Quoi de neuf, docteur?

L'actualité de la semaine vue par Jacques de Toeuf. Chirurgien du coeur côté face. Syndicaliste côté pile. Roulant sur la tranche, ce maître en opérations développe autant d'ardeur pour la santé de ses patients qu'à mener la grève pour sa profession

Quoi de neuf, docteur?
©Julie Graux

SAMEDI 15 SEPTEMBRE

Ce samedi, relâche après une semaine effroyable: les nouvelles et les images venues des Etats-Unis sont insoutenables, témoignage de haine, de violence, du mépris total de l'humain. Le monde est devenu fou. La guerre est partout, guerre de clans, de tribus, de nations, de religions. Nous croyions avoir protégé nos démocraties de cette folie. Voilà la Camarde qui se manifeste au coeur de nos villes. Et elle fait les choses en grand...

Ce matin, je me change les idées. J'accompagne mes deux filles à leur cours de danse quotidien. La danse est un spectacle magique, la grâce du mouvement répond à l'appel évocateur de la musique, la pesanteur n'existe plus: expression de sentiments à mille lieues de ceux qui sous-tendent l'embrasement du monde.

Pour finir la journée, petite réunion de famille, autour de la table: un sympathique carré d'agneau, un somptueux tian de légumes, du vin. Et la palabre. Soirée apaisante, où les conversations s'entrelacent, ponctuées des cris et des rires des petits-enfants. Le temps a suspendu son vol.

DIMANCHE 16

Une journée de travail intensif commence: 3 énormes dossiers à lire pour préparer les réunions de lundi matin à l'INAMI. Il s'agira demain de discuter fermement l'attribution des budgets 2002 pour les soins de santé. Je m'attends à bien des difficultés. Les syndicats traditionnels sont les premiers a demander la réduction des dépenses, alors même qu'ils font pression pour gonfler la part des salaires des soignants et du personnel en général. Attitude pour le moins paradoxale.

Ensuite je visionne un petit reportage TV pour lequel on m'a demandé de «jouer» au réalisateur. Beaucoup d'humilité et un peu d'appréhension, mais j'ai accepté. Tournage dans une institution psychiatrique. Les soignants que nous avons rencontrés sont des gens formidables, totalement impliqués dans leur métier. Je les sens satisfaits du travail fourni, du sens donné à leur vie et à celle de ceux qui se confient à eux. Quelques patients ont accepté de passer à l'écran, j'espère que leur cheminement en thérapie, leur progressive redécouverte de la richesse des rapports aux autres, susciteront, chez les téléspectateurs, une prise de conscience éclairante de leur altérité.

LUNDI 17

Parmi les conséquences des attentats de la semaine passée, il faut craindre la résurgence d'un racisme anti-arabe ou anti-musulman. A côté de la préparation d'une riposte appropriée, qui devra respecter les principes du droit international à peine de nier notre démocratie, il est urgent de promouvoir et renforcer le nécessaire respect à l'égard d'une communauté qui, dans nos contrée, est trop souvent victime d'un ostracisme plus ou moins larvé. Toutes celles et ceux qui, par choix ou par nécessité, sont venus dans nos pays ont un droit imprescriptible à la liberté d'expression de leur foi.

Il n'y a pas, à mon idée, de religion qui fonde sa philosophie ou son enseignement sur la destruction ou l'anéantissement des autres. Il n'y a pas de religion fanatique, mais il y a des fanatiques dangereux, religieux ou non.

Saluons donc pour une fois la démarche de G.W.Busch, qui a posé un geste fort en rencontrant dans une mosquée la communauté musulmane, et mis en garde ses concitoyens contre tout amalgame réducteur. La réponse aux actes terroristes ne peut recourir aux mêmes moyens aveugles.

MARDI 18

Une récente discussion portant sur l'augmentation du nombre de souches bactériennes résistant à de nombreux antibiotiques courants m'a fait souvenir d'une référence à une commission scientifique danoise: depuis l'interdiction, décidée par le Danemark, d'administrer de façon systématique des antibiotiques au bétail, la résistance aurait été réduite de façon majeure. Nos responsables de la santé publique devraient se renseigner sur cette information. Mais il est probablement plus aisé de stigmatiser les prescriptions des médecins que de changer les habitudes des agriculteurs.

Je profite de ce libelle pour supplier les producteurs d'en revenir à des produits goûteux et de qualité. Du boeuf rose grisâtre au goût de carton, au porc qui perd le tiers de son poids à la cuisson, du jambon phosphaté à la saucisse qui cache son contenu cartilagineux sous de généreuses couches de sel, la liste est longue des calories de «mal bouffe» qui nous sont proposées par le circuit alimentaire.

Nous sommes nombreux, je crois, à souhaiter voir émerger des produits de meilleure qualité.

MERCREDI 19

Le recteur de l'UCL suggère la création d'un brevet de la Communauté française dont l'obtention conditionnerait l'accès à l'enseignement supérieur. Vu la grande disparité qualitative régnant dans le secondaire, les échecs en 1ère

candidature sont beaucoup trop fréquents. Chacun le sait, et tous se taisent. Bravo Monsieur Crochet. Si le BAC doit être un examen qualifiant, il faut qu'il se déroule sous la forme d'une épreuve nationale, pour éviter la complaisance dont pourraient user les écoles si elles devaient, chacune ou par réseau, organiser cet examen. Ceux de mon âge se souviennent encore du scandale de l'examen de «maturité», instauré au cours des années 60, et supprimé depuis bien longtemps.

L'université ou les grandes écoles n'ont pas pour fonction d'organiser un enseignement de rattrapage. Prendre argument d'éventuelles discriminations sociales ne rend pas service à ceux qui ont la malchance de vivre dans des milieux défavorisés. Il faut, en leur faveur, réorganiser d'urgence le secondaire, afin qu'ils acquièrent à temps les qualités nécessaire pour accéder au supérieur.

JEUDI 20

Le système dit Copernic de sélection et d'évaluation de ceux qui forment la haute administration du pays est décidément bien difficile à mettre en place.

Modifiera-t-il vraiment profondément la qualité de l'administration? J'en doute. Comme toute réforme imposée d'en haut, elle est probablement vouée à l'échec. Je préférerais de beaucoup une administration plus ouverte, plus accessible. Aujourd'hui, la demande de l'usager est très simple, pragmatique. Il s'agit de trouver la bonne personne, celle qui pourra apporter rapidement la réponse sollicitée, qui adressera sans délai vos questions au service adéquat, qui vous éclairera en toute objectivité. Avec le sourire c'est encore mieux.

L'administration au service du citoyen, ce n'est pas un concept de chefs, c'est l'affaire de tous ceux qui y travaillent, au sein d'une entreprise d'Etat vouée au bien commun. Est-ce vraiment motiver les travailleurs que de leur imposer de nouvelles hiérarchies?

VENDREDI 21

Aujourd'hui, actualité très chargée pour moi. Après une entrevue au 16 rue de la Loi, première réunion de concertation à l'INAMI. Y aura-t-il une avancée significative? Je l'espère.

Ensuite j'irai consulter à l'hôpital jusqu'à la fin de la journée. Au passage, je remercie mes confrères qui prennent en charge mes patients à chacune de mes absences liées à mon activité syndicale. Je leur en sais gré, je ne le leur dit pas assez ....

Ainsi se terminera cette semaine agitée, avec ce qui reste ma passion, mon activité médicale.

© La Libre Belgique 2001


Coups de coeur A Linda Lemay, chanteuse québécoise qui dépeint nos comportement sans fards, avec ironie et sans méchanceté, avec tendresse et tolérance. Parfois tristes, souvent bourrées d'humour décapant, ses chansons sont un moment de bonheur. Aux quelques familles de viticulteurs bourguignons qui, allant à l'encontre de la productivité maximale, m'ont permis de retrouver un plaisir oublié depuis longtemps à déguster de nouveau d'extraordinaires vins de Bourgogne. A Gabriel Perl, président de la Commission nationale médico-mutualiste, qui tente, avec tout son enthousiasme, son talent, et son énorme expérience, de sauver ce qui peut l'être du système des accords médico-mutualistes. A mes proches, qui me supportent malgré tous mes défauts, et à ceux qui, moins proches, me supportent aussi. La médecin-chef de l'Absym Président pour la deuxième fois de l'Association belge des syndicats médicaux (Absym), Jacques de Toeuf semble partout à la fois. Dans les salles d'opération évidemment. Mais aussi dans d'innombrables réunions syndicales au cours desquelles il joue de son charisme avec beaucoup de naturel et dans toutes les négociations où se fait - et se défait - l'avenir de l'assurance maladie. Rieur et placide, Jacques de Toeuf ne rechigne ni à monter aux barricades ni à tenir tête à ses adversaires les plus coriaces. Lesquels lui reconnaissent cependant une plus grande ouverture au dialogue qu'André Wynen, le leader historique du syndicalisme médical belge. (V.R.)