Le drapeau rouge

Au début des années soixante, les étudiants, à la différence de ceux de maintenant, s'intéressaient beaucoup à la politique. Une grande effervescence régnait au sein des pionniers de l'Université de masse, à une époque où le monde connaissait les affres de la décolonisation, où les Américains se plantaient lamentablement dans la Baie des Cochons...Une chronique de Claude Javeau.

CLAUDE JAVEAU

Chroniqueur

Au début des années soixante, les étudiants, à la différence de ceux de maintenant, s'intéressaient beaucoup à la politique. Une grande effervescence régnait au sein des pionniers de l'Université de masse, à une époque où le monde connaissait les affres de la décolonisation, où les Américains se plantaient lamentablement dans la Baie des Cochons, où l'on construisait le Mur de Berlin, où les soviétiques installaient des fusées à Cuba, où la guerre d'Algérie vivait ses derniers soubresauts, et la liste n'est pas finie. Chez nous, les grandes grèves contre la Loi Unique débouchaient sur les revendications fédéralistes, la sécession du Katanga avivait des courants d'ultra-droite, le sort des Fourons alimentait des passions nationalistes. Les étudiants prenaient parti, s'invectivaient, rédigeaient fiévreusement des tracts, pétitionnaient, défilaient dans les rues, organisaient des débats: le campus ressemblait à un espace public en réduction, en plus passionné et en moins soucieux de compromis que l'espace public de tout le monde.

Je me souviens de D., qui avait alors une dizaine d'années de plus que moi. Il était quelque chose comme président des Jeunesses Communistes, et portait un blouson de cuir, à la manière des Borains de choc qui encadraient les manifs d'ouvriers. Je crois qu'il était plutôt liégeois: si ses traits se sont effacés dans ma mémoire, son accent un peu traînant est resté accroché à mes oreilles, associé à la tranquille assurance avec laquelle il tenait les propos les plus anodins comme les plus lourds de significations idéologiques.

J'animais alors un Comité anti-fasciste, et D., considérant mon agitation de néophyte avec une certaine ironie, me faisait part de son pronostic: «Tu verras, camarade, tôt ou tard tu découvriras que l'action doit s'inscrire dans le cadre d'un parti, et que pour les idées qui sont les tiennes, le seul parti qui s'impose est le seul vrai parti des travailleurs, le parti communiste». Il me disait cela sans exaltation, avec cette bonhomie tranquille qu'il aimait cultiver, lui qui n'avait pas été étudiant et qui possédait sur nous la supériorité d'avoir été, du moins le prétendait-il, un vrai ouvrier dans une vraie usine. Pour lui, sa prédiction possédait toute la force des évidences. Je devais devenir communiste, ou salaud, c'est-à-dire n'importe quoi sauf communiste.

Je ne suis pas devenu communiste. Suis-je devenu un salaud? Il doit bien y avoir des gens pour le penser. J'ai toujours été du genre sceptique, et n'ai jamais pu fraterniser avec les fanatiques ou même simplement ceux qui croient avoir toujours raison, de quelque bord qu'ils soient. Et puis, je suis aussi du genre humaniste bêlant, version Camus, ce qui aggrave mon cas. Une cause qui a besoin de faire couler des fleuves de sang pour triompher ne peut pas être une bonne cause. Or, ce qu'on appelait alors le communisme n'avait pas lésiné sur le massacre en série. On n'avait pas encore vu la Révolution Culturelle chinoise, qui allait faire de Mao le champion toutes catégories de l'hémoglobine politique.

Je me souviens d'amis s'échinant, soirée après soirée, à me démontrer que les communistes de chez nous n'avaient rien à voir avec ceux qui régnaient à Moscou, à Pékin, à Varsovie ou à Bucarest. Ce qui comptait était la prodigieuse eschatologie de la libération du genre humain, dont Marx, puis Lénine (à l'époque, Lénine était le bon alors que Staline, depuis le XXe Congrès du P.C.U.S., était le mauvais) avaient énoncé les principes. Ce qui s'était passé dans les années vingt et trente était regrettable, toutefois l'histoire n'a jamais connu d'accouchements sans douleur.

Mais la morale d'«on ne fait pas d'omelettes sans casser des oeufs» ne me satisfaisait pas du tout et ne me satisfait toujours pas. Si émancipation collective il doit y avoir - et cela reste l'horizon de mes actions et de mes pensées -, cela ne pourra se faire que patiemment, par la persuasion, en faisait appel à la Raison et à l'intelligence. Un vrai travail de Sisyphe, peu exaltant, peu teinté de romantisme, dans lequel les poings levés et les drapeaux qui claquent ne jouent qu'un rôle décoratif. Pas de mystique révolutionnaire, seulement la platitude social-démocrate, un lointain surgeon des Lumières. Jaurès, Blum et quelques autres, aux antipodes des bourreaux de la Loubianka. Un monde régi par L'Hymne à la Joie plutôt que par La Carmagnole.

Avant d'être libéré, Pierre Carette avait annoncé: «Quand je fermerai la porte de la prison derrière moi, le drapeau rouge du prolétariat et de la révolution communiste sera fièrement brandi» . Cela ne me fait pas rire.

© La Libre Belgique 2003