Comment guérir les Français névrosés?

Comment expliquer les votes extrémistes? Selon Guy Haarscher, professeur de philosophie à l'ULB, les valeurs démocratiques n'ont pas été plaidées. Où étaient les débats? Chez Ardisson?

THIERRY BOUTTE

ENTRETIEN

Guy Haarscher, comment le philosophe analyse-t-il les votes extrémistes en France? Faut-il les rapprocher de ceux des autres pays européens?

Les Danois, face à l'intégration européenne, ont peur de perdre leur identité. Cela explique le phénomène extrémiste pour les petits pays mais c'est absurde pour la France.

Avant notre époque de relations internationales, les élections avaient du sens : c'était la bagarre entre libéraux et socialistes, entre le capital et le travail. Aujourd'hui, Chirac et Jospin savent que de nombreux paramètres leur échappent mais ne trouvent pas les mots pour expliquer aux gens le monde dans lequel ils vivent: celui de la mondialisation, de l'Europe. Et entre Porto Alegre et Davos, il y a un vide sidéral dans lequel les Français développent leur névrose.

Les politiques d'ouverture n'ont pas trouvé les mots.

Où sont les explications d'antant?

Jospin a beaucoup privatisé, l'économie française marche plutôt bien mais la France affiche un rapport quasi névrotique avec la mondialisation, l'étranger, l'Amérique. Les Français se perçoivent à la limite comme un pays du tiers-monde menacé par les Etats-Unis. Aberrant!

On peut donc reprocher à Jospin, l'homme austère, ennuyeux, professoral, le manque de mots et de connaissance des enjeux pour expliquer qu'on vit dans un monde qui n'est pas si désenchanté. Avant les gens se shootaient à la révolution, admiraient l'URSS et le Che. Aujourd'hui, ils sont bien plus rassemblés sur des valeurs démocratiques mais quelque part, il faut les mobiliser. Ils ont besoin d'émotions, d'espoirs. Et si on ne leur permet pas de se raccrocher à des choses raisonnables, ils vont voir autre chose.

Une autre communication doit donc atténuer le repli sur soi et ce genre de vote?

Dans les situations de repli, on joue sur des couches sociales fragilisées ou qui attribuent leur fragilisation à une certaine modernité. Ce repli existe parce que les politiques d'ouverture n'ont pas trouvé les mots. La motivation de la population à ce type de combat ne suit pas parce qu'il y a un problème de communication, au bon sens du terme. Où sont les voix qui expliquent, comme étaient capables de le faire Rocard à gauche et Giscard à droite à l'époque, les enjeux et dénoncer les mythes manichéens? Jospin, qui me fait penser à Al Gore, cet ancien adversaire de Bush si compétent mais terne sans charisme, a fait une campagne si plate qu'elle laissait le champ aux démagogues et autres discours émotionnels. Résultats: 30pc des Français ont voté extrémiste et le seul candidat honnête n'est pas au deuxième tour. La particularité française réside dans cette différence entre le discours et la réalité.

L'explication est aussi historique. Depuis la Révolution, la frange contre-révolutionnaire revient, du boulangisme à Vichy à maintenant Le Pen qui capitalise dessus de façon extraordinaire.

Mais ce séisme peut aussi se révéler une chance pour relancer un débat idéologique absent?

Le plus important n'est pas de faire barrage à Le Pen - il ne passera pas - mais bien de comprendre pourquoi les gens ont voté pour lui. Ce qui m'inquiète, ce n'est pas qu'il y ait tellement de fascistes mais bien si peu de démocrates. La démocratie est un peu une valeur par défaut. Au siècle dernier, le fascisme et le communisme étaient des valeurs de mobilisation. Maintenant, on a l'impression que les valeurs démocratiques n'ont pas été plaidées. Auparavant, les thèses d'un Madelin auraient été discutées, ne fut-ce que pour être dénoncées. Mais rien. Pas de débats. Pas d'idées originales comme l'économie solidaire voici 20 ans. La politique, c'est aussi une explication, c'est une construction de projets, ce sont des débats car on y voit qui exagère et on finit par comprendre... Et là, le déficit est énorme.

L'américanisation de la campagne, sa personnalisation, le choc des petites phrases et le déferlement d'images: considérez-vous que les médias n'ont pas tenu leur rôle dans ce déficit de communication?

Est-ce là le choix:

la mousse, la démagogie ou le discours technocratique?

Franchement, les journaux font ce qu'ils peuvent mais la télévision est une catastrophe. Alors que tellement de gens la regardent et ne lisent pas! Mais comment organiser des débats avec 16 candidats? Faut-il aller chez Ardisson où le débat est dégénéré parce que ne sont invités que les types qui font mousser ? Est-ce là le choix: la mousse, la démagogie ou le discours technocratique? La télévision qui devient de plus en plus de proximité ne joue plus son rôle. Je reconnais que faire des débats est extrêmement difficile. Et tout le monde est responsable. Aux politiques, médias, universitaires de penser maintenant comment retisser un espace public. Mais la responsabilité immédiate est de faire des débats valorisant la démocratie plutôt que d'aller manifester contre Le Pen.

Mais comment, aujourd'hui, traiter Le Pen?

En France, il a le statut démocratique de candidat du deuxième tour et les journalistes et hommes politiques doivent le traiter comme tel. Tout ce qui peut le mettre en position de martyr, créer des injustices à son égard joue son jeu. Déjà, le fait que les socialistes vont voter pour Chirac donne de l'eau à son moulin: les grands du système sont contre lui. Il faut donc passer du rituel de la dénonciation à la discussion de ses thèses, le pousser dans ses retranchements. Sinon, la démagogie prendra le dessus. Il faut introduire de la pédagogie, de l'intelligence et abandonner les harangues à la Laguiller. Le démoniser est lui rendre service.

Un tel séisme serait-il possible un jour en Belgique francophone?

Il faut une offre et une demande. Nous n'avons pas une frange suffisante de la population frustrée et non réconciliée avec les valeurs démocratiques. D'autre part, on n'a pas de Le Pen, c'est-à-dire un homme avec une formidable habileté, capacité de manoeuvre et d'argent susceptible de passer d'une extrême droite dure dans les années 50 à une extrême droite théoriquement civilisée avec plein de clins d'oeil et de lapsus. Non, on ne risque rien pour l'instant malgré nos hommes politiques qui ne sont pas plus imaginatifs ou plus explicatifs.

© La Libre Belgique 2002

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