à l'écran et c'est en noir et blanc (une histoire de Mr

Pal et Mme Secam qui sont en bisbrouille) mais ça marche. Après-midi de repos et soirée télé bien méritées.

VENDREDI 3 AOÛT

On est jeudi mais demain vendredi. J'irai voir mes potes de Dinant au Mambo «le bistro le moins opportuniste de la région»

. Gérard, le patron, grand nostalgique de Woodstock et vaguement anar, sacrifie peu au tourisme local. Au comptoir, sur fond de Santana, on commente l'actualité tout en se traitant volontiers de «brusseleir» ou de «bouseux» sans oublier bien sûr de renvoyer les tournées. Adios.

© La Libre Belgique 2001


Le baroudeur des planches Pour Roland Mahauden, la vie est une aventure. Ex-instructeur para-commando, cet indéfectible compagnon de route de Roger Domani, âme pendant quatre décennies du Théâtre de Poche de Bruxelles, lui a succédé comme directeur. Les deux hommes s'étaient rencontrés dans le ciel africain, passagers d'un vol vers toutes les découvertes. Fidèle à l'esprit de son aîné, Roland Mahauden a su apporter sa touche personnelle à la programmation de ce théâtre, posté en lisière du bois de la Cambre comme une sentinelle des tensions sociales. Rebelle à la James Dean, mais avec un coeur grand comme ça, il vit l'aventure théâtrale comme une perpétuelle traversée du miroir: haro sur les apparences, les faux-semblants, les miroirs aux alouettes. Pour lui, le théâtre doit parler là où ça fait mal, brancher un spot sur nos taches aveugles, faire rendre gorge à nos silences coupables. Sa prochaine saison s'attaque, entre autres, au conflit entre Juifs et Arabes et à la mondialisation économique. (Ph.T.) © La Libre Belgique 2001