Utopies d'hier et d'aujourd'hui...

Notre époque serait la première à n'offrir aucune perspective enthousiasmante aux hommes, même privés d'utopie? Implacable, ce constat se discute.Opinion de Gilles DAL

GILLES DAL

Historien

Un monde sans utopies est-il possible?», titrait récemment un hebdomadaire. Le dossier consacré à cette vaste question répertoriait les principales utopies du passé, pour en arriver au constat implacable que notre époque était la première de l'histoire à ne proposer aucune perspective enthousiasmante aux hommes. La conclusion était définitive : à l'orée du troisième millénaire, l'humanité avait échoué dans une ère exclusivement technologique et marchande, tout entière acquise à la vénération du dieu argent; une ère «ultra-capitaliste», sans concessions, brutale, inhumaine, travestissant toute velléité de rébellion en «sujet de société»... et donc en produit de consommation journalistique, contribuant - ô paradoxe - à enrichir les patrons de presse (entendez : des capitalistes). Bref, tout était noir, tout était désespérant et, pire : aucune utopie ne nous permettait de nous évader de ce sinistre tableau.

Aux esprits critiques tentés de répondre que les conditions d'existence des temps anciens n'étaient guère idylliques, et qu'à ce titre, idéaliser le passé n'était peut-être pas la meilleure idée, les auteurs du dossier opposaient que si, par le passé, les vies étaient difficiles, au moins étaient-elles bercées par les douces promesses de l'idéal : les serfs du Moyen Âge souffraient de leur état, sans doute, mais leurs esprits étaient apaisés par les promesses enthousiasmantes du Christ libérateur; les prolétaires du XIXe siècle avaient des difficultés à mener leur existence, sans doute, mais ils étaient consolés par la perspective marxiste du paradis socialiste à venir... Leur vie était pénible, en somme, mais au moins avaient-ils de l'espoir, chance qui nous manque cruellement aujourd'hui.

Cette manière d'envisager les utopies est pourtant bien naïve : au XIXe siècle, tous les travailleurs n'étaient pas marxistes - le «sens de l'histoire», cette vaste épopée vouée à améliorer le sort des hommes, n'imprégnait pas le quotidien d'un prolétariat essentiellement empêtré dans les difficultés matérielles; dans le même ordre d'idées, penser que croire en Dieu dispensait les croyants de la souffrance relève d'une conception fort singulière de la religion. Ainsi que l'a écrit l'historien Paul Veyne, nous nous trompons en pensant que les hommes qui vécurent il y a plusieurs siècles étaient totalement imprégnés des croyances de leur temps. Les traces que nous conservons d'une époque ne nous disent rien de l'intimité des consciences des hommes qui y vécurent : comment savoir si un Grec pensait aux dieux du matin au soir ? Comment savoir si, du temps de l'Inquisition, les évêques les plus «durs» n'étaient pas, au fond d'eux-mêmes, parfois traversés de crises de doute ?

Ne travestissons donc pas le passé; ne croyons pas que les vies de nos ancêtres étaient faciles, pour la simple raison qu'ils «croyaient en quelque chose» (l'au-delà, un avenir meilleur, etc.). «Nous, hommes du XXIe siècle, sommes les premiers à être condamnés à vivre sans illusions et sans chimères politiques et religieuses» : une sentence fort discutable, donc.

Au-delà des expériences individuelles, l'histoire de l'humanité ne fut pas une succession d'utopies, loin de là: avant la chrétienté, les hommes dont nous avons conservé la trace, ceux qui pensaient, qui écrivaient, avaient de l'humanité une conception tragique. C'est l'apparition du catholicisme, avec ses promesses de paradis et de salut éternel, qui insuffla l'optimisme au coeur des hommes. Des siècles plus tard, la philosophie des Lumières, puis le communisme, furent des héritiers directs de la chrétienté, puisqu'eux aussi promettaient à l'homme des jours meilleurs. On dira que le christianisme ne les promettait pas dans cette vie-ci, mais dans l'au-delà, qu'il achetait le silence des masses opprimées par des promesses illusoires («les derniers seront les premiers», etc.), que c'est précisément contre ces promesses que se sont élevées les Lumières, le marxisme, et tous les systèmes de pensée qui prétendaient faire le bonheur de l'homme dans ce monde-ci... Sans doute, mais le but ultime de ces combats politiques (règne de l'épanouissement, société sans classes) était prévu pour les générations futures, ce qui, somme toute, ressemble à une version «soft» de l'au-delà.

A cet égard, les mouvements hippies et soixante-huitards, qui prétendaient atteindre le bonheur total dans cette vie-ci, ici, maintenant, tout de suite, étaient - en tant que mouvements collectifs en tout cas - inédits : si les utopies ont toujours prétendu faire le bonheur de l'homme, ce fut toujours - jusque-là - en obéissant à certains principes de gouvernement. Or, les hippies et les soixante-huitards se fiaient essentiellement à leur instinct, et revendiquaient résolument une démarche individuelle. «Si chacun est heureux et tâche de l'être dès aujourd'hui, la société sera vite parfaite», disaient-ils, prenant à contre-courant la croyance - plus convenue - selon laquelle la plongée de l'humanité dans l'âge du bonheur passait par une transformation préalable de la société.

Plus prosaïquement, il n'est pas toujours facile de dissocier une utopie (par essence irréalisable) d'un dessein audacieux. Ainsi, l'apparition de régimes de sécurité sociale dans divers pays d'Europe occidentale fut parfois tenue, au lendemain de la guerre, pour une dangereuse utopie. Leurs opposants n'eurent de mots assez durs pour dénoncer l'«utopie stérile» que représentaient les sécurités sociales : payer les chômeurs, les malades, les vieillards, c'était bien beau, mais cela grèverait immanquablement l'activité économique; l'idée était impossible, impensable, illusoire, naïve, bête - «dans un monde idéal, nous serions bien sûr pour la sécurité sociale, mais le fait est que nous vivons dans le monde des hommes, un monde où les choses ne sont pas parfaites, et où l'on ne peut dépenser plus ce que l'on produit; à ce titre, la sécurité sociale est une folie, qui court à la faillite, et - pire - ruinera rapidement le pays». Et pourtant... après soixante ans d'existence, la sécurité sociale est toujours là. Plus toujours fringante, sans doute, mais toujours là. Et grâce à elle, des générations de citoyens n'ont pas sombré dans la misère. L'utopie d'hier est donc devenue la réalité d'aujourd'hui. On l'a compris : ce que certains qualifient d'utopie peut, à l'expérience, se révéler innovant et réaliste. «Le progrès du jour puise ses sources dans les rêves d'hier», dit le sage. Et il est vrai que, sans utopie préalable, pas de Révolution française, pas de lutte pour la démocratie, pas de suffrage universel, pas de suppression de l'esclavage, pas d'abolition du travail des enfants.

Mais là encore, rien n'est simple, car si l'on prend l'exemple du «sens de l'histoire» et des «vents du progrès», ces concepts fondateurs des deux derniers siècles, le fait est que, d'une part, c'est en leur nom que furent obtenus une série d'acquis sociaux : sans la conviction profonde de mener un combat juste car en phase avec le sens de l'histoire, sans doute la motivation à mener les luttes sociales eût-elle été moindre, mais d'autre part, ces mêmes concepts furent parfois assassins (le goulag, les camps de rééducation trouvaient leur justification dans un «sens de l'histoire» présenté comme indéniable; voilà pourquoi les opposants étaient d'épouvantables réactionnaires, à l'instar des aristocrates durant la Révolution française, et méritaient à ce titre des châtiments exemplaires).

Il n'y a pas que l'idée de progrès qui s'est trouvée émoussée ces dernières années : on a longtemps cru que l'instruction obligatoire éloignerait les haines ancestrales grâce aux bienfaits de la pédagogie; on a longtemps cru que les progrès de la science tueraient les superstitions, que le suffrage universel rendrait impossible l'ascension d'apprentis dictateurs... autant de croyances démenties par le XXe siècle : les cours obligatoires sur le civisme n'ont pas supprimé le racisme, les progrès scientifiques n'ont pas supprimé les superstitions et les sectes, le suffrage universel n'a pas empêché Hitler d'accéder au pouvoir...

Tout n'est pas noir, bien sûr : en matière médicale, en matière technologique, le progrès continue à faire des prouesses. Et les conditions de vie de l'Occidental moyen d'aujourd'hui sont incomparablement supérieures à celles des rois de l'Ancien Régime (que ce soit en matière d'hygiène, d'alimentation, de soins médicaux, d'espérance de vie). Par ailleurs, comme l'a relevé le philosophe Pascal Bruckner, la fréquentation d'un supermarché d'aujourd'hui aurait enthousiasmé nos ancêtres : ses biens de consommation à profusion, ses fruits, ses légumes, ses produits laitiers frais, ses variétés de viande, de poisson, de shampooing... un spectacle de consommation triomphante : sans disette, sans privation, notre époque les aurait sans doute subjugués.

On leur aurait alors montré la grande pauvreté, subsistante; on aurait attiré leur attention sur l'inégalité des échanges, sur les guerres, le terrorisme...

Auraient-ils préféré notre époque ou la leur ?

Notre mode de vie leur aurait-il semblé décadent... ou utopique ?

© La Libre Belgique 2004