Une démarche inutile et présomptueuse

Il n'est pas nécessaire d'ajouter à la Bible un livre pour commémorer la Shoah. Notre calendrier et notre liturgie suffisent. Un livre? Ne fabriquons pas d'idole!

ALBERT GUIGUI

ALBERT GUIGUI, Grand Rabbin de Bruxelles

Se souvenir, c'est actualiser

Evoquons d'abord le sens du souvenir dans la tradition juive. Le verbe «Zachor» - «se souvenir» - qui revient cent nonante-six fois dans la Bible, montre l'importance de ce thème dans le judaïsme. Il faut se souvenir pour que le passé détestable ne revienne pas, pour tirer les leçons et pour lutter contre l'érosion du temps. Mais particularité de la tradition juive, le souvenir ne se rapporte pas uniquement au passé mais également au présent et au futur. Ainsi quand le texte biblique dit «Dieu se souvient de Noé et de tous ceux qui étaient lui dans l'Arche» et fit cesser le déluge. Le souvenir est toujours dirigé vers l'avenir, rend vivant, actualise. Lorsque le soir de Pessah (Pâque), je me souviens de la Sortie d'Egypte, ce n'est pas seulemnt mon père, mon ancêtre, c'est moi-même qui, aujourd'hui, sors d'Egypte et lutte contre toute forme d'esclavage. Voilà pourquoi je vais manger le pain sans levain que mangeaient à l'époque les enfants d'Israël, pour charger le moment que nous vivons de la signification qu'il avait dans le passé et rendre celui-ci présent, actuel. Le vrai sens du souvenir consiste à revivre l'événement passé en le réactualisant. Se souvenir, c'est tirer l'enseignement et non pas organiser une commémoration internationale ou mettre des drapeaux.

La Shoah n'est pas négligée

Je ne crois pas que la Bible et la tradition hébraïque soient insuffisantes pour décrire les souffrances de la Shoah.

Pour véhiculer et transmettre son souvenir, il n'est pas nécessaire, dans la tradition juive, d'ajouter un livre. Dans un pemier temps, la date du 27 Nisan est la date «officielle» de la commémoration de la Shoah. Ensuite, au gré du calendrier hébraïque, de nombreux moments clés existent dans la liturgie pour se souvenir de la Shoah. Lors de chaque grande fête, fêtes de pèlerinage à Pessah, à Shavouot et à Soukkoth, a lieu la cérémonie du «Yiskor», du souvenir. Là, avec la Torah en main, on rappelle la mémoire des six millions de morts dans les camps nazis. A Yom Kippour aussi, un des moments les plus forts de la liturgie est consacré à l'évocation du souvenir des victimes de la Shoah. Enfin, la date du 9 Av commémore la destruction du temple de Jérusalem. Un jour de jeûne, de prières et de lamentations avec notamment lecture du livre des lamentations de Jérémie. Avec le temps, cette journée est devenue le paradigme de toutes les catastrophes qui se sont abattues sur le peuple juif: Inquisition, autodafés, croisades... et bien évidemment la Shoah. Constatons qu'elle ne risque pas de tomber dans l'oubli et fait partie intégrante de notre liturgie.

Un livre, un objet, une idole?

Selon le rabbin David, une date et une liturgie pourraient ne pas suffire, voilà pourquoi il ajouterait un objet: un livre, un rouleau. Je ne suis pas de son avis, considérant que cela est à l'opposé de la pensée juive fondamentale. Je m'explique avec la notion du temps dans le judaïsme. Nous trouvons dans le judaïsme deux temples: celui de pierres et celui du temps. Si on ne vient à la première - la synagogue - la synagogue n'ira pas chez les gens. Par contre le temple du temps, lui, va toucher l'homme juif là où il se trouve. Quand Shabbat vient, Shabbat est partout... y compris dans les camps de concentration. Voilà pourquoi on appelle les juifs les bâtisseurs du temps. Finalement la synagogue a moins de puissance. Le lieu n'a pas d'importance; ce qui est important, c'est le moment. Cela signifie que le matériel, l'objet est moindre par rapport au spirituel. Le premier commandement est l'interdiction de l'idolâtrie: ne pas faire de statue, d'objet... Je ne pense pas qu'un objet puisse être le garant de la survie de la mémoire de la Shoah. Par contre, l'éducation, le vécu, la transmission des valeurs, la fidélité à un message, oui.

Une religion de vie, pas de mort

Ajouter à la Bible un livre sur la Shoah risque aussi - et le rabbin Meyer l'évoque lui-même - de faire basculer la religion juive dans une religion de souffrance et de mort. Or, le judaïsme est une religion de vie, d'espoir. Le mot «juif» veut dire, en hébreu, «celui qui chante, loue Dieu». La joie et l'espérance doivent caractériser le peuple juif. Pas la tristesse, qui salit l'âme, et le deuil. C'est parce que le juif ne peut jamais perdre l'espoir que l'on est contre l'euthanasie. Tant qu'il y a la vie, il y a l'espoir. Sans rien perdre du passé, il ne faut jamais perdre l'espoir.

Qui peut oser?

Enfin, je demande en la matière prudence et humilité. Si chacun se met à ajouter un livre à la Bible, comment allons-nous finir? Pourquoi ne pas mettre aussi un rouleau, une «Megillat» avec la charte d'indépendance de l'Etat d'Israël? C'est un événement extraordinaire pour les juifs, n'est-ce pas? Non, la Bible est un texte révélé. Qui peut ainsi oser ajouter un livre à la Bible?

Réactions recueillies par

Thierry Boutte

© La Libre Belgique 2004