Les victimes comptent sur la Belgique

L'ex-dictateur tchadien Hissène Habré jouit impunément d'un exil doré. Mais les plaintes déposées contre lui en Belgique suscitent un grand espoir de justice. Ne vous arrêtez pas! supplie l'Association des victimes des crimes et répressions politiques au Tchad

Les victimes comptent sur la Belgique
©Xavier Torcelly
SOULEYMANE GUENGUENG

Association des Victimes des Crimes et Répressions Politiques au Tchad (AVCRP)

Le 1er décembre 1990, je suis miraculeusement sorti vivant des prisons de la dictature d'Hissène Habré au moment où cet abominable régime s'effondrait enfin. Depuis ce jour et en mémoire de mes camarades morts dans d'atroces souffrances, j'ai pris l'engagement solennel de faire juger notre ex-président, celui qui fut le principal responsable de ces atrocités. La Belgique peut jouer dans ce combat pour la justice un rôle primordial.

Hissène Habré a dirigé le Tchad de 1982 jusqu'à son renversement en 1990 et sa fuite vers le Sénégal. Durant les huit années de son implacable dictature de fer et de sang, l'appareil répressif qu'il avait mis en place a emprisonné, torturé à mort et sommairement exécuté, parfois en masse, des dizaines de milliers de personnes: opposants, simples suspects, citoyens ordinaires ou membres d'ethnies considérées comme des menaces à son pouvoir. Une estimation officielle fait état d'au moins 40000 individus assassinés pour des raisons politiques. La réalité du Tchad de ces années sombres est peu connue dans le reste du monde car les Etats-Unis et la France ont soutenu Habré, le considérant comme un rempart contre le leader libyen Muhammad Kadhafi, son voisin.

Enfermé pendant plusieurs années pour de fausses raisons politiques et dans des conditions inhumaines, mon état de santé déjà chancelant s'est aggravé au point, qu'à plusieurs reprises au cours de ma détention, j'ai perdu conscience et mes codétenus m'ont cru mort. Lorsque je fus libéré, j'étais un homme sale, affaibli, affamé, avec juste la peau sur les os, un `mort vivant´ qui rentrait chez lui. Mes propres enfants, qui me croyaient mort, ne me reconnurent pas et furent pris d'une peur panique en me voyant.

Pendant des années et dans des conditions difficiles, en pensant constamment à ceux qui n'avaient pas eu la chance, comme moi, de réchapper à cet enfer, j'ai amassé, avec d'autres rescapés, les preuves nécessaires à une action judiciaire. En janvier 2000, nous avons eu le courage d'aller jusqu'à Dakar, au Sénégal, où Hissène Habré jouissait d'un exil doré, porter plainte contre l'ancien despote. L'annonce de son inculpation, par un juge sénégalais, pour crimes contre l'humanité a fait l'effet d'une bombe à travers toute l'Afrique et nous a réjoui ainsi que la société tchadienne, toujours traumatisée par ces années d'horreur. Enfin, l'impunité reculait. Enfin, les victimes allaient, dix ans après, pouvoir faire connaître au monde leurs souffrances et faire face à leur bourreau.

Mais il était écrit que le Sénégal ne serait pas le premier pays d'Afrique à juger un ancien tyran en exil. La justice sénégalaise s'est finalement déclarée incompétente pour juger Habré, ses lois ne prévoyant pas le principe de la compétence universelle. Ce fut une terrible déception pour les victimes et la société tchadienne dans son ensemble.

Des victimes belges d'origine tchadienne, puis, par la suite, de nombreuses victimes tchadiennes, soutenues par des organisations comme Human Rights Watch et la FIDH, ont alors eu l'idée de déposer des plaintes en Belgique contre Hissène Habré, puisque la loi belge de compétence universelle le permet et puisque la Belgique est devenue le leader incontesté des nations qui défendent les droits de l'homme. Le président du Sénégal s'est alors engagé à garder Hissène Habré et à l'extrader vers un pays capable de le juger équitablement.

Alors le pays qui réclamera Habré, ce peut être, ce doit être la Belgique. Après le dépôt des plaintes, un juge d'instruction du tribunal de Bruxelles a commencé ses investigations. Il a trouvé le dossier suffisamment solide et sérieux pour, fait exceptionnel, décider de se rendre au Tchad en février et mars 2002, accompagné d'un procureur, de quatre officiers de police judiciaire et de sa greffière. Le juge a interrogé plaignants, victimes de Habré, témoins des atrocités et plusieurs tortionnaires. Il a pu visiter les prisons du régime Habré ainsi que les charniers et les lieux de massacre. Enfin le juge a eu accès aux archives de la police politique de Habré et a pu saisir de très nombreux documents. Mes compatriotes étaient sous le choc. Voir un magistrat belge, sur place, procéder à des enquêtes sérieuses et approfondies, sans jamais renoncer ni avoir peur, en a fait réfléchir plus d'un et a ébranlé l'opinion publique tchadienne. La justice peut réellement exister et ne pas être corrompue. Nous étions cette fois persuadés qu'en Belgique, à la différence du Sénégal, le dossier irait jusqu'au bout.

Malheureusement pour les victimes de la répression au Tchad, la justice belge a récemment estimé - dans d'autres affaires - que des poursuites ne pouvaient être déclenchées en Belgique que si le suspect était trouvé sur le territoire national. Hissène Habré ne se trouvant pas en Belgique, seule une modification de la loi pourra lui redonner son sens originel. Le Parlement belge en discutera sous peu, sauvera, espérons-le, les poursuites engagées en Belgique contre Habré et nous rendra alors notre dignité.

Par ailleurs, j'aimerais insister ici sur les risques que nous, les victimes, avons pris en nous adressant à la justice belge. Nous avons eu une confiance totale dans votre si belle loi de compétence universelle. Beaucoup de victimes sont sorties de l'anonymat et ont osé demander justice, sur un continent, l'Afrique, où ce n'est pas la `coutume´, où ce genre d'attitude peut nous exposer à des conséquences qui pourront s'avérer violentes. Savez-vous que la plupart de nos anciens tortionnaires sont toujours en poste au Tchad? Savez-vous que notre avocate tchadienne a été victime d'une agression à la grenade au mois de juin 2001 et sévèrement blessée? Pour l'instant, nous nous sentons réellement protégés par le sérieux avec lequel notre juge d'instruction belge traite le dossier. Si, par malheur, du jour au lendemain, la procédure commencée en Belgique devait s'arrêter, les conséquences au Tchad seraient dramatiques et nous laisseraient plus exposés que jamais.

Je pense, cependant, que ne rien faire serait pire pour nos enfants, ils ne comprendraient pas. Notre but ultime est que justice nous soit rendue. Pour en arriver là, les victimes de Hissène Habré ne peuvent compter que sur la Belgique. Ne nous laissez pas tomber!

© La Libre Belgique 2002