Le voir pour le croire

PAR PAUL PIRET

Sa légitimité électorale est la dernière qualité que l'on pourrait dénier au gouvernement qui, cette fois, entre en piste. Des gagnants le constituent; et ce sont ceux-là mêmes (oublions quelques minauderies tactiques) qui voulaient gouverner ensemble... Ce ne fut pas toujours le cas par le passé!

L'atout ne va pas sans faiblesses. D'abord parce que l'électeur a conforté deux familles politiques plutôt que leur alliance, dont on a trop vite oublié qu'elle ne pouvait aller sans antinomies ni antagonismes en dépit du resserrement de l'éventail idéologique. Ensuite, les élections ont placé socialistes et libéraux sur un pied d'égalité qui perturbe la gestion classique des rapports de force. Enfin, l'un des partenaires, le socialiste flamand, doit une partie de son succès à son cartel avec Spirit, un «particule» nationaliste flamand dont on n'a pas fini de mesurer la capacité d'«aiguillon», c'est-à-dire de poison, communautaire.

Ajoutons-y un enthousiasme politique moindre qu'en 1999 quand jouèrent à fond l'inédit et la surprise, un climat socio-économique bien plus morose et incertain qu'alors, le besoin d'un accord détaillé et contraignant, un sens de la méthode et de l'arbitrage qui ne sera jamais le point fort de Guy Verhofstadt, enfin des premières influences de campagne d'avant le scrutin régional et européen de 2004. Voilà pourquoi, depuis près de deux mois, on dut voir s'étaler trop de susceptibilités, trop de méfiance, trop d'esbroufe, à rebours des apparences limpides du 18 mai.

Par là, même si quelques effets tapageurs ont été vite rembarrés, même si des tentatives d'édulcorer la situation ont échoué, même s'il ne manque pas d'idées intéressantes au long des 66 pages peaufinées mardi après une nouvelle (et grotesque) nuit blanche, il ne peut aller de soi que l'accord n'aurait été inspiré que par le sérieux ou n'inspirerait que la confiance. C'est moins par la rédaction besogneuse et laborieuse d'un programme finalement assez consensuel que par sa capacité de réagir aux futurs aléas, des coups de sang (notamment communautaires) aux coups du sort (notamment financiers), que la nouvelle coalition pourra apporter la démonstration de son bien-fondé, de sa fiabilité, de sa longévité. Une Belgique «créative et solidaire» ? On ne peut que partager cet enthousiasmant dessein collectif. Mais il faudra le voir pour le croire.

© La Libre Belgique 2003