Du bon usage de l'utopie

Sans rêve impossible, sans inaccessible étoile, quelle valeur aurait la destinée de l'être humain? Mais gare aux dérives

Philip TIRARD

Chroniqueur

Utopia» : l'île qui n'est en aucun lieu. D'emblée, l'invention de Thomas More résonne comme une de ces propositions surréalistes dont le prototype est le fameux «couteau sans lame dont on a perdu le manche». Ne fouillez pas le tiroir de la cuisine, vous ne l'y trouverez pas. L'utopie est ainsi l'emblème de l'aptitude spécifiquement humaine à concevoir et à convoquer l'inexistant ou le virtuel. De la littérature et de la philosophie aux mathématiques, la vocation naturelle de la pensée et du langage semble être de servir à penser ce qui n'est pas, à partir de ce qui est.

A telle enseigne que l'écrivain et traducteur d'origine argentine Alberto Manguel a pu consacrer un dictionnaire entier aux lieux imaginaires1, ouvrage qui ne compte pas moins de deux mille entrées, malgré son parti pris de laisser «à l'écart les paradis, les enfers et les lieux du futur» et de n'inclure que les lieux «situés sur notre planète». Et Manguel de préciser encore, pour justifier et expliciter sa sélection : «Nous reconnaissons avoir choisi certains lieux simplement parce qu'ils suscitaient en nous cette émotion indescriptible, qui est le véritable accomplissement de la fiction, des lieux sans lesquels le monde serait plus pauvre» (c'est nous qui soulignons, NdlR).

Cette dernière remarque indique à suffisance combien les productions de notre imaginaire sont constitutives de notre expérience et de notre perception de la réalité. Le village de Macondo des «Cent ans de solitude» de Gabriel Garca Mrquez, le plateau volcanique d'Amazonie exploré par le professeur Challenger et son équipe dans «Le Monde perdu» d'Arthur Conan Doyle, la bibliothèque piranésienne du «Nom de la rose» d'Umberto Eco, le Londres dévasté et le ministère sinistre où oeuvre le Winston Smith de «1984» de George Orwell, coexistent comme images mentales dans la mémoire du lecteur au même titre que ses éventuels souvenirs du palais de Cnossos, de la muraille de Chine ou de la plage d'Ostende. Ils sont même infiniment plus aisés à revisiter puisqu'il nous est loisible à tout moment de rouvrir le livre pour nous y replonger!

Sont-ce pour autant des lieux toujours fréquentables? Il ne fait aucun doute que les ouvrages de Sade, par exemple, ne sont pas à mettre entre toutes les mains et qu'il faut avoir le coeur bien accroché pour y pénétrer. La forteresse de Silling où se déroulent les abominations des «Cent vingt journées de Sodome», n'est-elle pas, comme l'a montré Pasolini, une préfiguration vertigineuse des univers concentrationnaires ? Et les cités idéales de Platon et de More sont-elles au fond tellement plus respectables ? Bien sûr, elles ne légitiment pas, comme le «divin» marquis, le crime au nom du désir. Mais les utopies politiques ont cela de totalitaire qu'elles nient la personne en figeant le temps humain. Leur projection d'un Etat idéal a pour corollaires obligés l'éternité et la conformité : pourquoi changer un système parfait ou y déroger ? Par définition, l'utopie ne peut inclure ni l'irrégularité ni l'imprévu. Or, ces derniers constituent le contrepoids indispensable à l'unique et terrible certitude absolue détenue par l'homme, qui est celle de sa disparition prochaine. La profonde aspiration à l'harmonie et à la perfection ne nous conduit-elle pas directement au malheur ? Qui fait l'ange fait la bête... Goethe préférait l'injustice au désordre, comme nombre de grands intellectuels avant et après lui. George Steiner2 nous invite à cet égard à rester attentifs aux «affinités entre le grand art et la centralisation du pouvoir, la grande culture littéraire et l'absolutisme politique». Et de préciser encore : «Un désir ardent, plus ou moins avoué, de styles de gouvernement hiérarchiques et despotiques hante, tel un sombre mirage, un certain nombre de grands systèmes philosophiques. A maintes reprises, Platon se tourne vers Denys le tyran; Hegel, vers l'absolutisme prussien; Heidegger, vers le national-socialisme; Sartre, vers Staline et Mao. Chez Nietzsche, les chimères de dominations sont évidentes. Et à Socrate lui-même, on prêtait des inclinations oligarchiques.» Que ce soit à l'échelle du couple ou d'un nouvel ordre mondial, le pire qui puisse se produire c'est que l'utopie à laquelle nous rêvions se réalise vraiment. Car alors, nous n'avons plus de rêve à entretenir et le doux fantasme de l'imaginaire se transforme en cauchemar du quotidien. Nous sommes tendus vers l'utopie comme la flèche paradoxale de Zénon, lancée vers la cible et qui, jamais, ne l'atteint, faute d'avoir pu accomplir la deuxième moitié de la dernière moitié du chemin à parcourir...

1 «Dictionnaire des lieux imaginaires», par Alberto Manguel et Gianni Guadalupi. Traduit de l'anglais par Patrick Reumaux, Michel-Claude et Olivier Touchard. Paris, Actes Sud, 1998.

2 «Passions impunies», par George Steiner. Paris, Gallimard, NRF Essais, 1997.

© La Libre Belgique 2004