Le coût du pouvoir

Luc Van Campenhoudt, professeur aux FUSL et à l'UCL

Qu'est-ce qui fait courir le chef? Le pouvoir, soit la capacité de déterminer les actions et le destin des autres? Ce pouvoir n'est qu'un entrelacs d'interdépendances complexes dont on ne sort provisoirement gagnant qu'au prix d'un épuisant investissement de chaque instant. L'appât du gain? Pour un homme ou une femme doués et courageux, il est d'autres moyens beaucoup plus efficaces que la politique pour s'enrichir. Non, contrairement aux préjugés, le chef politique ne court pas d'abord pour le pouvoir en lui-même ou pour l'argent, même si le poste politique est aussi, pour la plupart, leur gagne-pain. Dans les peuplades primitives déjà, on ne comptait plus les chefs lassés de leur fonction qui auraient vite rendu leur auguste tablier, si elle ne rapportait que ces bénéfices-là.

Le chef, le vrai, celui qui y prend durablement goût, court d'abord pour le prestige. Si le pouvoir cause bien du souci, il offre en revanche d'exquises contreparties narcissiques. C'est le chef de tribu qu'honorent les visiteurs, qui choisit les plus jolies femmes du clan, que sa cour complimente et que son peuple acclame. Que sa couronne roule au sol, il perd tout d'un seul coup et se retrouve soudain meurtri, désespérément seul, implacablement nu. De même, le ministre qui perd à contrecoeur sa charge perd brusquement son bureau en acajou et sa cour, son public et ses admirateurs, sa belle voiture de fonction avec son chauffeur et sa plaque distinctive, ses plateaux de télévision et sa photo dans le journal, la possibilité d'apparaître, aux heures graves, comme l'homme ou la femme `de la situation´ et de choisir de `rester simple´, malgré tout. `Grands moments d'émotion´, ivresse d'écrire quelques pages d'Histoire... à n'en point douter, l'éminence grise.

Pour autant, le souci du bien public n'est pas forcément loin. Il constitue même la motivation principale de beaucoup, trop cachée hélas par l'âpreté et les tentations du jeu: les petits calculs et les grandes trahisons, la corruption parfois et le clientélisme toujours, la dilapidation des deniers publics dans des cabinets pléthoriques et un train de vie fastueux, la dureté vis-à-vis des proches collaborateurs voire, chez certains et non des moindres, un comportement quasi caractériel qu'ils excusent au nom de leurs responsabilités écrasantes et de leur supériorité intrinsèque... Les plus stoïques et vertueux eux-mêmes n'en restent pas moins confrontés à l'inévitable brutalité de l'arène. Plus fondamentalement, ils sont tenus de trancher sans cesse entre valeurs et intérêts discordants. C'est en effet dans les antinomies mêmes de l'action publique que résident la nature et la nécessité du politique, l'épreuve ultime où les grands sortent du lot.

© La Libre Belgique 2003