Ne pas sacraliser la Shoah

Dans la foulée de multiples penseurs qui ont succédé au rabbin libéral Richard Rubenstein (2), devenu d'ailleurs athée, David Meyer se demande si, pour rendre la mémoire de la Shoah pérenne, il ne conviendrait pas de doter la «Catastrophe» d'une signification religieuse. Et donc d'écrire l'événement en termes de piété, pour ensuite l'inscrire au rang des livres sacrés, malgré les difficultés que pareille entreprise suppose. Et David Meyer d'en énoncer les majeures sans chercher à dissimuler la quasi impossibilité de rouvrir le canon des Textes et le risque encouru de dénaturer la philosophie religieuse du judaïsme axée sur la vie et non sur la mort.

Il me semble que la nécessaire préservation des leçons de la Shoah ne requiert pas la sacralisation de la tragédie car la démarche serait réductrice parce qu'elle ramènerait le judaïsme et sa vaste culture aux souffrances qui ont jalonné son histoire. Les persécutions bimillénaires qu'Israël a subies instruisent d'ailleurs moins sur l'univers des Juifs que sur celui des hommes fauteurs de leurs malheurs. L'antisémitisme est, par définition, - le sait-on assez? - un problème non-juif. Et si la Shoah instruit crûment sur l'humanité et ses perversions, elle n'enseigne rien sur l'être ou le non-être d'une Transcendance. En effet, le libre arbitre et la responsabilité qui en découle, conditions nécéssaires à une vie revêtue de sens, impliquent l'absence d'un «Maître» des destinées sur le théâtre de ces événements. Dès lors, la Shoah ne saurait être qu'un titanesque accident de l'exercice du libre arbitre, sans signification religieuse aucune. C'est, du moins, ce que je crois.

Mais alors quelle place assigner à la persécution extrême issue de la peste brune? La notion de «culture de la mémoire» qui définit, en partie, la judéité répond à cette question. Ce concept, qui ne se confond en rien avec un culte doloriste des persécutions, renvoie à des civilisations qui tirent leurs valeurs éthiques de la prise en compte effective des données de leur mémoire historique. Le judaïsme qui, dans sa dimension religieuse ne révèle pas de spéculations métaphysiques mais historiques, relève de ce type de culture. En ce sens que pour savoir, comment agir aujourd'hui, en fonction de demain, les Juifs interrogent sérieusement hier.

C'est sur cette démarche-là que se fonde, par exemple, le Shabbat qui institue maintenant et pour demain encore l'abolition de l'esclavage du travail en souvenir des servitudes d'hier vécues au pays d'Egypte. C'est au nom de la même prise en compte que, résolument, dès 1946, certains Juifs ont procréé, et d'autre non, selon la leçon qu'au présent ils ont tirée du passé d'horreur immédiat, en vue d'un futur perçu comme désespéré ou attendant, au contraire, d'être bâti et rebâti.

Il ne me paraît donc ni nécessaire de constituer la Shoah en religion ni donc d'en accueillir le précieux récit dans le canon des Ecritures. Les mailles d'une culture juive de la mémoire suffisent pleinement pour en retenir les leçons et avertissements.

(1) Directeur de l'Institut d'études sur le judaïsme

(2) Auteur d'«After Auschwitz» (1966)

© La Libre Belgique 2004