La vérité a péri

Si l’identité juive survit, elle aura honte de cette génération. Spinoza, Freud, Marx et les autres, méritent mieux qu’un Etat ethniquement pur

FRANCIS MARTENS
La vérité a péri
©Guy Vandevoorde

PRÉSIDENT DE L'ASSOCIATION DES PSYCHOLOGUES PRATICIENS D'ORIENTATION PSYCHANALYTIQUE

Aux temps messianiques, annonce Isaïe, "Le chevreau se reposera côte à côte avec le léopard" (Isaïe 11,6)… "mais il ne dormira que d'un œil", précise Woody Allen. On peut voir, dans cette fidélité irrévérente, comme le microcosme de la culture juive. Tout particulièrement de celle qui fut brisée par les pogroms russes de la fin du XIXe siècle et par tout ce qui devait s'ensuivre. L'image des six millions de morts ne suffit pas à rendre compte de ce fut, de surcroît, la destruction du tissu ashkénaze et, par ricochet, celui du monde sépharade. Certes, dans la diaspora, la vie fut rarement insouciante. Depuis les temps bibliques, les récits nous font part d'une identité prompte à s'adapter sans pour autant s'assimiler. Cette sédentarisation fluide, ce nomadisme de l'esprit, ce "cosmopolitisme" des liens est un excellent remède contre la pensée unique. Mais c'est aussi ce qui insupporte les plus fragiles parmi les autochtones. Il y a, dans leurs réactions, comme un baromètre du prix à payer pour pouvoir s'intégrer sans se désintégrer. En amont du christianisme, l'intolérance au fait juif remonte à la plus haute antiquité. Par-delà ses facettes, elle n'est jamais que la contrepartie aux procédures mises en œuvre par les juifs pour ne pas disparaître. Celles-ci se jouent sur le fil de la séparation. Il y a là comme d'inlassables variations, religieuses ou laïques, sur la "loi de sainteté" (Lévitique, 3 et 4), laquelle forme le cœur opérationnel de la Torah. La série "Soyez saints, soyez purs, soyez séparés" - proscrivez les mélanges - y forme un tout indissociable. Incarnée en mille règles concrètes, elle balise l'entièreté du quotidien. La cuisine cachère en est le paradigme: dans l'univers traditionnel, la proscription des animaux et des mélanges "impurs" empêche pratiquement la commensalité, le mélange, avec les "impurs".

Fruit des pogroms et de l'antisémitisme ordinaire, le sionisme fut poussé dans le dos par le génocide. Alors que Herzl n'avait d'abord rêvé que d'un foyer sûr pour les juifs, la tentation devint grande d'inscrire dans l'histoire le mythe fondateur des hébreux. Les plus rigoureux s'opposèrent à ce nouveau Canaan car la Terre Promise doit rester une promesse - "l'an prochain à Jérusalem!" est irréductible à toute considération territoriale. En fin de compte, ce fut Hitler qui précipita le mouvement. Non sans le recours de la mauvaise conscience occidentale, ni celui du poids électoral de la communauté juive américaine. Manque de chance pour son image dans le tiers-monde: lorsqu'Israël devint un Etat, on était à l'aube de la décolonisation. Or, il s'agissait incontestablement d'un fait colonial. C'est-à-dire d'une entreprise de peuplement, menée depuis l'Europe, où l'on se souciait fort peu de l'avis des indigènes. Déjà, dans la première moitié du siècle, le mouvement sioniste avait acheté aux grands propriétaires des textes contractuellement libérées de leurs habitants. Plus tard, les choses se réglèrent dans la guerre et la terreur.

Pas moins de 369 villages et quartiers furent détruits ou évacués par la force ou l'intimidation (Benny Morris, 1987). Sans fards, David Ben Gourion parla de "nettoyage". On connaît la suite: les habitants spoliés ne se résignèrent pas. Tout comme Israël, ils devinrent peu à peu une nation. La résistance s'organisa. En 1967, à la faveur de la "guerre des six jours", Israël agrandit largement son territoire et annexa la seconde moitié de Jérusalem, ne cessant depuis lors de "coloniser". Les Nations unies ne reconnurent jamais ce fait et confirmèrent le droit au retour des réfugiés.

Les Etats se sont rarement constitués dans l'équité. Il faut qu'une autorité légitime vienne un jour briser la spirale des contentieux. Au regard du droit international, il n'en est d'autre ici que l'Onu. Elle trancha par deux fois: tout d'abord, en reconnaissant l'Etat d'Israël; ensuite, en le maintenant dans ses frontières d'avant 1967. Tout le reste, depuis lors, n'est que rapport de forces et politique du fait accompli. Fort de l'appui inconditionnel des Etats-Unis et du soutien de l'Union Européenne, l'Etat d'Israël aime présenter le visage d'une démocratie. A ce niveau, il se réclame de l'Occident plus que du Moyen-Orient. Il déteste, par contre, qu'on se mêle de ses affaires. Israël pourtant, qu'il le veuille ou non, fait partie de la famille. Non seulement de par l'histoire tissée à la nôtre dont il est le fruit, mais de par le régime de faveur dont il ne cesse de bénéficier - par exemple, au niveau économique.

A cela s'ajoutent la militance et le soutien quasi inconditionnel que lui vouent la plupart des citoyens juifs des pays occidentaux. L'Etat d'Israël, en effet, constitue désormais le pôle intégrateur de l'identité juive disloquée. Cette fonction, il la partage avec deux phénomènes qui lui sont étroitement associés: l'antisémitisme comme repère identitaire et le retour à la pratique religieuse. Un poids électoral sans commune mesure avec sa réalité démographique, donne à cette dernière dimension un fort pouvoir sur la politique israélienne. C'est elle qui sert de caisse de résonance à la sacralisation d'un génocide "unique" qui apparaît alors comme la face sombre du mythe de l'"élection". Des formules telles que "Jérusalem, capitale éternelle, une et indivisible, de l'Etat hébreu" y puisent une aura de légitimité sans rapport avec l'irréalité de leur contenu. La confusion s'accroît entre ce qui fut l'évidente légitimité du sentiment et l'aspiration sionistes et ce qui fonde, au niveau du droit international, la légitimité politique de l'Etat d'Israël. Pris dans cette dérive, l'"Etat hébreu" est devenu en quelques années le premier producteur mondial d'antisémitisme.

Tout un temps, le mythe du petit peuple qui avait fait fleurir le désert a bien arrangé la mauvaise conscience occidentale. Ce pays, en effet, s'est constitué dans la négation de ceux dont il avait pris la place. Justifié par le refus du racisme, il semble n'en avoir tiré aucune leçon. Il est frappant de constater que, bien que né de la persécution et de l'exclusion, Israël n'a pas tardé à soutenir activement l'Afrique du Sud. Avoir été victime n'incline pas à la vertu: la psychopathologie, au contraire, nous apprend que souvent on ne réussit psychiquement à survivre qu'en s'identifiant à l'agresseur (Sandor Ferenczi). Bientôt, ceux qui luttaient contre la spoliation de leurs terres et la négation de leurs personnes furent assimilés à des nazis, ce qui justifia des pratiques que quelques Israéliens comparèrent, en retour, aux exactions nazies.

Ainsi, dès le 17 novembre 1948, Aharon Zislin (agriculture) pourra s'écrier au Conseil des ministres: "Ce qui est en cours blesse mon âme, celle de ma famille et celle de nous tous (…). Maintenant, les juifs aussi se conduisent comme des nazis." Devenu premier ministre, un des hommes visés par Zislin - Menahem Begin - dira plus tard sa crainte puis sa jubilation: "L'alternative à l'attaque contre le Liban, c'est Treblinka" (réunion du cabinet, 5 juin 1982). Il écrira ensuite à Ronald Reagan qu'attaquer le QG d'Arafat à Beyrout, lui avait donné le sentiment d'envoyer l'armée à Berlin, à l'assaut du Bunker d'Hitler. Suite à cette instrumentalisation du génocide, le Dr Shlomo Schmalzmann - un survivant des camps - entama une grève de la faim au cœur du mémorial de Yad Vashem. Plus tard, divers partisans de la "paix contre les territoires", tel Itzhak Rabin à la fin de ses jours, virent leurs propres effigies estampillées de croix gammées. Inversement, Baruch Goldstein - un criminel de droit commun - bénéficie d'un mausolée de marbre blanc près du lieu de son méfait. Il est devenu le lieu de pèlerinage pour les plus extrémistes. La population israélienne, dont une part avait vigoureusement manifesté contre l'anéantissement de Sabra et Chatila, procéda en fin de compte de l'élection d'un premier ministre suspecté de crimes de guerre depuis bien avant la guerre du Liban. En 1953, en effet, le groupe de représailles qu'il commandait (unit "101) avait procédé à la liquidation dans leurs maisons d'une soixantaine d'habitants du village jordanien de Qibya. Même les juifs américains s'étaient indignés de cette action. Un demi-siècle plus tard, l'Etat d'Israël reste une démocratie approximative, au passé occulté, qui donne à certains nationaux (femmes, religieux, arabes) une place des plus ambiguës, qui pratique un apartheid de fait, et qui laisse dangereusement se mêler le politique et le militaire. Au nom de l'antiterrorisme, dans la routine de l'impunité, cette démocratie peut pratiquement tout se permettre. A ceux qui se plaignent d'en subir les conséquences, la communauté internationale refuse jusqu'à l'envoi de quelques observateurs. La politique des deux poids - deux mesures est devenue la norme. Si, d'un côté, la lutte contre le terrorisme semble pouvoir tout justifier (torture, détention, destruction, assassinat), de l'autre, l'impossibilité d'une riposte militaire, l'inanité du recours au droit, ne laisse d'autre issue que ce même terrorisme. Si la violence de l'acte est en soi indicible, elle n'est pas séparable du chemin sans issue qui transforme progressivement un enfant en charge explosive. Mais ici, l'équation "palestinien-terroriste-nazi" obscurcit la conscience. Dans un imaginaire affolé, elle va jusqu'à renverser "palestiniens" en "Jüde". Alors, le pire des fantasmes devient réalité. En pleine débâcle morale, une armée juive immatricule à l'avant-bras ceux qu'elle rafle (Ramallah, mars 2002). Le symbolisme est pesant. "J'ai été déporté à Auschwitz lorsque j'étais enfant", s'est écrié le député Yossef Lapid, "je trouve que ce que vous êtes en train de faire aux prisonniers palestiniens est insupportable." Ceux qui ferment les yeux sont proches de ceux qui, jadis, refusèrent de voir le sort fait aux juifs.

"La vérité a péri" (Jérémie 7,28). La négation de l'autre ne mène qu'à la perte. "Malheur, Ariel, Ariel, (…) je camperai contre toi comme David, je t'environnerai de palissades, j'élèverai contre toi des retranchements" (Isaïe 29, 1-3). La voix du prophète, qui apostrophe Jérusalem, semble traverser le temps. Ses éclats ont-ils la force de briser l'image morbide de l'"Holocauste" (Mauriac, 1958) ? Il serait temps de rapatrier la pensée. Si prompts à la nécessaire vigilance, les intellectuels juifs pour la plupart sont figés dans le silence. Pourtant, l'instrumentalisation du génocide fait le lit du négationnisme, tout comme celle de l'antisémitisme nourrit celui-ci en retour. Le péché originel de l'Etat d'Israël est un fait. Le maquiller ne fait qu'ajouter à la violence. Aveuglés par les retombées de Treblinka, les dirigeants israéliens se sont trompés d'ennemis. Ils n'ont pu cueillir les rameaux de la paix. L'occasion la plus galvaudée fut sans doute celle offerte par Anouar al Sadate (1977). Il devait la payer de sa vie. Difficile de briser l'imagerie de "la terre sans peuple, pour un peuple sans terre". Elle ne vaut pas mieux pourtant que l'argument du chaudron: Je vous assure qu'il n'y avait personne, d'ailleurs ce sont eux qui ont voulu partir, et de toute façon on ne pouvait que chasser de tels furieux. Le niveau de réflexion et de désinformation en est là. Un pas plus loin, une symétrie qui se veut tolérante obscurcit l'esprit: Deux peuples, une terre, que faire? Alors qu'il s'agit d'occupants et d'occupés. Dépossédés, ceux-ci n'ont cure du destin des parents de l'occupant du verger dévasté de leur grand-père. Ils se gardent de blâmer le choix de leurs propres parents, qui ont refusé la création d'un Etat juif et d'un Etat arabe dans la Palestine mandataire. Il n'y a pas de symétrie. La violence de l'opprimé n'est pas celle de l'oppresseur.

Il n'est pas équitable de renvoyer dos à dos les uns et les autres. Si on me chipe une pomme, dois-je accepter avec reconnaissance la restitution d'une moitié? Ceux qui pensent que ce n'est pas si simple confondent le monde des intentions avec celui des réalités. Ou pire, celui de l'histoire avec celui du mythe. Mais il n'y a pas un mot de la Torah, de la Mischna ou du Talmud, qui puisse fonder la moindre créance sur une simple pierre d'"Eretz Israël". Si la tradition, la légende, l'histoire, les textes nourrissent le désir du "retour", ils n'en légitiment pas le fait. La seule légitimité territoriale est à chercher dans le droit international qui a placé les balises et défini les règles. Il n'est pas d'autre cadre pour protéger tant les Israéliens que les Palestiniens. Le reste, comme dirait Qohélet, n'est que buée.

L'embarras de l'occident, le bris de l'identité juive, la mauvaise conscience israélienne viennent confluer dans l'héroïsation des victimes. Comme si le fait de croiser malgré soi les pas du bourreau conférait quelque dignité particulière. Dans un camp comme dans l'autre, on dénombre victimes et martyrs. Il importe de ne pas les confondre. Le statut de victime ne donne droit qu'à la reconnaissance de ce qui est arrivé et, autant que faire se peut, à la réparation de ce qui peut encore être réparé. On pourrait ajouter le droit à ne pas voir détournée la mémoire dont on est le support. L'instrumentalisation de la victime, au profit d'une cause qui n'est pas la sienne, constitue une forme particulière de non-respect des morts.

Pire: une aggravation symbolique de son état de victime. En précipitant, au nom de l'antisémitisme, le retour de ceux qui n'ont jamais été là pour empêcher celui de ceux qui ont été expulsés, Israël augmente le poids de sa dette. En outre, la rhétorique qui souligne l'impossibilité démographique de leur accorder le droit de rentrer chez eux repose sur des prémisses fausses. Tout d'abord, parce que le droit au retour de toute façon ils l'ont (résolution 194 des Nations unies du 11 décembre 1949). C'est par force qu'ils sont empêchés de l'exercer. Ensuite, parce que la crainte d'un afflux de réfugiés repose sur l'idéal d'un Etat juif homogène, ou du moins largement dominant. Au vu du développement exponentiel de la haine, dans ce contexte géopolitique précis, on est fondé à croire que seule la mise en œuvre d'une démocratie multiculturelle, pluraliste, laïque peut donner quelque chance d'avenir à Israël. L'utopie du bien vaut bien la certitude du mal. Car, par un implacable destin, la destruction des Palestiniens entraîne celle de la conscience juive. La majorité de la diaspora soutient un gouvernement dont la seule composition susciterait partout ailleurs son indignation. Aujourd'hui, il n'est plus sûr qu'Israël, ce soit "bon pour les juifs". Si l'identité juive survit, elle aura honte de cette génération. Spinoza, Freud, Rachi, Marx, Jésus, le nomadisme de l'âme, méritent mieux qu'un Etat ethniquement pur, environné de palissades, et parsemé de McDonald Kosher. Puisse la fiancée du shabbat ne pas se décourager.