Qui a fondé le christianisme?

Qui fut l'apôtre Paul? Le véritable fondateur du christianisme, voire de l'Eglise? Un théologien de génie et prophétique? L'Occident chrétien n'en finit pas de régler ses comptes avec lui.Sans lui, pourtant, le christianisme ne serait probablement resté qu'une secte obscure et vouée à disparaître.

Qui a fondé le christianisme?
©Illu Julie Graux

Saint Paul serait-il le fondateur du christianisme? La question est provocante, voire blasphématoire, mais elle n'est pas stupide et encore moins nouvelle. Cela fait près d'un siècle et demi, en effet, que théologiens et historiens se penchent sur la question, sans parvenir à se mettre d'accord. La réponse, il est vrai, n'est pas simple à donner. «N'est-il pas évident que Jésus est le fondateur du mouvement qui porte son nom? s'interroge notamment Samuel Bénétreau, professeur émérite de Nouveau Testament à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine. Les chrétiens ne sont-ils pas tous disciples du Christ, du Christ-Jésus? Et Paul ne serait-il pas horrifié qu'on puisse le considérer comme inventeur et fondateur d'une nouvelle religion, alors qu'il multiplie les protestations d'allégeance?» (1)

Reste que si l'on s'en tient à la définition du «Petit Robert», Jésus ne peut être considéré comme un véritable fondateur, c'est-à-dire «une personne qui prend l'initiative de créer et d'organiser une oeuvre qui devra ou se trouvera subsister après lui» . Quand on lit les évangiles avec un peu d'attention, on s'aperçoit, en effet, très vite qu'il n'était nullement dans ses intentions de fonder une religion concurrente à celle d'Israël. De fait, jusqu'à sa mort sur la croix, Jésus est resté un juif fidèle, dont la seule «ambition» était de réformer la foi d'Israël, autrement dit de provoquer un réveil. «N'allez pas croire que je suis venu abroger la Loi ou les Prophètes , peut-on lire dans l'évangile selon saint Matthieu. Je ne suis pas venu abroger, mais accomplir. Car, en vérité, je vous le déclare, avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l'i ne passera de la Loi, que tout ne soit arrivé.» Peut-on être plus clair?

Si Jésus ne fut pas le fondateur du christianisme, à qui d'autre penser, dès lors, qu'à Paul, cet homme redoutablement intelligent, à qui l'on doit les premières bases de la théologie chrétienne? «Cet apôtre , explique Daniel Marguerat, professeur de Nouveau Testament à l'Université de Lausanne, a légué au christianisme non seulement un réseau de communautés couvrant la moitié de l'Empire romain, mais des concepts comme rédemption, justification, liberté, conscience, qu'on chercherait en vain dans les évangiles et qui, avec lui, se sont installés dans le vocabulaire de l'Eglise. Et c'est à partir d'eux que se sont élaborés, dès le III e iècle, les dogmes chrétiens.» (2)

Cette précision soulève toutefois une autre interrogation, plus essentielle sans doute que la première: Paul a-t-il été fidèle à la tradition dont Jésus est la source? Car, comme le fait remarquer à juste titre Michel Quesnel, professeur à l'Institut catholique de Paris, beaucoup de choses opposent ces deux hommes. «Si Paul se réfère constamment à celui qu'il considère comme son Seigneur, il le fait en des termes qui ne permettent pas de reconnaître spontanément le prophète itinérant de Galilée tel que le présentent les évangiles.» (3)

Même constat chez l'historien et académicien Alain Decaux, auteur d'une toute récente biographie sur saint Paul : «Nul ne peut nier, écrit-il, que Paul ait contribué, plus que tout autre, à l'expansion, non pas de la parole de Jésus mais de l'idée qu'il s'en faisait.» (4) Dans ses nombreuses épîtres, en effet, aucune allusion aux paraboles ou au sermon sur la montagne, point de miracles ou d'attaques virulentes contre les pharisiens. Mais une réflexion déjà très élaborée sur le Christ et son rôle primordial dans l'histoire du salut.

En fait, de nombreuses études ont été consacrées à la relation entre Paul et Jésus. Ainsi, dans son survol de l'histoire du débat, Victor-Paul Furnish voit-il se dégager quatre positions possibles par rapport à l'enseignement du Christ: 1. Paul le confirme; 2. Il l'interprète; 3. Il innove complètement; 4. Il le développe de manière personnelle. Cette classification est utile car elle montre combien les théologiens hésitent à couper totalement le lien entre les deux hommes. «Que Paul ne cite pas Jésus, ou si rarement, ne tranche pas la question de savoir s'il a correctement interprété son message ou non, fait remarquer Daniel Marguerat. Car on peut être fidèle à une pensée en la transposant dans de tout autres catégories, en respectant l'esprit ou la structure plutôt que la lettre.» (2)

Mais Paul peut-il être légitimement considéré comme le fondateur du christianisme? Pour Alain Decaux, il est clair que ce rôle ne peut lui être attribué. «Paul , explique-t-il, était juif et l'est resté jusqu'à sa mort. Comme nombre de chrétiens à cette époque, il ne voyait aucun inconvénient à se revendiquer à la fois du judaïsme et de Jésus. A tout le moins, peut-on le considérer comme l'architecte du christianisme.» Le théologien juif Schalom Ben-Chorin ne partage pas, lui non plus, la thèse défendue par maints de ses coreligionnaires, selon laquelle Paul serait le fondateur du christianisme. «C'est dans une vue très superficielle des choses que s'enferment ceux qui soutiennent que Paul devient «chrétien» à la suite de l'Evénement de Damas, alors qu'il a été juif jusque-là , explique-t-il dans «Paul, un regard juif sur l'apôtre des Gentils». En vérité, il va demeurer juif et lutter, en tant que juif, pour un universalisme juif, un «plus grand Israël», déjà préparé par l'action de Jésus et que lui, Paul, a pour mission de traduire en réalité historique.» (5)

Pour Samuel Bénétreau également, le terme de fondateur ne convient pas à l'apôtre Paul, pas plus que celui de «créateur de théologie» . Car c'est porter atteinte, estime-t-il, à la contribution de ceux qui, avant lui ou en même temps que lui, ont réfléchi à la voie nouvelle ouverte par Jésus. Son apport n'en demeure pas moins capital. «En prêchant Jésus-Christ crucifié et ressuscité, à la fois Sauveur plénier et Seigneur porteur de l'espérance de l'accomplissement, il a sauvegardé l'essentiel» , explique-t-il. Il serait donc plus correct, selon lui, «de le qualifier de gardien, de défenseur et d'orienteur, de véritable disciple qui ne se contente pas de répéter mais cherche à comprendre et à formuler pour les besoins de l'heure» (1).

Daniel Marguerat, quant à lui, ne partage pas tout à fait ce point de vue. Certes, il est d'accord pour dire que Paul ne peut être considéré comme le fondateur historique du christianisme (celui-ci est «un événement collectif, une création communautaire» ). Mais il reste, constate-t-il, que Paul est devenu le fondateur dans la mémoire chrétienne. «Celui qui, de son vivant, avait été considéré comme un extrémiste nuisant aux bonnes relations de la petite secte chrétienne avec la masse des juifs, on le comprenait désormais comme le théoricien prophétique d'une rupture inévitable , explique l'exégète. En relisant ses lettres, qui à la fin du Ier siècle étaient déjà rassemblées en recueil, on a vu en lui le fondateur d'un christianisme dorénavant autonome.» (2) L'histoire avait donné raison à Paul.

Pascal André

(1) Webhttp://www.unpoissondansle.net/rr/9809/ benetreau.htm

(2) Daniel Marguerat, «Paul de Tarse - Un homme aux prises avec Dieu», Ed. du Moulin, 1999.

(3) Michel Quesnel, «Paul et Jésus, une même religion?», dans «Le monde de la Bible», n°123, novembre-décembre 1999, pp. 46-50.

(4) Alain Decaux, «L'avorton de Dieu», Perrin / Desclée de Brouwer, Paris, 2003, p. 301.

(5) Schalom Ben-Chorin, «Paul - Un regard juif sur l'Apôtre des Gentils», Desclée de Brouwer, Paris, 1999, p.31.

© La Libre Belgique 2003


Alain Decaux raconte... saint Paul L'apôtre Paul est sans conteste l'enfant terrible du christianisme. Esprit doctrinaire, conservateur et antiféministe, pour les uns. Génie prophétique et missionnaire infatigable, pour les autres. Cet homme a toujours suscité des sentiments très divers chez celles et ceux qui ont tenté d'écrire sa vie ou de comprendre les subtilités de sa pensée. Alain Decaux n'a pas échappé à la règle. L'historien français avoue d'ailleurs lui-même avoir hésité pendant près de vingt ans avant de lui consacrer un livre. «A chaque page de la vie de Paul, confie-t-il, quand on croit détenir une certitude, on trouve son contraire. Il semble prendre plaisir à effacer lui-même les traces qu'il laisse derrière lui. Il épuise ses biographes et parfois les exaspère. Mais ceux-ci lui pardonnent parce qu'il est unique.» L'homme, il est vrai, est passionnant. D'abord persécuteur impitoyable des chrétiens, il reconnaît le Fils de Dieu quand un homme lui apparaît soudain sur le chemin de Damas et lui dit: «Je suis Jésus, c'est moi que tu persécutes.» Cet événement - que saint Luc raconte de manière détaillée dans les Actes des Apôtres - fut décisif: devenu disciple de Jésus, Paul se met à parcourir les routes de l'Empire romain, annonçant à qui veut bien l'entendre la résurrection du Christ. Père de la théologie dogmatique chrétienne, Paul termine sa vie à Rome et meurt décapité sur l'ordre de Néron, laissant aux chrétiens un corpus de lettres particulièrement intéressant.«L'avorton de Dieu», publié chez Perrin et Desclée de Brouwer, est un ouvrage dense et documenté (environ 300 pages), mais qui reste agréable à lire. Alain Decaux, il est vrai, n'a rien perdu de ses talents de conteur, même s'il reconnaît que ce fut certainement l'un des livres les plus difficiles à écrire de toute sa vie d'auteur. La rédaction de cette biographie fut en tout cas pour lui l'occasion de redécouvrir une chose très simple et pourtant méconnue: les premiers chrétiens étaient juifs. Il suffit d'ailleurs de lire les merveilleuses lettres de saint Paul pour s'en persuader. (P.A.) Alain Decaux, «L'avorton de Dieu - Une vie de saint Paul», Perrin / Desclée de Brouwer, Paris, 2003, 331 pp., 21,5 €.