Souiller les mains?

Le rabbin Meyer permet de s'interroger sur les aspects non obsolètes de la religion. Mais érigé en culte, le passé souille les mains

FRANCIS MARTENS

Anthropologue

Psychanalyste

Le rabbin David Meyer se demande si l'ajout d'un nouveau rouleau - relatif à la Shoah - dans le canon biblique «salirait ou non les mains». Cette expression métaphorique se rapporte à la notion de pur et d'impur, centrale dans la tradition religieuse juive. Si je ne me trompe, les sages des temps passés s'étaient posé la même question à propos du Cantique des Cantiques (Shir hashirim): cette sensuelle exaltation de l'amour profane (du moins sous sa forme littérale) ne risquait-elle pas, en mélangeant les genres, de semer la confusion parmi les livres saints? Comme on sait, les partisans de l'inclusion ont fini par l'emporter. Shir hashirim est devenu le pivot de la mystique juive. On ne saurait le regretter.

«Mal nommer les choses, dit Camus, c'est ajouter au malheur du monde.» Inclure un texte inapproprié parmi des rouleaux sacrés ne pourrait qu'ajouter à la confusion des humains. D'où la pertinence de l'interrogation du rabbin Meyer, qui, dans sa réflexion, pèse le «pour» et le «contre». Un des pièges, remarque-t-il, serait de sombrer dans un dolorisme de type chrétien. Celui-là même, ajouterais-je, qui a choisi de symboliser le message du Christ par l'instrument de son supplice: la croix, puis le crucifix (porteur de la figuration du supplicié). Littéralement, le signe de la croix rappelle qu'un fidèle à la nuque raide (le Christ) a été mené à la mort par l'institution religieuse dont il se réclamait et qu'il interpellait au nom de ses propres principes. C'est un message fort adressé à toute institution. L'adoption du signe de la croix ne se fit pas d'emblée, ni sans heurts, parmi les chrétiens. Son usage s'avéra rapidement désastreux: non seulement étendard pour croisades, prétexte à divagation masochiste, mais stigmate de couleur jaune, cousu au dos de l'«hérétique», pour le désigner à la vindicte de la foule. L'institution avait emprunté le badge sans s'embarrasser du reste.

Dans le judaïsme, peu de choses sont intrinsèquement «pures» ou «impures». L'impureté se rapporte surtout au mélange de ce qui devrait, pour préserver l'ordre du monde, rester séparé. Ainsi, contrairement aux païens, ne fera-t-on pas cuire «le chevreau dans le lait de sa mère» (Exode, 23, 19). Cet interdit, aux portées multiples, fonde la pratique culinaire de la séparation du lacté et du carné. Il inscrit en quelque sorte la loi dans le corps. Le devoir de non-confusion est au coeur de la pratique juive. Plus radicalement, dans la langue biblique, le verbe désignant l'acte créateur de Dieu renvoie à une activité de séparation: «créer le ciel et la terre», c'est en quelque sorte commencer par les démélanger. On comprend qu'ajouter un élément à un corpus «inspiré par Dieu» est une opération périlleuse: les mains peuvent s'y souiller. Néanmoins, il demeure que c'est de cette façon - par adjonctions et tris successifs - que s'est organisé peu à peu le canon biblique. Les situations de crise (comme celle qui suivit la fin de l'exil à Babylone) n'y furent pas pour rien. Dieu et son peuple en tirèrent de multiples enseignements.

Le génocide nazi, quant à lui, reste un séisme dont les conséquences vont au-delà des six millions de morts. Pour les rescapés (la plupart directement endeuillés), la meurtrissure s'est aggravée du fait de la disparition des communautés qui auraient pu soutenir le rituel du deuil. C'est le coeur de l'identité qui a été touché. Les enfants et petits-enfants ont hérité d'une charge d'autant plus lourde que nombre de parents ont gardé un silence de mort. Beaucoup ont quitté la religion. Sans un mot mais non sans raison. Car, soit on voit dans les Livres Saints le riche éventail d'une sagesse qui en l'occurrence n'a été d'aucun secours, soit prenant le récit biblique à la lettre, on s'imagine Dieu cheminant aux côtés de son peuple. Dans ce cas, ce que représente «Auschwitz» fait voler le sens en éclats. Ne reste plus qu'une fracture qui atteste l'absence de Dieu ou sa férocité. Et ce d'autant plus qu'on tente de maintenir le sens à tout prix. Ainsi de l'ex-grand rabbin sépharade d'Israël (Ovadia Yosef), qui croit voir en Auschwitz le châtiment d'âmes pécheresses, réincarnées pour la circonstance. C'est dans ce paysage bouleversé qu'émerge le questionnement de David Meyer, sur fond d' un devoir de mémoire qui veut qu'en judaïsme le rituel pascal de sortie d'Egypte se conjugue au présent.

Très concrètement, lors du seder (repas rituel de Pâque), lorsque le plus jeune enfant s'étonne - ma nichtana? - du changement par rapport aux repas quotidiens, le père répond que c'est en mémoire de ce que Dieu a fait pour lui en le libérant de l'esclavage. La question se pose dès lors de ce que vont répondre les rabbins quand les enfants demanderont en vertu de quelle inspiration ils ont ajouté un parchemin à la Bible? De quelle «sortie d'Égypte» la commémoration d'Auschwitz (dont presque personne n'est sorti) marque-t-elle donc la trace? Comment, autrement dit, concilier la mort dans les camps et la sortie d'esclavage? L'extermination est-elle comme la face sombre de l'élection? Le devoir de mémoire porte-t-il sur un destin clos: «Souviens-toi que tu es victime» ? Espérons qu'il n'en soit pas ainsi. Car dans ce cas, en mettant la vie en arrêt sur image, Hitler aurait gagné: en plus de six millions de corps, il aurait anéanti la conscience juive. Après la Shoah, il n'y a pas que le sens à avoir volé en éclats. Avec la destruction du tissu social, l'identité est partie en lambeaux. L'ébranlement général des sociétés contemporaines n'a offert aucun appui. Traversée de blessures transgénérationnelles, laïcisée, l'identité juive s'est lassée de s'interroger sur ses propres fondements. Un certain nombre est «retourné à la réponse», en privilégiant les fonctions communautaire et identitaire de la religion. A beaucoup d'autres, la montée (réelle ou imaginée) de l'antisémitisme, la défense inconditionnelle de la terre d'Israël, servent de rempart fragile contre l'assimilation. Mais il reste aussi celles et ceux qui, ayant laissé ouverte la question, sont rétifs à la pensée unique et tiennent fermement pour le «deux juifs, trois opinions». À ceux-là, le problème proposé par le rabbin Meyer donne du grain à moudre. Il permet, en effet, de s'interroger sur les aspects non obsolètes de la religion, sur la pertinence transculturelle de l'éthique juive, et sur la réelle portée du devoir de mémoire.

Provoqué par un interlocuteur, qui le défiait d'énoncer l'essentiel de la Loi durant le temps qu'on est capable de rester à cloche-pied, un des plus grands sages du Talmud - Hillel - n'a pas eu de mal à s'exécuter: «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse», répondit-il simplement, «voici le tout de la Loi, le reste n'est que commentaire» (traité Shabbat, 31a). Hillel précède Jésus d'une génération. Il y a dans ce mélange de pragmatisme, d'impertinence, de profondeur, probablement le meilleur du judaïsme. Par-delà leur volet identitaire souvent pesant, les religions dignes de ce nom enfantent, chacune à leur façon, la «parole de Dieu»: en d'autres mots, l'humanité de l'homme. Sous leurs diverses facettes, les spiritualités semblent battre d'un coeur commun. C'est là que peuvent se rejoindre singularité et universalité. Mais il ne s'agit certes pas d'un privilège réservé aux seules spiritualités: à un moment de son histoire, toute culture est susceptible de conjuguer avec bonheur l'universel et le particulier. C'est dans une telle occurrence qu'on peut trouver la source du «miracle juif», qui féconda l'ensemble de la pensée et de l'art au fil des deux siècles précédents - et qui excita en retour tant de haine et de convoitise.

L'allégorie de sortie d'Égypte rappelle la précarité des parcours, et invite tout un chacun à ne pas oublier son propre statut d'«étranger». Sans ce porte-à-faux, qui souligne plus la dette que le droit, l'esprit déserte la place: il ne reste

qu'«après moi le déluge». Pour la tradition, le devoir de mémoire est dépourvu de sens s'il ne débouche sur l'interpellation du présent. Des hommes courageux - qu'ils se réclament de la libre-pensée ou du sionisme religieux (tels Pierre Vidal-Naquet et Yeshayahou Leibovitz) - ne cessent de gester, pas à pas, la version contemporaine du «Guide des Égarés» (Maïmonide, XIIe siècle). À mon sens, c'est la haute silhouette voûtée du professeur Leibovitz qui évoque le mieux les anciennes figures prophétiques. Au vu des exacerbations actuelles, nul doute que le vieux théologien de nos jours risquerait gros. Je ne pense pas qu'il eût particulièrement apprécié l'idée d'introduire dans le canon biblique un texte évoquant la Shoah. Pour ce philosophe israélien, qui priait Dieu de «libérer Israël des territoires occupés», c'est plutôt cela - aujourd'hui - sortir d'Égypte. Éthiquement, le passé n'a de sens que tissé aux mailles du présent. Érigé en culte, il souille les mains. L'intérêt des récits qui soutiennent l'identité c'est, qu'après avoir balisé le chemin, ils débouchent sur un quotidien lui-même inscrit dans l'universel: «L'étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l'aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays d'Egypte. Je suis YHWH votre Dieu.» (Lévitique, 19, 34)

© La Libre Belgique 2004