Mythes et réalités du combat urbain

Certaines tactiques et technologies en communication permettraient d'y réduire de 38 à 12 pc les pertes des Marines. Sauf si la campagne courte se mue en longue guérilla latente. Une opinion écrite à quatre mains par Alain De Neve (UCL) et Joseph Henrotin (ULB).

Mythes et réalités du combat urbain
©Xavier Torcelly

ALAIN DE NEVE (UCL) et JOSEPH HENROTIN (ULB), membres du Réseau Multidisciplinaire d'Etudes Stratégiques, RMES

Parmi les stratégies défensives que pourraient utiliser les Irakiens face aux Etats-Unis et leurs alliés, la plupart des observateurs notent la forte probabilité d'un combat urbain (MOUT - Military Operations in Urban Terrain). Historiquement et aux dires d'un général américain à la retraite soulignant que la conquête de Berlin avait coûté 100.000 vies soviétiques, «le combat urbain est la forme la plus basique du combat d'attrition». En fait, la concentration des obstacles favorise la défensive et le minage, et pourrait freiner la progression rapide que voudraient les Américains, nécessitant six attaquants contre un défenseur là où le combat classique nécessite un rapport de trois contre un. Il faut également rappeler que la doctrine américaine en matière de combat urbain n'avait pas connu de développements substantiels depuis la Seconde Guerre mondiale. Même si les Etats-Unis ont été par le passé confrontés à ce type de configuration stratégique lors de la bataille de Hué (1968), il faut attendre la tentative avortée de capture du chef de guerre somalien Aïdeed (Mogadiscio, 1993), où la perte de 18 hommes avait entraîné leur retrait, pour assister à l'amorce d'une réflexion stratégique à part entière dans ce domaine. Quoi qu'il en soit, la configuration de type MOUT représente avant tout un modèle d'opérations que les forces armées US souhaitent éviter à tout prix.

Notons également que l'emploi des forces armées au sein d'un théâtre de guerre urbaine pourrait remettre en cause l'application par les troupes au sol des règles d'engagement (Rules of Engagement) très strictes édictées par l'institution militaire en vue de minimiser les pertes. Dans la mesure où il implique généralement une confrontation rapprochée ainsi qu'une dispersion des unités élémentaires d'intervention dans le milieu opérationnel, le combat urbain peut rapidement évoluer d'un combat de faible à haute intensité, conduisant de la sorte à un montant de pertes humaines non négligeable.

Et si l'enjeu des opérations en Irak est plus important, Washington est consciente que 70 pc de la population mondiale se concentrera dans des villes à l'horizon 2020 et que depuis 1977, elle est intervenue 27 fois au total, dont 10 fois dans des villes et 11 fois dans un milieu mixte urbain/rural. De nouvelles doctrines, tactiques et technologies sont donc développées dans ce sens et ont notamment été testées dans le cadre de l'exercice «Millenium Dragon», en novembre 2002. Utilisant des groupes de combats dispersés - et comptant massivement sur les télécommunications individuelles - plutôt que concentrés, les Marines pourraient ainsi réduire leurs pertes de 38 à 12 pc. Dans le même temps, les forces doivent bénéficier d'une importante mobilité dans un milieu où, bien souvent, les rues canalisent les mouvements et les rendent prédictibles.

Pour atteindre la manoeuvre dominante qu'ils visent, les Etats-Unis compteront aussi sur les technologies. L'information et sa dissémination sont centrales et affecteront le combattant, qui n'aura jamais été mieux intégré à son unité et interconnecté à ses coéquipiers d'escouade que maintenant. Dans le même temps, les missions ISR (Intelligence, Surveillance and Reconnaissance) bénéficient d'une robotisation émergente. Plusieurs projets de drones portables à dos d'hommes sont ainsi développés, au même titre que des robots terrestres. Bardé de caméras et capteurs divers, le «dragon runner» pourra ainsi être jeté par les fenêtres pour explorer virtuellement les habitations. D'autres robots, de même que des quads (véhicules de combat futurs) pourraient être utilisés dans les missions logistiques. Dans le même temps, l'utilisation des armements guidés par GPS se double d'une génération émergente d'armements directement utiles au combat urbain. Des missiles rôdeurs disposant d'une capacité de reconnaissance automatique de cible pourraient ainsi attaquer des véhicules adverses en plein coeur des villes et les détruire en minimisant les dégâts collatéraux.

Les Américains semblent aussi avoir été très attentifs aux opérations israéliennes dans les territoires occupés. L'utilisation qui y a été faite des blindés a ainsi limité le nombre de pertes israéliennes à une trentaine au cours des phases les plus dures des flux et reflux successifs dans Gaza et Jénine. Dans le même temps, Tsahal a montré une utilisation optimale des systèmes ISR autant que de la guerre psychologique, utilisée notamment dans le siège de la Basilique de la Nativité. A ce stade, la combinaison de la stratégie et des technologies avancées permet des avancées peut-être insuffisamment prises en compte par les Américains. C'est ainsi qu'au cours de «Millenium Dragon», les Marines ont virtuellement perdu une centaine d'hommes sur les 980 déployés pour contrer 160 «rebelles».

En fait, le problème que les Américains seraient susceptibles de rencontrer pourrait se situer dans leur façon de voir le combat urbain, malgré l'investissement intellectuel déjà conséquent qu'il a engendré. Selon le capitaine Tom Johnston de l'US Navy, si les Etats-Unis souhaitent obtenir la maîtrise des villes de la même manière qu'ils détiennent la domination de l'espace et des mers, ils devront consentir à un investissement doctrinal qui ne pourra porter ses fruits que dans cinq ans. La condition posée à la réalisation de cet objectif est que l'institution militaire consente à l'organisation d'un programme d'entraînement efficace et permanent, car la pratique opérationnelle dans une configuration de type MOUT exige un état de préparation avancé et constamment renouvelé que ne possèdent pas actuellement les hommes du Marine Corps et de l'US Army. Mais à cette domination totale en matière urbaine, c'est-à-dire la conquête systématique et exhaustive, l'occupation du terrain et de chaque bâtiment qui est coûteuse en vie, existe toutefois une alternative. C'est celle du contrôle, à l'instar de la stratégie française de maîtrise de la violence ou de la stratégie israélienne. Si l'adversaire bouge en permanence, le «nettoyage» des zones est une tâche vaine et seul le contrôle de zones définies comme vitales (voies de communication, atterrage des bases, places) est une option viable. C'est dans le sens de ce contrôle que les Américains travaillent sur un «swarming» qui veut utiliser des forces légères, mises en réseau, initialement dispersées mais capables de se regrouper rapidement sur l'objectif en vagues successives.

La doctrine doit permettre la «préclusion», soit le «traitement de l'ennemi asymétrique par la supériorité informationnelle» et ce de façon préemptive, c'est-à-dire juste avant qu'il n'ait lancé les opérations. Appliquée au combat urbain, la doctrine n'est pas exempte de défauts intrinsèques que les exercices conduits dans l'optique d'une action en Irak montrent bien.

Elle dépend ainsi à outrance de communications et des systèmes GPS dont la qualité peut être affectée par le brouillage ou le relief propre aux villes. Surtout, comptant sur une campagne courte, les Américains pourraient avoir à faire face à une longue guérilla latente.

A ce stade, la débauche technologique ne peut rien face à un combat de harcèlement très basique, que résumait ce militaire italien en poste à Mogadiscio en 1993: «... presque toutes les nuits, nous nous faisons accrocher (...) Vous pouvez vous faire allumer n'importe où et avec n'importe quoi, à coup de fusil de chasse, de Kalachnikovs ou même de RPG (i.e. des roquettes antichars)».

© La Libre Belgique 2003

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