Rêver Bruxelles...

Des quartiers européen, turc, congolais... Des communautés francophone, flamande, maghrébine... Quelle richesse pour des responsables politiques pragmatiques, rêveurs et audacieux!Opinion de Michel GRAINDORGE

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© Illu Roberto PAZOS
MICHEL GRAINDORGE

Michel GRAINDORGE, avocat

La démission de Daniel Ducarme me laisse, comme beaucoup j'imagine, un goût amer. En un premier temps, je me suis dit c'est une «histoire belge». Et puis non. Je ne vois aucune raison de passer au compte des pertes et profits de nos habitudes politiques un tel comportement. Tout, dans cette affaire, est d'une certaine manière lamentable.

En effet, nous avons le droit, à Bruxelles, d'être dirigés par quelqu'un qui, à tout le moins, s'est inscrit dans notre réalité depuis plusieurs années. Ce n'était pas le cas. Monsieur Ducarme s'était inscrit récemment dans une commune de l'agglomération et si, à l'évidence, il n'y a aucun «droit du sol» il me paraissait tout aussi évident qu'il eût mieux valu que celui et/ou celle qui accéderait à cette responsabilité soit un Bruxellois quelque peu rompu à nos habitudes. Une telle nomination, après un tel «parachutage», n'était pas sérieuse.

Il me paraît tout aussi évident que la personne qui exerce la fonction de Monsieur Ducarme devait connaître couramment le néerlandais. Ce fut affligeant ou dérisoire - c'est selon - d'appréhender les balbutiements de quelqu'un qui était incapable de parler néerlandais et dont certains se réjouissaient qu'il ait cru devoir dare-dare s'immerger pour connaître une de nos deux langues nationales. Enfin je saisis mal, comment, au nom d'une éthique élémentaire et d'une efficacité de bon aloi, quelqu'un qui est nommé à ce poste ait l'audace, au passage, de rafler le ministère des arts, des lettres et de l'audiovisuel.

Dans ma jeunesse, j'ai vécu à Namur puis à Verviers. Venir seul à Bruxelles, quand on n'a pas 20 ans, était une gageure et très vite j'ai aimé cette ville qui est devenue ma ville. A l'Université Libre, j'y ai appris toutes les diversités philosophiques et culturelles. J'y ai rencontré également des Haïtiens, des Congolais, des Algériens, des Américains... Bruxelles est devenue, au fil du temps, une ville qui me plaît et avec laquelle, d'une certaine manière, j'ai créé une relation affective. C'est certes celle où j'exerce mon métier, c'est surtout celle de mes trois enfants et de mes amis.

Il m'arrive souvent de me promener dans Bruxelles, d'y rêver, d'y inviter parfois des amis d'autres pays. Il n'est pas facile d'expliquer à ces amis étrangers - c'est déjà tellement difficile pour nous-mêmes - ce qu'est devenue la Belgique fédérale au fil du temps. Je m'y retrouve peu et mal dans les institutions. J'ai peine à comprendre que j'appartiens à un Ordre «français» des avocats du Barreau de Bruxelles. Je saisis mal la parcellisation de nos institutions, les titres parfois ronflants comme celui de «Ministre-Président du Gouvernement de la Communauté française Wallonie-Bruxelles» ou «Ministre-Président du Gouvernement de la Région de Bruxelles Capitale». Je ne parviens pas, sans rire, à expliquer décemment à des amis tanzaniens quelles sont les règles et les coutumes de nos tribus. Je sais quelles sont nos forces et nos faiblesses, nos espérances, nos déterminations mais à trop dire que nos erreurs et nos bêtises relèvent de la belgitude, j'ai le sentiment que je me fais complice de la caricature de nos singularités.

Il faut en finir, me semble-t-il, avec un enseignement dans la Communauté française réparti en trois responsables différents selon les «sensibilités» politiques. Il faut en finir, radicalement, avec ce mépris de la culture où non seulement il y a une nouvelle fois deux ministres différents mais où l'on nomme dare-dare peut-être le plus brave des hommes, pharmacien de profession, dont je n'ai eu jusqu'à ce jour aucun élément pour me persuader qu'il serait au diapason de nos rêves. Car il s'agit de rêver pour Bruxelles. Et Dieu sait, comme bien d'autres, que je rêve éperdument à cette ville. A ce qu'elle est déjà et à ce qu'elle pourrait être.

Non seulement Bruxelles est devenue de fait la capitale politique et économique de l'Europe en gestation, ce qui en soi déjà est extraordinaire mais elle pourrait aussi devenir la capitale culturelle de l'Europe. Il y a déjà, parmi nous, un musée de l'Europe qui se construit peu à peu. C'est évidemment une belle espérance mais c'est insuffisant. Ne pourrait-on envisager qu'il y ait dans cette ville, une véritable pensée politique qui permette de saisir la perspective de Bruxelles dans sa dimension humaine et culturelle?

Ne pourrait-on envisager, par exemple, un espace Goethe, un espace Shakespeare, un autre évoquant Kafka, Chopin, Pessoa ou Goya? Que l'on demande, peut-être par la voie de concours à l'échelle de l'Europe, à des artistes d'un pays déterminé d'élaborer un projet pour un espace de ce pays qui se concrétiserait chez nous et qui permettrait ainsi, notamment, de mieux faire connaissance les uns avec les autres. N'est-il pas également indispensable d'élaborer un cours relatif à l'Europe qui serait certes dispensé dans les écoles mais qui pourrait se coupler avec la visite du futur musée et la découverte de ces espaces qui feraient réellement de Bruxelles le pôle européen de la culture.

Nous avons la chance d'avoir une ville multiculturelle, d'avoir notamment des quartiers turc, congolais, espagnol... Nous avons une forte population d'origine maghrébine. Nous avons d'autres nationalités et bien sûr la chance peut-être exceptionnelle de la rencontre des deux grandes communautés de notre pays, flamande et francophone.

Quelle richesse! A cette richesse-là, il faut des responsables politiques qui ne se prennent pas au sérieux mais qui prennent leur tâche au sérieux. Qui soient pragmatiques et rêveurs. Qui aient l'audace des faiseurs de Destin et des pères de l'Europe. Aux promeneurs que nous sommes, il nous arrive, par exemple le 21 juillet, à la sortie de l'Ommegang, après un spectacle, au hasard du Bois de la Cambre, de ressentir le pouls de notre ville. Mais, d'une certaine manière, le «Quartier Européen» est comme une sorte d'entité extra-territoriale. Un monde dont on entend parler dans les médias. Mais qui nous échappe et, à la limite, nous est étranger.

En d'autres termes, il faut introduire l'Europe dans notre ville et introduire notre ville dans l'Europe. Il faut aussi expliquer, peut-être d'urgence, les mécanismes souvent complexes des institutions européennes que la plupart d'entre nous connaissent mal. Et susciter la critique salutaire pour perfectionner ces institutions. Ce n'est, tout compte fait, pas si compliqué. Dans cette perspective, par exemple, il va de soi qu'un débat sérieux devrait être engagé pour la mise au point d'un complexe culturel dont une très grande salle qui permettrait d'accueillir les événements contemporains majeurs.

Voici quelques idées. Parmi bien d'autres. Tout me porte à penser que les enthousiasmes, les énergies et les déterminations existent parmi nos peuples. Aux responsables politiques de prendre le relais et de traduire ces rêves en réalités...

© La Libre Belgique 2004