Sous le signe des poissons

L'actualité de la semaine vue par Steve Houben.Saxophoniste et flûtiste, ce brillant jazzman semble aussi à l'aise avec les mots qu'avec les notes. Grâce, audace et légèreté... Et si la musique n'était qu'une autre facette de la poésie?

Sous le signe des poissons
©Philippe Joisson

SAMEDI 18 AOÛT

L'égorgement crapuleux d'un jeune homme de quinze ans par un adulte lors d'un match de foot «amical» dans un parc de Bruxelles me laisse assez perplexe et me donne une fois encore à réfléchir sur l'agressivité.

Quelle est la part de l'«inné» et celle de l'«acquis» ? J'aime beaucoup la pensée d'Albert Jacquard qui dit que l'agressivité peut se transformer aussi bien en haine qu'en amour en fonction de notre capacité à prendre conscience de cette pulsion spontanée.

Le concert allait se terminer. La nuit avait déjà profondément plongé dans la Meuse et on voguait à nouveau en direction d'Anseremme. Je fais signe à l'orchestre et nous attaquons «Now's The Time» de Charlie Parker. Pendant l'exposition du thème, l'idée me vient de faire jouer à notre contrebassiste (Salvatore) le premier chorus. Quand je me retourne, stupeur! A quelques centimètres au-dessus de sa tête, une dizaine d'épeires diadème tissent leur toile à une vitesse vertigineuse. Je ne dis rien, de peur de l'effrayer. En un rien de temps, les montants qui supportent le toit de tôle sous lequel nous officions sont investis par les toiles. Vient mon tour de jouer. Je comprends un peu tard le ballet des araignées.

Des myriades de mouchettes, d'éphémères et autres moustiques attirés par les projecteurs montent du fleuve. La vitesse du bateau multiplie le nombre des arrivants qui s'empêtrent dans les toiles ou investissent les oreilles, les narines mais aussi la bouche du saxophoniste alors qu'il reprend son souffle: effet d'aspirateur.

Fin prématurée du concert! Un auditeur m'assure que ces petits insectes sont pleins de protéines...

DIMANCHE 19 AOÛT

Dans le dossier de «La Libre Essentielle» sur la lecture, je lis que les adolescents sont persuadés qu'il «faut» lire pour apprendre, réussir ses études, s'informer, etc. Plus loin, le professeur José Morais parle de «délectation individuelle». Rien de plus vrai, à mon avis.

La lecture d'un roman, d'un poème nous invite (contrairement au film) à créer nos propres images intérieures sur un scénario donné et provoque ainsi la confrontation de deux mondes imaginaires.

Le lecteur est automatiquement entraîné dans une pensée participative et créative effectivement tout à fait délectable.

LUNDI 21 ET MARDI 22 AOÛT

Baikal, Blagovechtchensk, Petrovsk-Zabaïkalski, Irkoutsk, Valdiverstok, autant de noms et de sons qui s'ouvrent sur le rêve, sur l'aventure (intérieure). Ce lundi, «Le Monde» ouvre un vaste dossier sur les pêcheurs-braconniers de l'Omoul à l'île d'Olkhon (lac Baïkal). Mardi, c'est au tour du pillage de l'or vert de la Taïga dans la région de Tchita et du fleuve Amour.

L'inspecteur ukrainien Piotr Ostik a parcouru à pied 80 000 km de forêt sibérienne.

J'ai toujours été fasciné par le Nord, tout au moins une certaine idée du Nord: les immensités glacées, le silence, l'immortalité du ciel, la lenteur des gestes, les quelques paroles échangées dans la neige qui vole, la solitude, l'introspection, une épure sauvage, cruelle, loin de l'«entertainment».

Le maire du village de Khouzir, Gregori Filipovitch, dit qu'il a un stylo et rien d'autre. Pas de téléphone, pas d'électricité, pas de frigidaire. Il dit que c'est la vie naturelle. Je sais que la vie est très dure là-bas et que ma vision du Nord est largement romantique. Mais avec le pianiste Glenn Gould, qui se retirait dans la dernière maison du Grand Nord canadien, avec Blaise Cendrars qui, sans quitter Paris, m'a, adolescent, emmené à bord de «son» Transsibérien avec la petite Gehanne de France, cette fascination qu'exerce sur moi le Nord est toujours aussi vive.

Je suis né sous le signe des poissons pendant la fonte des neiges.

MERCREDI 22 AOÛT

Une nouvelle année scolaire au conservatoire. Ce qui est enseigné ne peut l'être que suggéré. Amener l'élève au seuil de son propre entendement. Ouvrir des portes qu'il franchira peut-être mais seul! Inutile d'énumérer tous les cas de figure, plusieurs vies n'y suffiraient pas. Solliciter le corps pour moduler l'esprit et inversement.

Le bouchon lancé au gré des flots depuis l'embarcadère ne s'éloigne jamais bien loin du rivage. Barque conçue par l'homme, mets le cap sur la liberté, consciente de ta destination: l'inévitable naufrage qui donne le sens de la course.

JEUDI 23 AOÛT

Juteux article de Francis Marmande dans «Le Monde» d'aujourd'hui. Sujet: le 24e

«Hestejada de las arts» d'Uzeste musical.

Juteux langage aussi que ce gascon incendiaire. Recherche de la base et du sommet (Char et Marmande me soufflent) : Bernard Lubat. Batteur, arrangeur, pianiste, valseur, accordéoniste, poète, mélodiciste, etc. J'ai l'impression qu'il sévit depuis toujours avec des «expériences» plus extraordinaires les unes que les autres sur les scènes du jazz français, européen, que dis-je, mondial. Cette santé!

Les joyeux comparses de cette compagnie ne sont pas en reste: Auzier, Perrone, Corneloup et le bouillonnant André Minvielle. Cette voix!

Alchimiste du verbe, contestataire (le jazz n'a pas sa raison d'être si l'élément de contestation n'est pas omniprésent, aimait à répéter le maître liégeois Bobby Gaspar), valsemusetteur virtuose de la première heure, humoriste, intellectuel populaire, Dédé casse la baraque avec ses chansons gasconnes à cinq temps et surréalise les chansons françaises avec un swing d'enfer, les arrachant ainsi enfin à leur sempiternelle dialectique.

Je n'ai pas encore rencontré ces gens du Sud-Ouest. Je sais qu'Uzeste musical, c'est toute l'année et qu'ils remuent seuls une région désertée.

Un vent de Gascogne souffle sur le monde.

VENDREDI 24 AOÛT

8 heures du matin, j'ai peu dormi, le stress sans doute. Dans quelques heures, j'«affronte» un parterre de spécialistes dans le cadre de «Sisyphe, 2001-2003, le développement durable».

Invité par Marc Garcet, directeur de l'IGS (Association interrégionale de guidance et de santé), mon exposé portera sur «Les Mozart d'hier, d'aujourd'hui et demain». La journée de ce vendredi est plus spécialement placée sous le signe du développement durable sous l'angle mental. Je n'ai rien à ajouter.

Ah, si... Bon week-end!

© La Libre Belgique 2001


Eclectique Steve Houben Le Belge aime la note bleue. Mais connaît-il pour autant ses jazzmen? Toots évidemment, Philip Catherine sans doute, Steve Houben certainement. Il faut dire que ce dernier a des antécédents. Né en 1950 dans une famille de musiciens, Steve Houben va surtout découvrir le jazz grâce à un autre membre de sa famille: le célèbre Jacques Pelzer qui aura une très grande influence sur sa carrière. Des cours au Berklee College of Music à Boston dans les années 70 au retour en Belgique, où il crée avec Henri Pousseur, le séminaire de jazz au Conservatoire royal de Liège, le saxophoniste peaufine, cherche, crée, avance toujours. Il joue aux 4 coins du monde avec des géants comme Chet Baker, George Coleman,... ou se frotte à la chanson avec Maurane. Vous avez dit éclectique?