Entre dune et pinède

La semaine de Marion Hänsel, réalisatrice.Déprimée par le spectacle morbide et violent offert par la télévision, celle qui fut élue «Femme de l'Année» en 1987 a préféré nous partager sa propre actualité

Entre dune et pinède
©Paz Boira

SAMEDI 4 AOÛT

Petite grasse matinée (c'est rare) après une excellente soirée passée chez un couple d'amis artistes: Thierry et Astrid Umbreit. Ils ont retapé d'une manière géniale une maison à St-Gilles. Sur le toit une terrasse, pleine de fleurs, d'herbes aromatiques en plein coeur de Bruxelles. J'ai l'impression d'être en Toscane.

Lui est un artiste polyvalent: il peint, sculpte, crée des montages vidéo, compose de la musique avec un ordinateur, invente des techniques nouvelles. Elle dessine, principalement au pastel, des paysages en mouvement, saisis à l'arraché comme on voit ceux-ci en roulant à du 100 à l'heure. Ce couple n'est pas connu car il est trop modeste. Ils mériteraient de l'être.

Vu à la télévision: un reportage sur les bourreaux au Texas. Des citoyens comme vous et moi qui demandent à pouvoir faire parti des pelotons d'exécution des condamnées à mort. Ils parlent de ce «travail» d'une manière froide, clinique et disent très bien dormir la nuit. Le reportage n'a pas parlé de leur salaire! Je suis écoeurée.

Je viens de découvrir cet après-midi l'exposition du peintre chinois Zao Wou-Ki au musée d'Ixelles (endroit que j'affectionne et qui est si bien géré par sa conservatrice Madame d'Huart). Ami de Klee et de Michaux, il peint des paysages d'une manière abstraite. J'ai été spécialement séduite par ses encres de chine très aériennes. Je note une de ses réflexions qui me fait sourire: «Je crois que tous les peintres sont réalistes pour eux-mêmes. Ils sont abstraits pour les autres.»

DIMANCHE 5 AOÛT

Mon fils Jan, 17 ans, rentre de chez un copain. Nous partons pour la journée en Campine, région de Flandre au nord d'Anvers où mon arrière grand-père a acheté un terrain en.... Et y a construit une maison. C'est l'endroit que j'aime depuis ma naissance, entre dune et pinède, rhododendrons centenaires et allée de hêtre. C'est le lieu où ma famille, très nombreuse, se retrouve. Moment de bonheur. Le temps est changeant: soleil, averses, nuages. «Le diable marie plusieurs fois sa fille aujourd'hui»

Lumière dans goûte d'eau. Il faudra que je demande à Jacques Mercier d'où vient cette expression. L'eau de la piscine est bonne. Je nage avec bonheur mes 500 mètres. Mon corps et mon esprit ont besoin de cet exercice presque quotidien. J'aime voir mes neveux, mes nièces, ma mère. Je devais lire un scénario! Ce sera pour cette nuit.

Rentrée à Bruxelles, je regarde les nouvelles sur TV 5, puisque je suis censée écrire l'actualité de la semaine. Très déprimant. Violence encore et partout. Au Pays Basque, dans la bande de Gaza et à Jérusalem, aux Philippines, en Irlande et Macédoine. C'est trop. Je change de poste et retrouve avec bonheur «Le jardin extraordinaire». Un très beau reportage sur la Namibie ou j'ai filmé certaines séquences de mon dernier film.

LUNDI 6 AOÛT

Je roule vers Paris, Jan m'accompagne. En écoutant le journal de France Culture nous entendons une nouvelle très comique. Fidel Castro suggère que le prochain sommet des G 8 ait lieu dans une navette spatiale ce qui rendrait tout affrontement avec les opposants à la mondialisation assez difficile. Je ne savais pas que Castro avait autant d'humour.

A Paris, nous commençons par une promenade dans le parc Océane, construit sur le toit de la Gare Montparnasse. C'est un endroit peu connu car il n'est pas visible de la rue. Havre de paix, un peu futuriste au coeur de Paris. Mon fils a amené son skate et déclare le lieu (spot) idéal. Il fait des grinds, des slides, des flips. Je m'initie au vocabulaire des skaters. Ensuite nous allons voir au Théâtre de la Huchette «La cantatrice chauve» et «La leçon», deux pièces de Ionesco qu'il a étudiées cette année à l'école et que j'ai jouées il y a une trentaine d'années au Théâtre des Quatre Sous. Plein de souvenirs surgissent en entendant ce texte et me replongent dans ma période comédienne. C'est très gai de pouvoir les partager avec Jan. Un petit dîner en face de Notre-Dame avant d'aller dormir.

MARDI 7 AOÛT

Journée plus qu'active. A 10h30, nous sommes au Laboratoire Duboi Color à Paris, qui a joué un rôle très important dans la faisabilité de mon dernier film «Nuages». Ils organisent une projection pour un autre laboratoire français, le seul aujourd'hui à traiter du grand format 75 mm, Imax, etc.

J'ai invité en plus une dizaine de distributeurs. Ce n'est que la quatrième projection du film et j'aimerais qu'il soit vu par des acheteurs français potentiels. Mais la France reste la France. Ils ne sont pas là et ne répondent même pas, à part TPS présent et charmant. Je suis un peu nerveuse, car Jan va découvrir le film et qu'il est très impliqué dans cette histoire. Après la projection, on embarque les 50 bobines. Tous les négatifs du film dans ma Mitsubishi, bourrée jusqu'au toit. La route me semble longue, camions, pluies, caravanes, remorques, Hollandais rentrant de vacances. Nous arrivons juste à temps au dépôt de la Cinémathèque Royale. Quatre jeunes hommes nous attendent pour décharger. Merci à la cinémathèque qui va conserver ces négatifs avec amour et dans de bonnes conditions. Sans elle, que ferais-je? Louer un grand immeuble! La course continue, direction prof de math (examen de passage), supermarché, il n'y a plus rien à manger. Via mon GSM, j'apprends que je dois partir à l'aube pour une co-production au Luxembourg. Je croyais que le mois d'août serait relax! J'ai encore loupé le JT. En enfourchant sa moto, Jan me dit: «Maman, tu as fait un beau film.» Ouf!

MERCREDI 8 AOÛT

Départ à l'aube pour le Luxembourg. Rendez-vous important avec un producteur de là-bas. Là-bas, il y a un incitant fiscal en matière de cinéma. Système que la profession cinématographique belge essaye de mettre sur pied depuis plus de 12 ans! Nous devons donc pour le moment nous exiler pour arriver à financer nos films. Le jeune producteur flamand dont je co-produis le film est du voyage. Il est inquiet. Le tournage commence en octobre et il manque de l'argent. Le métier de producteur est vraiment difficile. Jusqu'à la veille d'un tournage, il y a des incertitudes, mais toutes les instances qui nous soutiennent nous demandent des certitudes. C'est un casse-tête chinois, un stress permanent. Rentrée à Bruxelles. Dix messages «urgent» m'attendent. Je regarde les roses dans mon jardin: elles sont magnifiques. Je soupe avec mon fils. Zut, encore raté le JT. Décidément, la semaine vue par... manquera d'actualité. Sorry.

JEUDI 9 AOÛT

Il fait beau, mais ma journée commence mal. Je renverse la cafetière. Mon assistante m'appelle, elle est malade. Il y a une tonne de boulot et, sans elle, je ne suis bonne à rien. Je ne sais pas employer l'ordinateur, ouvrir l'e-mail. Je suis juste capable d'envoyer un fax. Peut-être devrais-je sérieusement songer sérieusement à apprendre les technologies modernes qui m'énervent. Pauvre «Libre Belgique» qui devra déchiffrer mes textes manuscrits et corriger les fautes d'orthographe! J'ai souvent l'impression d'être un dinosaure qui ne comprend plus rien à son temps.

VENDREDI 10 AOÛT

Le mois d'août est le mois des examens de passage, épreuve difficile pour les élèves, bien sûr, pour les parents aussi. J'y suis abonnée depuis tellement d'années. «Passera, passera pas» a été mon sort. Je revis la même chose avec mon fils. Je ne puis que l'encourager et le soutenir. La fin du tunnel n'est pas loin, encore un an! Mais les mathématiques restent pour moi un cauchemar permanent. Ce soir une perspective plus joyeuse: un dîner avec des amis que j'aime et une valise à faire. Samedi matin, je pars en Pologne dans un bled appelé Zwerzynec à la frontière Ukrainienne. Une académie d'été y présente une rétrospective de mes films: étrange idée! Je me réjouis de rencontrer un public différent, un pays que je connais mal. Déjà 1h30. Grand temps d'aller au lit.

© La Libre Belgique 2001


De «Dust» à «Nuages» Née Marion Ackermann - cela ne s'invente pas -, Marion Hänsel s'impose, au cours des années quatre-vingts, comme l'une des auteurs les plus originales du cinéma belge. Ainsi lui doit-on «Le lit», d'après Dominique Rolin, «Dust», avec Jane Birkin, ou «Les noces barbares», d'après Yann Quéffelec. Suivront, avec des fortunes diverses, «Il Maestro», «Sur la terre comme au ciel» et «Between the Devil and the Deep Blue Sea», sélectionné en compétition à Cannes en 1995. Un Festival qu'elle retrouvait, cette année, comme réalisatrice avec «Nuages», un poème composé pour son fils, et comme productrice avec «No Man's Land», premier film remarqué de Danis Tanovic.