Comment vivre avec le biologique ?

Nourrissant angoisses et risques, les mêmes connaissances, en biologie, peuvent sauver un enfant ou développer des armes. Comment sortir de ce dilemme? Une opinion signée par le Dr Martin Zizi, épidémiologiste de la Défense et ancien inspecteur pour l'Onu

Comment vivre avec le biologique ?
©Michel Castelain

Dr Martin Zizi, chef division Epidémiologie et Biostatistiques de la Défense Professeur de Neurophysiologie, VUB Ancien inspecteur pour l'Onu (Kosovo, Irak...)

Depuis un peu plus d'un an, bioterrorisme, biodéfense, armes géniques «percolent» notre inconscient collectif, mais ces mêmes mots-slogans nous font également oublier les côtés positifs tels la thérapie génique ou la bioremédiation environnementale pour ne citer que ceux-là. Nous sommes entrés dans l'«Age du Gène», et un public fort large redécouvre avec appréhension -ce qu'il sait depuis toujours- que toute technologie peut être utilisée pour le bien ou pour le mal selon les qualités humaines ou éthiques des personnes impliquées dans sa mise en oeuvre.

Depuis 1988, en tant que chercheur au sein de la Défense puis à la VUB, j'ai été amené à expérimenter les limites de la biologie. Cela m'a conduit en 1995 à poser de sérieuses questions sur les possibles usages offensifs d'une technologie qui -par essence- se doit d'améliorer le sort de l'humanité... A l'heure actuelle, plus je lis ou parle avec des gens, plus j'arrive à la conviction qu'au lieu de crier au loup contre la «bio» et ses dérives, il est grand temps de poser quelques questions sans prétendre y apporter toutes les réponses. Au lieu de focaliser le débat autour de la question irakienne et du terrorisme international et de tenter d'expliquer le pourquoi de la dérive de l'Irak et d'autres pays qui n'ont pas encore fait la Une de nos magazines, constatons que les problèmes liés à l'usage de la biologie n'ont pas commencé avec l'Irak et ne disparaîtront absolument pas avec un conflit même victorieux. La question est alors: serons-nous à l'abri dans un monde «sécurisé», plus policé?

La révolution biologique permet un contrôle quasi absolu des capacités des systèmes biologiques.

Ces 50 dernières années ont vu les néobiologistes passer de la découverte de la structure des gènes au développement des outils pour les manipuler. Ainsi l'insuline humaine produite par des cellules en cultures fournit un médicament meilleur que celui obtenu par les glandes pancréatiques de millions de porcs. Dans un tout autre registre, nos méthodes d'épuration - pensez aux bactéries des fosses septiques - peuvent par manipulation être plus efficaces..., un des multiples exemples de bioremédiation. Les possibilités sont réelles. Et si j'ajoute que le plus grand impact de la révolution biotechnologique ne se fera pas ressentir dans les domaines biomédicaux, ou agroalimentaires mais dans la science des matériaux, et la chimie, vous aurez compris l'en-tête de ce paragraphe et les enjeux économiques qu'il sous-entend. La révolution ne fait que commencer...

Cependant, il est parfaitement possible d'utiliser toutes ces connaissances à des fins peu louables, voire purement agressives.

Divers problèmes peuvent survenir. Si l'on travaille salement soit par rapidité, soit par bêtise, nous obtenons alors la dispersion dans l'environnement de certains de nos outils tels que les gènes de résistance aux antibiotiques par exemple. Un tel problème ne commence pas avec l'utilisation forcenée de la pénicilline, les molécules antibiotiques et leurs facteurs de résistance ont eu des milliards d'années pour évoluer et étaient présents dans l'environnement avant que l'homme n'existe. Mais nous avons accéléré un processus. En travaillant plus proprement, nous aurions pu l'éviter.

Et que se passe-t-il lorsque l'on veut utiliser cette puissance à des fins militaires? Un germe peut être modifié facilement par de simples étudiants doctorants. Une portion de toxine peut être cachée dans une protéine banale rendant ainsi toute détection ou identification aléatoire. La toxine du choléra peut ainsi être transférée au sein de bactéries inoffensives (ne souriez pas, un pays l'a réalisé) : une dysenterie mortelle ressemblera alors à une banale infection à coliformes, et tous nos tests, même génétiques, n'y trouveront rien à moins de savoir précisément quoi et où chercher. Encore une fois, et c'est important, nous ne faisons là qu'accélérer des processus évolutifs naturels.

En effet les germes n'ont pas besoin de nous pour évoluer et nous menacer, nous parlons alors de maladies émergentes, voire réémergentes.

Depuis quelques années, la guerre et ses conséquences massives ont échappé au contrôle politique, les conflits deviennent donc «asymétriques».

Dans le contexte schématisé plus haut, on remarquera que ce sont les connaissances plus que les moyens qui constituent le facteur déterminant. Un étudiant d'un laboratoire pris au hasard possède suffisamment de connaissances pour tuer une centaine de personnes en étant peu inquiété s'il sait y faire! Cela n'était pas vrai il y 10 ou 20 ans. Il est frappant de constater que tout au long du XXe siècle, environ 150 cas d'usages offensifs de moyens biologiques sont répertoriables, et plus de 110 sont liés à des activités criminelles - meurtres, empoisonnement,...- et non à des attentats. La maîtrise de la biologie permet donc à un individu d'obtenir des effets à grande échelle, un apanage jusqu'il y a peu des Etats constitués. En ce siècle nouveau, l'individu rejoint l'Etat dans l'échelle des conséquences dramatiques qu'il peut provoquer. Il n'est donc pas surprenant que des groupes d'individus structurés puissent y penser... C'est ce que certains spécialistes appellent les conflits asymétriques (n'opposant pas deux armées organisées), la lutte antiterroriste n'étant qu'un exemple.

Plus d'une dizaine de pays sont impliqués dans cette nouvelle course aux armements.

Se focaliser uniquement sur un cas d'école -même patent- résout-il le problème? De 1991 à 1998, l'UNSCOM (1) a désarmé et contrôlé l'Irak jusqu'à inventorier les équipements et le contenu de milliers d'armoires. Des programmes d'armements furent mis en évidence, ainsi que des détournements de moyens techniques civils à des fins militaires. Des scientifiques ont payé de leur vie leur résistance à leur gouvernement. Des vaccins achetés dans le cadre du programme onusien Oil-for-Food ont systématiquement été détruits par le régime plutôt que d'être utilisés, la population étant de facto prise en otage. Nombre de ces données sont du domaine public. A quel résultat nous a amené la mise sous tutelle puis l'occupation de l'Irak? Ce n'est peut-être pas à moi de le dire, mais l'emploi de la force militaire représente une solution... uniquement à fort court terme hélas. Au lendemain d'un changement de régime à Bagdad, la communauté internationale aura résolu un détail, quid du reste? Une vingtaine d'autres changements de régime en perspective?

Il existe un vide au niveau du droit international: il n’y a aucune agence de contrôle biologique.

Il faut savoir que la perception du problème posé par les armes de destruction massive n’est pas neuve. En 1925 déjà, un premier texte bannit l’usage des armes non conventionnelles. Il a fallu attendre les années 70 pour qu’un traité prohibant les armes biologiques naisse. Entre-temps l’AIEA basée à Vienne -agence de contrôle nucléaire- et l’OPCW basée à La Haye -agence de contrôle chimique- avaient déjà vu le jour. Ces deux agences ne sont pas infaillibles, elles ne peuvent tout contrôler tout le temps -voyons la Corée du Nord, l’Inde ou le Pakistan…-, disons que sans elles le monde serait pire, elles contribuent à rendre le monde plus stable par des inspections réciproques et nous fournissent un forum pour résoudre les problèmes éventuels.

En matière biologique, il n’existe aucune agence internationale de contrôle. Les négociations pendant 30 ans n’ont jamais dépassé le stade du “rolling text” politique, et se sont arrêtées après l’annonce de l’administration US de quitter la table en 2001. Si les Etats-Unis ont choisi le repli sur eux-mêmes, et non le leadership visionnaire qu’ils auraient pu montrer, c’est sans doute lié au manque de volonté de nombreux partenaires autour de la table de considérer le problème de manière globale et non cosmétique. Bien d’autres ne sont que trop heureux du retrait US, qui masque bien opportunément leur propre hésitation à faire aboutir un traité ratifiable. Accuser, comme certains le font, les Américains d’unilatéralisme en la matière est donc stupide.

En effet, les travaux qui auraient pu amener une agence internationale de contrôle biologique se sont heurtés depuis 30 ans à trois obstacles majeurs.

On ne peut valablement parler de non-prolifération en matière biologique puisque TOUT est quasiment à double usage, protéger ou détruire la vie. Dans le chef de certains, un traité de désarmement biologique est compris comme un traité de non-prolifération. Or, si dans le cadre des traités nucléaires et chimiques, la non-prolifération est facilement acceptée par tous comme pré-requis et but final, pour la biologie, il n’en est pas de même. Ce sont les mêmes connaissances, matériels et principes qui sont nécessaires pour sauver votre enfant ou développer des armes. Donc le transfert de technologies a été inclus au texte afin d’aider de nombreux pays à se doter des connaissances nécessaires à la création et au maintien de conditions sanitaires et médicales analogues au monde dit industrialisé. Il s’agit de l’Article X du traité (2). Cet article ouvre la voie à un transfert non sauvage des connaissances, une prolifération pour le bien en quelque sorte.

Un second obstacle au désarmement biologique fut le risque encouru par la propriété intellectuelle des nombreux brevets liés aux biotechnologies. Ceci se retrouve aussi bien dans le débat sur le fameux Article X que dans la mise en place d’un régime d’inspection. Tout comme cela s’est fait pour les autres agences internationales de contrôle, un régime d’inspections réciproques avait été proposé par le texte du Traité biologique. Ces mesures bien qu’imparfaites devaient servir à créer une confiance dans les relations d’Etat à Etat en ce domaine. Comme -et ceci est différent des autres armements- les activités de recherche et développement biologique peuvent être réalisées à plus petite échelle, le contrôle aurait touché les établissements militaires, les universités et les sites industriels. Le problème de l’espionnage industriel entre par là au cœur du débat! Les Etats-Unis, l’Union européenne et d’autres ont là le plus à perdre!

Un troisième obstacle majeur au contrôle reste la souveraineté des Etats. Les mesures de contrôle comprennent des audits réciproques mais également des visites de vérification (“challenge visits”) liées à des plaintes ou des suspicions légitimes. Il s’agit là d’un terrain éminemment miné. Si “contrôle” semble être un gros mot, que dire de la souveraineté? Cette notion de souveraineté nous ramène au cœur du problème irakien. Toutes les résolutions du Conseil de sécurité émises dans cette affaire ont toujours respecté la souveraineté du territoire et du gouvernement irakien.

En d’autres termes la loi internationale s’arrête à la porte du logis: les inspecteurs ne peuvent inspecter que ce que l’on autorise à inspecter. En tant qu’inspecteur pour l’Onu en Irak, j’ai personnellement vécu ce petit jeu. Ceci peut expliquer les frustrations de certains outre-Atlantique. Mais il s’agit ici du domaine des relations internationales, à la fois la force et la faiblesse de l’Onu. Le Dr. Kouchner s’était déjà heurté au problème quand il avait posé le principe du “droit d’ingérence humanitaire” lors de la crise au Kosovo.

Mais jusqu’où contrôler? Faut-il considérer certaines activités scientifiques comme des crimes contre l’humanité?

Si tout ou presque est à “double emploi” en matière biologique, est-il possible de qualifier certains actes de répréhensibles sans préjuger des intentions de chaque biologiste à chaque instant? La militarisation de la biologie représentant une question importante, la réponse devrait -je le crois- être positive. Travailler à la militarisation du virus de la variole par exemple, alors que la maladie a été complètement éradiquée, revient à remettre l’humanité en danger… il serait donc logique de considérer de tels actes comme des crimes contre l’humanité. Tout l’intérêt du débat sera de définir où tracer les lignes à ne pas franchir.

Dans la recherche de preuves à des fins légales internationales, il est difficile d’échapper au jugement d’intention. La preuve d’une militarisation des activités biologiques doit-elle se trouver dans le développement de systèmes d’armes ou dans les activités annexes telles que la recherche ou l’entretien d’armement biologique éventuel? S’il est facile d’acquiescer sur la première partie de la proposition, la seconde en revanche pose des questions intéressantes. L’exemple flagrant en est fourni par le livre “Biohazard” (3) de Ken Alibek.

L’auteur y décrit les quantités phénoménales de spores d’anthrax nécessaires au maintien de l’arsenal de l’ex-URSS et son ouvrage s’avère également un tribut à l’amélioration impressionnante des techniques de production microbiologiques. Or de telles améliorations sont pertinentes pour l’industrie civile également. Ici la réponse devra donc forcément être nuancée en fonction de l’usage et, donc des quantités impliquées. Nous revenons ainsi à la question du débat sur les milieux de cultures biologiques employés par l’Irak: en ont-ils trop utilisé pour un usage “civil normal?”

En situation de crise la première victime est bien souvent le bon sens. Avons-nous de bons réflexes?…

Au vu de ce qui précède, il n’existe pas de réponse simple pour nous mettre à l’abri. Développer de nouveaux vaccins tous azimuts, vacciner en masse à l’aveugle… mais contre quoi?

L’expérience de cette dernière année nous démontre qu’un des enjeux majeurs supplémentaires sera de séparer le vrai du faux, le danger réel de la fausse alerte. Plus d’un millier d’enveloppes à “poudre blanche” en un an rien qu’en Belgique, toutes banales bien entendu… mais il en suffit d’une! Dans un tel contexte, toute autorité devient la proie facile de forces économiques. La plus grande erreur serait de croire que la technologie qu’on nous vend peut tout. Chaque semaine, je suis contacté par des firmes qui veulent nous aider. Il est certain que les techniques de diagnostic moléculaire auront leur place à remplir, mais il faut d’abord répondre à la question<: “Y-a-t-il un danger?” avant de chercher à savoir “Quel est ce danger?”

Ne pas hiérarchiser ces questions revient à pratiquer une masturbation intellectuelle dangereuse. Dans l’exemple cité de la “poudre blanche”, la microscopie, les colorations et d’autres informations permettent d’effectuer un test de la poudre - avant de mettre en œuvre des moyens plus lourds. Car en fin de compte s’il n’est pas normal de trouver des germes dans le corps humain, il est parfaitement normal de trouver des germes dans l’environnement. Donc mesurer ne sert à rien si on ne sait pas où placer le zéro de la mesure! Si on testait systématiquement tous nos lieux publics pour l’anthrax, on ne serait pas surpris d’en trouver sans pour autant que cela soit une situation anormale ou une attaque terroriste: le bacille du charbon vit parmi nous tout simplement, en très faible quantité.

D’où la nécessité impérieuse -afin de pouvoir repérer l’anormal dans son bruit de fond normal- de se doter d’un réseau de surveillance sanitaire et épidémiologique efficace et ce, au niveau européen. Un équivalent aux “Centers for Disease Control” américains et non, juste comme proposé pour le moment, un réseau fort bien financé de collègues au téléphone ou sur le web… sans aucuns moyens opérationnels.

De même en ce qui concerne les vaccins, vu le seuil de rentabilité économique d’un produit vaccinal -environ 200 millions de doses-, il serait logique de coordonner les efforts de recherche et de production au sein de différents pays de l’UE. L’alternative de vacciner tout le monde, tout le temps et de préférence souvent ne me convainc guère, et ne rendra pas non plus service aux industriels à cause des effets secondaires, statistiquement visibles, vu les nombres énormes de personnes concernées. En outre -et c’est le plus dérangeant- c’est qu’il n’est point besoin de risques non conventionnels de dérive biologique pour réagir avec bon sens, la nature elle-même justifie amplement une bonne gouvernance en Santé publique. Est-il besoin d’être confronté à des armes biologiques pour se doter de moyens efficaces de lutte anti-infectieuse? Qu’attendons-nous?

… et posons-nous les bonnes questions afin de ne plus laisser la situation dériver?

“Sapere aude”, écrivit en 1784 Kant à propos des Lumières: “Oser savoir”. En clair, arrêtons de faire les autruches! Maxime partagée par Thomas Jefferson et Benjamin Franklin et qui devrait être le point de rencontre idéal entre les deux rives de l’Atlantique. Je présente des excuses au lecteur pour nous avoir fait dériver loin du débat manichéen qu’on nous sert. Il ne faut pas nier les problèmes posés.

Le “munichisme” béat est dangereux, mais l’agression borgne poussée par révélation mystique ne résout probablement rien… Aussi devrions-nous peut-être commencer à poser les questions correctement. Serons-nous à l’abri dans un monde “sécurisé” ?

© La Libre Belgique 2003


(1) www.un.org/Depts/unscom (2)L’Article X de la Convention sur le désarmement biologique stipule que “les Etats se doivent de faciliter de la manière la plus complète possible les échanges d’équipement, de matériel, et des informations scientifiques et technologiques pour l’usage pacifique des agents biologiques et des toxines” (sic). Pour d’autres références sur cette convention, voir aussi sur www.brad.ac.uk/acad/sbtwc/btwc/background. (3) “Biohazard” par K. Alibek et S. Handelman, 2000, Delta Publishing.