Mauvais points en lecture: copies à revoir ?

Le bulletin de Noël attribué par l'OCDE à l'enseignement en Communauté française est mauvais. Attention à ne pas en faire en outre une mauvaise lecture. Et donc à ne pas en tirer des conclusions erronées ou hâtives

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© Roberto Pazos
JACQUES LIESENBORGHS

ENSEIGNANT

Le bulletin de Noël attribué par l'OCDE à l'enseignement en Communauté française est mauvais. Attention à ne pas en faire en outre une mauvaise lecture. Et donc à ne pas en tirer des conclusions erronées ou hâtives.

De plus le battage médiatique dont le palmarès de l'OCDE fait l'objet m'étonne. Car ce rapport ne dit rien de très neuf. Pour ne pas remonter trop loin, en Radioscopie de l'enseignement (1990), les Assises (1995) et les précédents rapports de l'OCDE portaient déjà les mêmes lacunes. Assez curieusement, la réponse qui semble aujourd'hui faire l'unanimité... c'est de commander de nouvelles enquêtes!

Mais le résultat dans l'opinion de ce battage médiatique a de quoi inquiéter. À force d'attirer l'attention sur des classements basés sur des moyennes toujours contestables, on risque de passer à côté de l'essentiel et d'accréditer des simplifications du type: les écoles francophones sont moins `bonnes´ que les écoles du Nord du pays, les élèves francophones sont `faibles´ en lecture, maths et sciences... Pire encore, comme sur un plateau télé le dimanche 9 décembre, il y aurait de `bonnes´ écoles (en milieu privilégié) et de `mauvaises´ écoles peuplées de `mauvais´ élèves ailleurs.

Mon expérience de 40 ans d'enseignement - avec des enracinements multiples et diversifiés - m'autorise à refuser ces catégories simplistes. Professeur puis directeur d'une très `bonne´ école (12 ans), professeur dans une école `poubelle´ (10 ans) et formateur de futur(e)s enseignant(e)s, j'ai eu la chance d'approcher tout l'éventail de nos écoles. Du fondamental au supérieur. `Bonne´ école? À première vue, cette école fréquentée par de `bons´ élèves appartenant à de `bonnes´ familles (culturellement et économiquement favorisées) les amènerait à un `bon´ niveau qui leur assurerait un `bon´ classement au palmarès de l'OCDE (dont les critères sont nettement incontestables et `bons´). Au passage, les moins `bons´ auront été expédiés ailleurs.

Sans mettre en cause la qualité du travail fourni par élèves et profs de ces écoles, je peux vous dire qu'elles ne sont pas `meilleures´ que les écoles dites `poubelles´. Elles attestent du coeur du problème de notre enseignement: l'écart énorme entre les écoles, un écart qui n'a cessé de grandir au fil des années, un écart qui réduit la dynamique propre aux groupes hétérogènes, d'autant que le système est encore renforcé par la réputation en classes dites `fortes´ et `faibles´ au sens même de certaines écoles.

Ne faudrait-il pas revoir complètement notre échelle d'évaluation (et notre vocabulaire)? Les `bonnes´ écoles ne seraient-elles pas d'abord celles où les élèves les plus éloignés de la culture scolaire font le plus de progrès dans la maîtrise des outils indispensables pour devenir des acteurs lucides dans la société? Ce n'est évidemment pas l'approche de l'OCDE, mais c'est une échelle des valeurs démocratiques. Tout cela étant dit pour mettre en garde contre des classements et qualificatifs simplificateurs.

Sur base de mon expérience, je voudrais porter deux défis que je considère majeurs et qui ne font pas la une des débats.

Premier défi: notre manière spontanée d'évaluer les écoles (cf. réflexions précédentes) et de considérer le métier d'enseignant. Si nous acceptons que la priorité des priorités éducatives est de garantir à tous les enfants les outils `de base´, nous devrons aussi proclamer que celles et ceux qui s'y emploient dans les milieux les moins favorisés accomplissent une des tâches les plus importantes dans notre société. Avec pour conséquence: considération et rémunérations correspondantes. Une véritable révolution!

Le deuxième défi découle du premier: octroyer les moyens nécessaires pour dépasser les balbutiements des `discriminations positives´. C'est un investissement massif dans les questions et les écoles en milieux populaires qui s'impose. Investissement en femmes et hommes volontaires et formés à travailler avec des publics métissés. Investissement matériel dont les écoles et les familles sont souvent démunies.

Je plaide dans ce sens depuis 20 ans. Sans grand succès. Mais l'intérêt subit pour le mauvais bulletin de nos élèves pourrait soit - je le crains - renforcer la culture de l'élitisme et de la sélection, soit - osons rêver - relancer une dynamique plus démocratique dont l'ensemble de la société serait bénéficiaire.

ALICE PEETERS

GRAND-MÈRE

Je suis très en colère! J'ai 70 ans et je suis furieuse! Si `on´ continue à écrire et à délirer comme certains journalistes ou techniciens de haut vol, il est certain que le pourcentage de lecteurs de bons livres va encore chuter. Donner le goût de lire est beaucoup plus simple et plus facile que tous ces raisonnements biscornus. Avant de parler (donc avant 11/2 an) un enfant peut avoir très envie de parler. Avant de lire, un enfant peut avoir TRÈS envie de savoir lire. Il suffit de revenir au simple bon sens . Mes quatre enfants savaient lire couramment à la Noël de leur première primaire. Oh là là, arrêtez tous ceux qui me `taxent´ déjà de milieu élitiste, bourgeois, riche, et j'en passe. À force de vouloir ne penser qu'aux pauvres petits enfants dont les mères travaillent à l'extérieur, qui n'ont pas de maman ou de papa pour les `aider´ dans leurs devoirs (donc supprimons les devoirs à domicile) qui n'ont pas le temps, ni l'argent, de `s'occuper´ des études de leurs enfants etc. Des excuses, tout cela, des excuses pour déculpabiliser les parents qui n'ont aucune envie de s'intéresser à la vie scolaire. Il reste tout de même des samedis, des dimanches pour ouvrir un journal de classe?

J'ai beaucoup parlé à chaque bébé durant sa première année. Avant les 6 ans de l'enfant, nous (papa ou maman) prenions un livre et lisions (10 minutes) un conte avant qu'il ne s'endorme. L'enfant `voyait´ ses parents lire et y trouver du plaisir. Il avait de plus et plus le désir de savoir lire . À Noël, il lisait, les `Oui-Oui´. Nous avions remarqué cette série de livres avec de grandes lettres, un peu illustrés et pas trop longs. Etc. Etc. Une fois le désir né, la suite est automatique.

Autre observation: mes petits enfants (à quelques exceptions en secondaire) n'ont plus de `livre´ scolaire mais des `feuilles photocopiées´ et `on´ voudrait qu'ils aiment les livres! Remplaçant leurs parents, je vais chercher 2 petites filles à la sortie de l'école. Je suis accueillie par une sous-directrice, très en colère, qui me donne un sac poubelle en plastic gris. `Voici le contenu du pupitre de L...´ , me dit-elle. `Elle est priée de le classer pour demain matin.´ Habitant à 150 kilomètres de là, je tombe des nues... La poubelle contenait un mélange de papiers chiffonnés, de feuilles `photocopiées´ de tout genre. Il n'y a plus de livres scolaires dans cette école (trop chers? Il existe des systèmes de prêt, où l'intégralité de l'abonnement est rendue si le livre est resté en bon état). Et on voudrait qu'ils aiment les livres? Avez-vous des souvenirs de votre livre de français? Il fallait étudier la page 10 par exemple. Mais il nous arrivait de lire d'autres pages, de nous arrêter devant une illustration, de lire un poème, de consulter la page des matières etc. Certains livres nous déplaisaient, d'autres nous emballaient. Nous jouions (JOUIONS) avec certains livres. Tel passage choisi nous conduisait à lire le livre tout entier. Chaque trimestre, nous devions résumer un livre et en écoutant une amie, présenter un livre avec enthousiasme, nous le lui demandions à prêter, ou nous l'empruntions à la bibliothèque.

Je m'arrête car je pourrais écrire un livre sur `Comment donner le plaisir de lire à nos enfants´.

Pas de discours.

Pas d'argent pour que `Machin´ puisse étudier les dispositifs d'évaluation et autre intellectualisme...

Apprenez aux parents, aux instituteurs à montrer leur plaisir de lire, à raconter des histoires, à lire des contes pour tout-petits.

Je suis toujours en colère... Pardonnez-moi!

© La Libre Belgique 2001