Entre guillemets

Hiérarchiser les urgences

`A entendre certains dirigeants de la gauche, dans les minutes qui suivirent la proclamation des résultats, rejeter la responsabilité du désastre, hésiter à admettre qu'ils voteront pour le seul candidat républicain encore en lice, se montrer incapables de prononcer son nom, on avait mal au coeur: ils ne pensaient qu'à eux, pas à la France. Ils ne cherchaient qu'à protéger leur avenir, pas celui du pays. Aujourd'hui, il convient de hiérarchiser les urgences: la première, pour tous les démocrates, est évidemment d'empêcher l'élection de Jean-Marie Le Pen. Et qu'on ne dise pas que celle-ci est impossible. Il était aussi impossible de le voir arriver au second tour; et pourtant il y est. Dans la confusion où le pays se trouve, l'extrême droite peut capitaliser des voix de toutes sortes. Il faut donc voter et faire voter pour Jacques Chirac. Il est essentiel pour la France qu'il ait une très large majorité.´

Jacques Attali, `Votez Chirac´, dans `L'Express´ du 22 avril 2002.

Un vieux gourou sans projet

`Jean-Marie Le Pen est devenu un symbole pour deux parties de la population française:

la plus ringarde, et celle qui se frotte directement à des phénomènes sociaux liés à la nouvelle immigration et à une insécurité de plus en plus inquiétante. Evidemment Le Pen ne donne aucune solution aux problèmes de ces deux composantes (largement minoritaires, mais non négligeables) de la population française. Mais celles-ci ne lui demandent pas des solutions. Elles lui demandent de protester, de protester et de protester encore. A travers Le Pen, elles recherchent une provocation et un instrument pour lancer un message, qui peut être - selon les cas - de mépris ou de détresse. En partant de cette situation et de certaines contradictions réelles de la société française, Le Pen a donc créé avec ses électeurs un rapport affectif plus encore que politique. Plus qu'un chef de parti, il est devenu une espèce de gourou. Un chef de parti peut être renversé et viré. Un gourou, non.´

Alberto Toscano correspondant de l'hebdomadaire milanais Panorama, `Le Pen, vieux gourou d'une extrême droite sans projet´, dans `Courrier International´ du 7 février 2002, N°588. Voir Web http://www.courrierinternational.com/numeros/588/058801202.asp?TYPE=archives

La consternation en Europe

`Comment est-ce possible?´ titre, au Portugal, le quotidien de gauche `Pblico´. `Comment est-il possible qu'au second tour de l'élection présidentielle française Lionel Jospin ne soit pas présent?´ `Pblico´ évoque `la décadence´, voire `la pulvérisation du système politique français´ et attaque `une gauche qui a perdu une grande partie de sa base sociale´. `La gauche française s'est éloignée de ses électeurs et n'a rien compris à ce qui se passait dans les quartiers populaires, aux problèmes d'insécurité.´ `Une gauche snob, arrogante et bien-pensante, qui, comme si cela ne suffisait pas, s'est en plus divisée de façon dramatique; une gauche qui, tragique ironie du destin, se voit aujourd'hui infliger Le Pen et son Front national, une créature politique que François Mitterrand avait favorisée pour mieux diviser la droite.´

La presse italienne est groggy du fait du résultat du premier tour de l'élection présidentielle française.

Pour `La Repubblica´, `un éclair a foudroyé hier une France distraite, engourdie par un vote jugé d'avance superflu, un vote si peu attrayant qu'un électeur sur trois ne s'est même pas déplacé´. Le résultat est éloquent: `Le xénophobe Le Pen affrontera au second tour Jacques Chirac.´ Pourquoi `la gauche a-t-elle trahi Lionel Jospin?´ s'interroge le quotidien romain. Parce que `le pays ne parle plus la même langue que celle de sa classe politique. Il ne veut plus de discours raisonnables et économiquement corrects. Le Pen l'a compris et a su parler à cette France délaissée. C'est sa dernière élection, il le sait, et il a obtenu ce dont il a toujours rêvé : un second tour de l'élection présidentielle face à Jacques Chirac.´

Enfin, le quotidien espagnol `El Pas´ explique le résultat du premier tour

par `le fossé qui sépare la rhétorique de l'exception culturelle de la réalité crue du capitalisme en tant qu'expression de la peur d'un monde dominé par les Etats-Unis´. Le constat est sévère, car, à l'évidence, `la France, à court de grands conflits et demeurant un pays prospère et civilisé, commence à perdre de son rayonnement non seulement en termes économiques, mais aussi en tant que modèle social et en ce qui concerne son influence sur le plan international´. Car `rien ne permet d'excuser la déroute d'une politique honorable avec un bilan correct, comme celui de Lionel Jospin, au profit d'un démagogue dangereux comme Le Pen´. `El Mundo´ est également sans complaisance avec `le raciste Le Pen´ et avec les Français. Pour le quotidien national, la France est `un pays dépassé, immobile et excentré´, une France presque KO, `dont les électeurs ont poussé le système politique dans les cordes´.

Extraits de la revue de presse réalisée par `Courrier International´ du 22 avril 2002. Voir Web http://www.courrierinternational.com/actual/aujourdhui.asp

De l'électricité dans l'air

`C'est le match dans le match. Le plus viril, le plus personnel, le plus féroce. Celui dont l'intensité n'a cessé de monter de jour en jour.

Le match entre Chirac et Le Pen. Avec les autres, l'affrontement est désormais joué; il faisait un peu chiqué entre les candidats de la gauche plurielle; il a été l'oeuvre de professionnels sans états d'âme entre Jospin et Chirac; il a manqué parfois cruellement entre Chevènement et Jospin. Entre Chirac et Le Pen, c'est autre chose. L'électricité a toujours été dans l'air. Et depuis longtemps. Pas de haine, non. Chirac a sorti une bonne fois pour toutes ce mot de son vocabulaire politique; Le Pen méprise trop Chirac pour le haïr. Pour Chirac, Le Pen n'est pas un gars `convenable´. Pour Le Pen, Chirac est `un con´. Et tout est dit. Enfin presque.´

Eric Zemmour, `Deux ennemis irréductibles´, dans `Le Figaro´ du 22 avril 2002. Voir Web http://presidentielles.figaro.net/derniers/20020422.FIG 0401.html

Au-dessus des calculs politiciens

`Et maintenant? Jacques Chirac va se succéder à lui-même. Ainsi le président qui suscite la plus faible adhésion de toute l'histoire de la Cinquième République, celui qui pendant sept ans a présidé à l'affaiblissement de la fonction présidentielle, sera le président le mieux élu de notre longue histoire politique. Ayant fait sa propre campagne, ainsi consciencieusement que celle de Jean-Marie Le Pen, en martelant le thème de l'insécurité, Jacques Chirac est face à un choix capital. Il peut faire comme les siens, au soir du premier tour, qui ont rivalisé dans la surenchère droitière et sécuritaire, au risque une fois de plus de permettre à Le Pen d'expliquer que `l'original´ vaut mieux que la copie, et d'entretenir ainsi le courant et toutes les dérives. Il peut aussi choisir de restaurer sa fonction, et son propre crédit.

Dans ses premières paroles, il s'est placé au-delà de son camp. Au-dessus des calculs politiciens. Comme s'il était désormais conscient qu'il lui reviendra de représenter la droite et la gauche. Son histoire personnelle était jusqu'à présent celle d'une carrière politique, avec des moyens que la morale publique réprouve. Le voilà qui soudain tutoie l'Histoire. Et peut enfin jouer le rôle dont il a rêvé: être président d'une République qu'il faut réformer, pour la faire de nouveau aimer.´

Jean-Marie Colombani, `La blessure´ (éditorial), dans `Le Monde´ du 22 avril 2002. Voir Web http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3232--272493-, 00.html

© La Libre Belgique 2002