Sous le regard de Hawa

L'actualité de la semaine vue par Hawa Djabali. Cette journaliste et écrivain a vécu l'innommable en Algérie. Exilée aujourd'hui, elle combat l'incompréhension à Bruxelles, armée de sa colère et sa douleur de femme, d'intellectuelle, de citoyenne et d'Arabe. Sur le sentier de la guerre contre tous les intégrismes

Sous le regard de Hawa
©Serge Dehaes

SAMEDI 29 SEPTEMBRE:LA ROUTE MARCHANTE

Je ne peux pas suivre l'actualité au jour le jour: j'ai peur d'avoir des «opinions». Le «coup de coeur» ou «coup de rage» si cher aux médias, la spontanéité érigée en vertu me glacent de peur. Où est la pensée?

Agora
Un Américain à Bruxelles
Quoi de neuf, docteur?
La Wallonie, toudi!
Pays de Charleroi, c'est toi...
Le monde à fleur de peau
Sous le signe des poissons
Entre dune et pinède
«Nom de didju qu'ça fait mau»
La semaine nationale
Envols et tournesols
Ne tournez pas "l'apache"
De Guyane aux Midlands
A votre santé!
Sur un petit nuage
Ça ne vous plaît pas?
Nous les «civilisés»
Toute la semaine dernière, l'image de ces avions pénétrant ces tours est passée des dizaines de fois sur les chaînes télé. Prise de pouvoir de la pensée unique. Nouveaux tabous. Comme si, tout à coup, il était impossible de remarquer que le gouvernement, ou plutôt la structure policière occulte qui dirige les USA, délire...

Je remâche les événements, la situation, je lis, il pleut des coups de téléphones. Conseil d'administration au centre culturel arabe (CCA); certains administrateurs belges d'origine posent la même analyse que nous au CCA. Je regarde la carte: les Américains ont repris aux Russes des territoires fort importants pour les ressources du sous-sol; il leur faut une route pour les acheminer par mer; le Pakistan va faire de la figuration; l'Iran est un os trop dur, à contourner; reste l'Afghanistan. L'intégrisme musulman installé en allié des USA pour venir à bout de l'armée russe va pouvoir servir de nouveau, en «diable à combattre» cette fois-ci.

Le gouvernement américain va taper sur la misère atroce et l'horreur, par lui installées, des Taliban. Il n'y a pas de preuve. Il va en fabriquer. Je cherche le lien entre la route marchande et la catastrophe de New York. Tragique esprit d'à-propos? Certitude que le monde ne fonctionnera plus sur une fiction comme celle qui a permis de rayer l'Irak de la carte? Le fait que cette opération se fasse sur les milliers de morts du désastre américain me blesse si profondément que je vomis toute la journée. Mais après tout, le gouvernement américain s'est bien emparé de l'Algérie sur des centaines de milliers de victimes du terrorisme installé par lui...

DIMANCHE 30: «CONTROVERSE» SUR RTL

Invitée à l'émission «Controverse» sur RTL. Je suis scandalisée (je n'avais pas compris cela lors de l'invitation) qu'en vertu du principe «d'actualité», on puisse mettre ensemble le débat sur les armes terroristes et celui sur les musulmans! Pourquoi les musulmans sont-ils les stars de l'actualité? Aucune logique. L'intégrisme est la reconstruction artificielle d'une idéologie qui ne correspond plus à l'époque et qui n'a pas eu de tradition continue: c'est une violence faite à l'histoire, une insatisfaction romantique qui s'exaspère jusqu'à l'horreur. Lorsqu'un peuple est profondément humilié, que les conditions économiques sont insatisfaisantes, que les femmes sont méprisées pour leur féminité (ce qui est logique de la part de gens qui maudissent la vie: elles en sont la source), alors, les conditions de l'intégrisme, ou fascisme, nazisme, sont réunies et n'importe quelle idole, déiste ou non, n'importe quel prête-nom porteur de l'intoxication qui soulage peut faire l'affaire. La France a utilisé l'intégrisme chiite en Iran, les USA lui ont rendu en Algérie sunnite, ils s'en sont servis en Afghanistan contre les Russes. Mais le mécanisme une fois lancé... peut servir plusieurs fois. Mais qu'est-ce que les musulmans ont à voir avec ça?

LUNDI 1er OCTOBRE: «BERLUSCONNERIE»

Le cruel bouffon qui a utilisé le mot «croisade» n'a pas dû étudier l'histoire: Isabelle la Catholique voyant que ses caisses étaient vides... L'immigration arabe (berbère, kurde) ne digère décidément pas la chose, le rattrapage est nul; même téléguidée, la stupidité est sans appel. On parle encore de la «Berlusconnerie» (le mot n'est pas de moi), les gens ont été secoués. Ce sauvage parle de «civilisation musulmane». Laquelle? Le monde arabe représente à peine un cinquième du monde musulman. Civilisation chrétienne? Il y a plus de chrétiens en Afrique et en Asie qu'en Occident. New York étant la ville où il y a le plus de juifs au monde, peut-on parler de «civilisation juive» pour désigner les Américains? Cette soupe populaire est dangereuse, on désigne du rien à la vindicte qui en fait du concret sur le dos de qui plaît à l'intérêt politico-économique au pouvoir. Les cultures engendrent, pour le meilleur et pour le pire, des pouvoirs et des religions: preuve d'histoire à l'appui, les religions n'engendrent ni culture ni civilisation. Leurs interdits, posés comme rochers sur fleuve, fonctionnent comme contraintes, parfois génératrices de méandres de génie. Qu'ont donc à voir ensemble l'islam africain, l'asiatique et l'européen au niveau de l'art? Ne parlons pas de pensée ni de créativité puisque le dogme l'interdit. Pas très érudit le «noble» italien.

MARDI 2: CULTURE OU INTÉGRISME?

On vient encore de refuser ma dernière pièce: «Le huitième voyage de Sindabad le marin»; parler d'inceste, de pornographie ne choque personne, mais mettre en spectacle nos balbutiements philosophiques, spirituels, ça démange du côté de l'épidermique. On veut coûte que coûte que mon théâtre soit occidental parce qu'écrit en français... mais les cultures ne connaissent pas le mariage légal, elles se séduisent et font des enfants naturels: les écrivains, les artistes.La nouvelle m'arrive de la directrice du centre, non, je n'ai pas encore lu les journaux: il serait question de fermer la petite maison qui sert de centre culturel populaire à Schaerbeek! L'échevin de la culture doit choisir entre la Maison des Arts et ce minuscule, mais ô combien utile, petit centre! Il doit défendre le lieu bec et ongles. C'est vrai que «c'est plein d'Arabes!»

Qui veut nous renvoyer à la mosquée? Qui veille à ce que pas un seul lieu ne soit familial ni convivial ni accueillant? Le centre culturel arabe survit sur la planète du Petit Prince de Saint-Exupéry et cet autre lieu, ce centre populaire, ouvert à tous, de Schaerbeek, doit fermer? On ne demande pas l'Institut du Monde arabe de Paris, on voudrait tout simplement qu'on cesse de mépriser plus de trois cent mille personnes d'origine maghrébine et arabe! Ne venez surtout plus me parler des intégristes musulmans ou je vous maudis! C'est vous, responsables politiques belges, avec vos guéguerres de partis qui les fabriquez! Vous nous déniez la culture, il ne nous restera plus que l'agitation!

Honte! Ça vous ennuie qu'on fréquente des Belges? Je ne veux pas entendre parler de restrictions budgétaires sachant que si la folie s'empare des États européens pour aider le gouvernement américain à couler l'Europe, des sommes fabuleuses seront débloquées!

MERCREDI 3: DE QUOI JE ME MÊLE?

Je viens de recevoir l'information pour la Marche pour la paix dimanche 7 octobre 2001 à 15h, gare du Nord (sortie bd Albert II), des partis différents; le monde associatif bouge!

Quelqu'un m'a demandé pourquoi je «me donnais tant de mal?»

. Une façon polie de me demander de quoi je me mêle. C'est simple: je me mêle de l'histoire de l'homme, comme un atome, une molécule, une vapeur... Pétrie d'humilité mais debout. J'ai reçu l'hospitalité belge: par respect pour ce pays qui m'accueille, je fais mon devoir citoyen, je prends mon courage, je critique, je dénonce, j'appuie, je participe. J'irai bien sûr à cette Marche pour la paix, même fatiguée à mourir. Je me souviens des mots de ce père qui m'a élevée, sorti vivant d'un camp du désespoir en Allemagne, après la Seconde Guerre mondiale; il me disait: «Si les hommes sont trop lâches pour désobéir, il aurait au moins fallu que toutes les mères allemandes et françaises se couchent devant les trains.» Je me demande si toutes les femmes du monde, actuellement, sont prêtes à se coucher sur les armes pour les empêcher de servir? Ce soir, je vais me faire violence, je vais commencer le roman que je porte au-dedans. L'art est ma seule réalité, les hommes rêvent leur vie et leur mort dans la mise en abîme de la futilité. Écrire c'est résister. Écrire, c'est communiquer, enfin.

JEUDI 4: PROPOSITION DE GUERRE

Ce matin, j'ai su que la Belgique entrait dans la proposition de guerre. Guerre contre qui? Guerre des pays riches contre les pays pauvres? La Belgique... Diplomatie pour calmer le jeu? Solidarité obligée du capitalisme? Naïveté de ne pas voir que les USA, qui ont du sous-sol, travaillent à en priver l'Europe et le Japon, histoire de tenir le monde? Je repense à ce qu'à dit Bush après la catastrophe (en substance) : «Prions mes frères, allons tuer les gens.»

La même mentalité que les intégristes musulmans... Les têtes qui portent l'apocalypse nous y emmènent. Et pourtant, si l'on permettait aux peuples d'émerger, sans soutenir leurs tyrans, sans marché d'armes, dans une gestion juste de l'eau, de la nourriture, des ressources, de la culture, ces mêmes peuples viendraient eux-mêmes à bout de leurs territoires. La position de la police secrète américaine va déclencher une vague monstrueuse de terreur et, à moins d'un humanocide concernant les trois quarts du monde, les pays riches se préparent des lendemains qui hurlent.

VENDREDI 5: BELLE CE SOIR

Ce soir, concert au CCA: deux luths. Je ne veux pas écouter ni lire les mauvaises nouvelles. Nous allons aujourd'hui faire fi de tous ces dieux de violence (différents puisque chacun prie pour gagner). Je pense à mes amis dans le monde, je pense aux amis américains, à leur honte exprimée qui me fait mal, aux femmes palestiniennes que j'aime. Entre deux corvées, je viens d'écrire un poème pour la résistance palestinienne. Je prends le temps, comme chaque jour, de maudire les responsables du martyre irakien, à commencer par cet étudiant studieux des cours de la CIA, Saddam Hussein. Je prends le temps de penser longuement, tendrement, atrocement, à mon Algérie vaincue, je revois des yeux d'enfants, je hume des senteurs de femmes aux champs. En cette saison, les figues de miel carmin se cueillent dans des aubes de brumes tièdes; l'odeur des figuiers... Je vais essayer de me faire belle pour le public de ce soir. C'est cette Belgique-là que j'aime: multiple, intéressée, accueillante, civilisée. Nous allons rire: il ne nous reste plus que cela.

© La Libre Belgique 2001


Résister avec la culture Hawa Djabali est née en 1949 à Créteil en France; à l'adolescence, elle regagna «le pays» et vit entre Alger et Lakhdaria; elle entre au conservatoire puis travailla à la radio durant une longue période. Dramaturge, femme de lettres, ancienne animatrice et productrice à la chaîne 3 à Alger, elle s'exile en 48 heures dans des circonstances dramatiques en 1989 et atterrit à Bruxelles. Depuis, auteur de nombreuses pièces, comme «Cinq mille ans de la vie d'une femme» (1995) ou le «Zajel maure du désir» (1998), elle est directrice adjointe du Centre culturel arabe. Après avoir publié en 1983 «Agar», son deuxième roman «Glaise rouge» (1999) conduit le lecteur dans l'intimité féminine de quatre femmes algériennes (Ed. Marsa).