Pédagogues, politiques, ressaissisez-vous

Rares sont les professeurs qui possèdent suffisamment la ou les langue(s) qu'ils enseignent. Je le sais, j'ai été de ceux-là! La solution est donc l'enseignement bilingue avec des locuteurs natifs

Pédagogues, politiques, ressaissisez-vous
©Johanna de Tessières

YVON BARTHÉLEMY, Professeur er de langues dans l'enseignement secondaire et supérieur (Régence)

U n sondage révèle que l'école répond de plus en plus mal aux attentes´, lit-on dans `LLB´ du 8 janvier 2003. Autrement dit, les élèves sortant du secondaire et ayant suivi des cours de langue pendant six ans, parfois à raison de 4h/semaine, ayant surtout bénéficié de méthodes basées sur les recherches de pointe en la matière et disposant d'un matériel audio-visuel sophistiqué, montrent de moins en moins de capacité à ne fût-ce que se débrouiller valablement dans une langue étrangère.

Déficience qui, semblerait-il, touche plus les pays francophones et latins en général que les autres. Paresse linguistique? Ou peut-on y voir un certain `manque d'oreille´, les langues latines étant moins `musicales´ et rythmées, disposant d'un `spectre de fréquence relativement réduit´ que d'autres? Ou bien faut-il incriminer les théoriciens de l'enseignement qui, par idéologie et au nom de principes démagogiques, ont finalement transformé l'école secondaire en une `succursale de Disneyland´ (Claude Javeau)? Personnellement, je pencherais volontiers pour une dernière hypothèse. En réalité, j'ai constaté chez beaucoup d'étudiant(e)s de l'Ecole normale de très graves carences dans le domaine de la connaissance des notions grammaticales les plus élémentaires et dans la maîtrise de la langue maternelle. Et donc leur incapacité à assimiler valablement une langue étrangère. Je soupçonne alors l'école secondaire ou du moins certains enseignants, de s'être ralliés au discours pédagogique dominant: ne jamais imposer une matière d'en haut et ne faire que ce qui est susceptible d'intéresser les élèves: donc, le moins possible de grammaire, les jeunes n'aiment pas (plus?) ça; peu ou pas de lecture, mais ce qui leur plaît: la vidéo, les BD, les chanteurs et les groupes rock à la mode, voilà leur culture, bref l'`oralité´, celle de laquelle tout enseignant doit partir! Hélas!, et à moins d'être plongé dès la plus tendre enfance dans une immersion bilingue (ou même multilingue), toute langue (la maternelle aussi!) ne s'acquiert pas vraiment sans recours à la lecture et à l'écriture. Tout apprentissage alors d'une langue étrangère requiert du travail, de la rigueur, de l'assiduité, de la patience et de la volonté.

Bien sûr, il suffit de savoir baragouiner une centaine de mots anglais pour commander efficacement une bière ou un café à Londres, à Amsterdam ou à Benidorm, mais pas du tout pour mener une `conversation´ normale avec un étranger, lire un article de presse, avoir accès à la culture d'un peuple. Est-ce vraiment ce à quoi tendent toutes ces heures consacrées à l'apprentissage d'une langue étrangère à l'école secondaire? Quel gaspillage! Et quelle fausse idée, purement utilitariste et minimaliste, de l'utilité d'acquérir une langue seconde!

Car n'en déplaise aux pédagogues dans le vent, la lecture, y compris celle d'oeuvres littéraires (bien sûr, au niveau avancé), est et restera toujours un moyen irremplaçable pour parfaire la maîtrise d'une langue étrangère et s'initier à la culture du peuple ou des peuples qui la parlent.

Ceci encore. Bien, rares sont, chez nous du moins et en région francophone, les professeurs de langue qui possèdent suffisamment la/les langue(s) qu'ils enseignent. Je le sais, j'ai été de ceux-là. Ce manque d'aisance les amène trop souvent à n'utiliser en classe la langue étrangère que dans le cadre d'exercices bien précis et préconçus, rarement pour communiquer spontanément avec les élèves. De plus, il arrive que les tests d'évaluation portent plus sur la connaissance du système de la langue (correction grammaticale et lexicale) que sur la compétence à comprendre et à s'exprimer librement dans cette langue.

D'où la solution idéale serait l' enseignement bilingue, certaines disciplines étant enseignées dans une langue étrangère et par des locuteurs natifs de celle-ci. Mais comme le souligne `LLB´, nous en sommes loin chez nous. Autrement dit, il y a volonté politique pour constituer l'unité monétaire et économique de l'Europe, si peu pour promouvoir un véritable esprit européen.

© La Libre Belgique 2003