Le consensus guimauve, vecteur de l'extrême droite

Tournant le dos à ces ancienne idoles, le socialisme français qui courtise cadres et `bobos´ s'est suicidé. Mais la base populaire a toujours la hantisedu lendemain quidéchante. Et les démagogues, sont là, bras ouverts. Et en Belgique?

CLAUDE DEMELENNE (*)

AUTEUR DE PLUSIEURS OUVRAGES SUR LA GAUCHE

Le socialisme français s'est suicidé. A force de courir au centre, il a perdu le peuple de gauche. Presque partout en Europe, celui-ci est déboussolé et tourne le dos à ses anciennes idoles. Ses repères sont brouillés. Les gestionnaires de gauche privatisent à tour de bras. Ils exaltent une Europe libérale source de destruction sociale. Ils multiplient les réductions de charges au bénéfice des patrons. Ils courtisent les cadres, chérissent les `bobos´, protègent de moins en moins les faibles. Malgré la gauche, les inégalités croissent: la véritable insécurité est là. La base populaire a la hantise du lendemain qui déchante dans une société hypercompétitive où l'homme devient chaque jour davantage un loup pour l'homme. Alors, cette base désespérée se jette dans les bras des démagogues. Parce qu'elle a peur. Peur panique pour son emploi, son allocation de chômage, sa retraite, sa sécurité physique, l'avenir de ses enfants. La peur, premier vecteur de l'extrême droite.

Second vecteur: la frilosité de la gauche, qui donne l'impression d'avoir honte de ses valeurs. `Mon projet n'est pas socialiste´, déclarait Lionel Jospin au début de la campagne électorale. Les conseillers en communication lissent les discours. Les différences entre gauche et droite s'observent au microscope. Même les symboles se sont envolés: dans les meetings de Jospin, pas d' `Internationale´, mais le consensuel `Ensemble´ de Jean-Jacques Goldman, plus de poing levé bien entendu, sur la scène, pas de drapeau rouge. Avant d'être alerté par la montée d'Arlette Laguiller dans les sondages, Jospin n'avait pas une seule fois prononcé le mot `travailleur´ dans ses discours. Une certaine gauche techno aurait-elle honte de son électorat historique? Largués, les nouveaux `damnés de la terre´ lorgnent vers les populistes qui eux, font mine de se soucier de leurs problèmes.

La gauche classique a perdu le goût de la rébellion. Qui, aujourd'hui, se révolte contre le désordre ultralibéral de la planète? Qui a fait le succès de Porto Alegre? Le mouvement altermondialiste, des associations comme Attac, des militants trotskistes, anticapitalistes, tiers-mondistes, des atypiques comme José Bové, Susan George, Naomi Klein... L'Internationale citoyenne se mobilise pas l'Internationale Socialiste. La gauche classique se veut moderne. Sa modernité - stock-options, fonds de pension et tout-au-marché - est une droitisation qui n'ose pas dire son nom.

Troisième vecteur de l'extrême droite: une fausse modernisation vécue par les électeurs de la gauche européenne comme un reniement des idéaux socialistes. Les Blair, Kok, Fabius, Strauss-Kahn, sont des `modernes´ qui n'hésitent pas à jeter le bébé avec l'eau du bain. Mon propos choquera: inconsciemment, ils font le jeu de l'extrême droite.

L'Europe entière plébiscite la droite, et souvent la pire. Une petite tribu d'irréductibles résiste: la Communauté française de Belgique. Ici, l'extrême droite est squelettique. A son tour, pourrait-elle crever l'écran? Improbable, mais la prudence s'impose. L'apparition d'un leader charismatique risquerait de changer la donne. L'exception wallonne - et bruxelloise francophone - est cependant bien réelle. Grâce au parti socialiste essentiellement. Malgré des années 90 jalonnées de calamiteuses `affaires´, le PS n'a pas - contrairement à la plupart de ses coreligionnaires européens - perdu le contact avec sa base. Souvent municipalistes à fleur de peau, les élus socialistes cultivent un précieux socialisme de proximité. Clientélisme? D'aucuns le pensent et le fustigent. Je suis convaincu qu'ils se trompent sur la gravité du mal. Bien des maïeurs PS sont peut-être bourrés de défauts - on nous ressortira le cas Mathot - mais ils sont infiniment plus à l'écoute de leurs concitoyens que les énarques du PS français, hautains et au fond méprisants pour un petit peuple qu'ils n'ont jamais fréquenté.

Populisme de gauche? Pas si simple. Certes un José Happart, voire un Jean-Claude Van Cauwenberghe, évoluent parfois dans ce registre. Il est permis de penser que leur gouaille est un atout pour faire barrage à l'extrême droite. Là n'est pourtant pas l'essentiel. Après treize ans de présence ininterrompue au pouvoir - un record européen - le PS belge a marqué des points lors du dernier scrutin communal. Il ne laisse pas l'extrême droite piocher sur ses terres. Explication: Elio Di Rupo, lui, n'a pas viré à droite. Au contraire, il critique Blair, défend l'index et la Sécu - même si la droite trouve cela ringard - sermonne le travailliste Péres pour son compagnonnage avec Sharon, rougit le logo de son parti et sans doute, demain, son programme. En accentuant les différences entre la droite et la gauche, Di Rupo préserve notre région de la contagion extrémiste.

Dans ses Ateliers du Progrès, le PS mitonne les grands axes de son message électoral. Les socialistes `modernes´ honnissent le mot `idéologie´. J'espère au contraire que ces Ateliers renforceront le retour à l'idéologie. Faire de l'idéologie, c'est ni plus ni moins redonner du sens à la politique. A une époque où trop souvent les couleurs se confondent, se diluent, s'effacent, il est urgent de remuscler le débat. Parce que la gauche doit réapprendre à faire rêver. Projeter dans le futur de nouvelles avancées sociales. Parce que la démocratie, c'est le conflit, le choix. Pas le consensus guimauve qui tue la vie. Et fait le lit de l'extrême droite.

(*) Claude Demelenne publie ce 25 avril aux éditions Vista `Pour un socialisme rebelle´, essai suivi d'une série d'entretiens avec Elio Di Rupo

© La Libre Belgique 2002

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