Opération «swarming»

Les dernières déclarations des dirigeants américains ne laissent que peu d'ambiguïté, la guerre aura bien lieu. C'est qu'en dépit des efforts diplomatiques de la France, de la Belgique ou de l'Allemagne, les Etats-Unis disposent des moyens conceptuels pour mener une guerre se passant des légitimités juridiques (la guerre du Golfe) et éthique (la guerre du Kosovo) ou encore d'une large coalition d'alliés les soutenant dans leur effort.Une opinion de Joseph Henrotin.

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© Illu Roberto Pazos

JOSEPH HENROTIN

Doctorant en Sciences politiques à l'ULB (1)

Membre du Réseau Multidisciplinaire d'Etudes Stratégiques (RMES)

Les dernières déclarations des dirigeants américains ne laissent que peu d'ambiguïté, la guerre aura bien lieu. C'est qu'en dépit des efforts diplomatiques de la France, de la Belgique ou de l'Allemagne, les Etats-Unis disposent des moyens conceptuels pour mener une guerre se passant des légitimités juridiques (la guerre du Golfe) et éthique (la guerre du Kosovo) ou encore d'une large coalition d'alliés les soutenant dans leur effort.

Les stratégistes américains se penchent, en effet, depuis une dizaine d'année sur des concepts novateurs qui semblent arriver à maturité et qui pourraient - ce n'est là qu'une hypothèse - êtres utilisés dans le cas d'une attaque mais aussi d'une occupation de l'Irak. Et à ce sujet, si les objectifs stratégiques de Washington impliquent des faisceaux de raisons abondamment commentées, comment atteindre principal objectif sur le théâtre d'opération lui-même, à savoir le renversement de Saddam Hussein couplé au maintien d'un Irak unitaire?

1. Faire simple et rapide: la décapitation de l'Irak. Les guerres d'aujourd'hui ne sont plus à proprement parler militaires. Aussi, les Etsts-Unis pourraient tirer parti de la structure irakienne de pouvoir, pyramidale et trop appuyée sur un Saddam Hussein et ses cercles de pouvoir les plus proches (parti Baas, services de renseignement, Garde républicaine). Dans la logique de la stratégie indirecte, très étudiée à Washington au travers de Sun Tze, décapiter revient à pouvoir prendre le contrôle de la «pyramide irakienne» et y placer des opposants soigneusement choisis.

2. Décapiter est économique: la masse n'est pas nécessaire pour envahir un pays, il suffit d'en contrôler les points-clés. Les communications, le commandement, le contrôle des forces et le renseignement (C 4I) américain sont la clé de cette décapitation. Or, outre la quantité considérable de renseignements accumulée depuis plus de dix ans, les Etats-Unis formatent leurs forces dans cette optique, multipliant les systèmes de recueil. Pour eux, la connexion de ces informations aux forces sur place doit dépasser la lourdeur des hiérarchies - la plupart des publications parlent de mise en réseau des forces - et atteindre directement les unités de feu.

Celles-ci sont plus petites, modulables, très mobiles - les forces spéciales sont particulièrement mises en valeur - et sont dispersées sur le terrain. En fonction de la situation, elles se regroupent sur l'objectif et y mènent une guérilla intense ne cherchant pas le contrôle du terrain, mais bien l'élimination de la résistance avant de se disperser à nouveau («swarming»). Dans cette optique, les forces - qui évitent ainsi au maximum le contact avec l'adversaire - sont soutenues à distance par des attaques de missiles de croisière et par l'aviation.

On pourrait ainsi voir assez rapidement des troupes débarquer en plein milieu de Bagdad pour en repartir aussi vite, évitant le piège des combats de rue prolongés dans lequel les Irakiens pourraient faire tomber les Américains. Washington veut une guerre basée sur la vitesse, alors que le combat urbain est humainement cruel, médiatiquement très vulnérabilisant. En fait, dans un contexte où la légitimité de l'intervention n'est pas assurée, l'opinion publique américaine pourrait ne pas être aussi monolithique que les médias occidentaux la présentent.

3. Réussir la décapitation: les effets de la surprise. On peut utiliser une telle stratégie pour minimiser les pertes civiles et amies, mais une de ses conditions est un effet de surprise réactualisé en permanence. Les Etats-Unis imposent ainsi leurs propres règles du jeu à Bagdad: en massant des troupes dans le Golfe, on cherche à créer une pression diplomatique mais on crée aussi une diversion. Que ce soit durant la bataille de Normandie ou en 1991, Washington avait ainsi compensé ses déploiements de troupes assez lents et stratégiquement visibles par l'obtention d'un effet de surprise, cette fois sur le terrain.

Et comme, dans l'optique du «swarming», peu de troupes au sol sont nécessaires, les troupes qui arrivent actuellement - à l'exception de la 101e Aéroportée, parfaite pour les opérations de swarming - sont surtout là pour créer un réservoir de force pour l'après-guerre et... l'occupation. En conséquence de quoi, le dispositif américain est virtuellement prêt pour entrer en action, quasiment à tout moment, avec ou sans résolution des Nations-unies sur l'emploi de la force. Mieux: vu la complexité de l'architecture de commandement et de renseignement que nécessite une telle opération, une telle stratégie permet de se passer d'alliés parfois encombrants (la France en Afghanistan) et qui ne seraient pas technologiquement au même niveau que Washington.

4. La sortie de crise est la clé de l'opération. François Géré (2) le montre bien, les guerres ne se gagnent plus sur le terrain. Le concept de victoire n'avait déjà plus beaucoup de signification, mais celui de succès se mesure dans le temps. La sortie de crise, la démocratisation effective de l'Irak, une fois que le consensus de toutes les oppositions irakiennes se fissurera constituent des inconnues que le cas afghan éclaire. Le pays n'est pas sous contrôle, «des seigneurs de la guerre» émergent et les attentats se multiplient, même au terme d'une conférence de Bonn qui devait justement asseoir les normes permettant de diriger l'Afghanistan.

Que se passera-t-il en Irak? Les leaders kurdes se montrent consensuels sur un Irak unitaire, mais que feront-ils? Comment les Iraniens, très silencieux dans l'immédiat, conçoivent-ils leurs relations avec les Chiites irakiens? Les éléments saoudiens les plus religieux tolèreront-ils l'inévitable présence américaine sur le sol d'un pays que certains considèrent comme frère? A ce stade, c'est de nuances dans les analyses dont nous aurons besoin. Mais ni l'administration américaine, ni les logiques de guerre ne s'y prêtent. Malheureusement.

(1) Lire aussi «Irak 2003: principes de la guerre, paralysie stratégique et swarming» de Joseph Henrotin Webhttp://www.checkpoint-online.ch

(2) «La sortie de crise», Ed. Economica, 2002

Titre et sous-titre sont de la rédaction

© La Libre Belgique 2003

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