Demandez l'impossible!

Le progrès naît souvent de ratés carabinés. L'histoire brille d'ailleurs par ses magistrales erreurs de pronostics. Mais l'industrie militaire vise rarement à côté...

ÉRIC de BELLEFROID

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«J e ne cherche pas, disait Picasso, je trouve.» Il n'empêche, beaucoup pensent comme le physicien Gabor que «le futur, ça s'invente», même s'il reste pour bon compte le fruit du hasard. Hasard et créativité, pour parodier le titre culte de Jacques Monod. Le monde certes ne se pense pas toujours tout droit. Il peut se concevoir en travers ou en zigzags, de biais ou en spirale, souvent d'impasse en cul-de-sac. Le futur antérieur dut même quelques-unes de ses plus grandes découvertes à de formidables malentendus.

A l'heure où le gigantisme le dispute sans cesse aux nanotechnologies, il n'est guère d'exemple anodin. N'a-t-on assez raconté la formidable épopée du post-it qu'on utilise cent fois par jour à des fins diverses, au bureau pour coller un billet doux à une collègue comme chez soi pour rappeler à sa femme les croquettes du chat, et qui est le magnifique résultat d'une colle ratée par la société 3M. Honneur au bienheureux mystificateur! Celui-là aura bien mérité quelques stock-options.

Le psycho-physiologiste de Bono pensait, lui, qu'il fallait «sortir des autoroutes de la pensée». Aller chercher en somme cette pensée latérale que Luc de Brabandere, par exemple, avait si bien développée dans «Le Latéroscope» (Renaissance du livre). Malgré quoi, modeste fallait-il rester aux yeux du lumineux Thomas Edison qui ventilait toute innovation à raison de 2 pc d'inspiration et 98 pc de transpiration. On n'a pas retrouvé le nom, en revanche, de cet homme d'une rigueur toute militaire qui proclamait: «Il n'y a pas de problèmes, il n'y a que des possibilités.»

Si l'on peut toujours espérer «un minimum de travail, un maximum de trouvailles», on ne pourrait imaginer ce qu'il adviendrait en cas de travail maximal. Mais laissons à d'autres le loisir de spéculer sur cette incertaine asymptote. Le fait est que l'utopie est une aventure quotidienne, pour d'innombrables chercheurs bien sûr, mais également, à en juger par l'engouement pour les salons des inventeurs d'ici et d'ailleurs, pour des quantités d'amateurs passionnés, et opiniâtres parfois jusqu'à la déraison. Là est peut-être du reste une part du secret.

On se souvient avec émotion de ce mot d'ordre de mai 68: «Demandez l'impossible», sous-titré en quelque sorte «Tout, tout de suite». Quelle charge de pragmatisme dans cette bombe qui se voulait pourtant subversive à la base. Las, l'histoire connut plus d'exemples de force d'inertie et de résistance à la nouveauté. Conservatisme, pusillanimité, crainte de la hiérarchie, rigidité des structures. Il y a là en tout cas de quoi nourrir d'affolants florilèges.

En 1865, dix ans avant l'invention du téléphone, un directeur de journaux avait répondu sans ambages qu'il serait «impossible de transmettre la voix par des fils électriques et que si même cela devenait possible, cela ne présenterait aucun intérêt». L'Allemand Clausius, lui, entendit démontrer qu'aucune énergie n'était concevable hormis le feu. Newcomb, pour son compte, postula que «le plus lourd que l'air ne saurait voler». Tandis que, dès 1887, Marcelin Berthelot écrivait sereinement: «L'univers est désormais sans mystère.» Douze ans plus tôt, le directeur du Bureau américain des brevets démissionnait en déclarant avec fracas: «Pourquoi rester? Il n'y a plus rien à inventer!» Thiers ajoutant que le chemin de fer ne serait jamais qu'un «joujou» pour Parisiens tandis que Foch lui- même décrétait que l'avion était un gadget amusant mais sans aucun intérêt militaire. Ce n'est pas tout, et il y en eut pour tout le monde. L'objet n'est point de se gausser, mais de méditer une bonne leçon d'humilité, car le passé n'arrête décidément pas de repasser. «Lune, Mars, Vénus, dans cinq ans seulement», annonçait en 1965 la revue «Science et Vie». Quant au «Figaro», alors qu'Apollo XI se posait sur la lune en juillet 1969, il titrait en manière d'épitaphe: «La science-fiction est morte!»

Dans une rubrique «Déconfuture» publiée dans son livre «Le Management des Idées» (Dunod), Luc de Brabandere enfile les perles avec plus de tendresse que de malveillance, rendant l'histoire humaine, forcément humaine. Ainsi quand le général de Gaulle déclara le 31 décembre 1967: «L'année 1968, je la salue avec satisfaction.» Il aurait au moins pu le faire sur l'air des Rolling Stones. Plus grave, en 1928, Sergueï Kirov, ami de Staline, lança: «D'ici à une trentaine d'années, l'islam ne sera qu'un mauvais souvenir de l'ère féodale.»

De M. Flaubert, «qui n'est pas un écrivain», à M. Kipling, «qui ne sait pas manier la langue anglaise», l'aveuglement se double souvent bien sûr de mauvaise foi. Mais que penser quand le président de la Western Telegraph Company en 1907 prétend ne voir «aucun système de télégraphie sans fil menacer sérieusement nos câbles». Et Thomas Watson n'est-il pas président d'IBM lorsqu'il vaticine en 1943: «Je pense qu'il y a un marché mondial d'environ cinq ordinateurs» ? Quelqu'un du même milieu ajoute en 1949: «Les futurs ordinateurs ne pèseront peut-être qu'une tonne et demi.» Tandis que le président de Digital Equipment, en 1977, suppute qu' «il n'y a aucune raison que les gens aient un jour un ordinateur chez eux». Propos qui participe de la même spéculation que celle de ce dirigeant d'entreprise qui professait en 1998: «Je ne crois pas qu'Internet aura un impact significatif sur mon entreprise.»

En voilà assez. De toute façon, comme le fait également remarquer Luc de Brabandere, il y a peut-être plus grave encore que ces erreurs de pronostics, c'est leur absence même. «N'est-il pas incroyable qu'aucun auteur de science-fiction n'ait prédit dans toute son ampleur le phénomène du téléphone portable?» Même chose peut-être pour le 11 septembre. Mille scénarios n'en étaient peut-être pas très loin, mais aucun n'avait visé juste. Comme si la fiction parfois s'infligeait une espèce d'autocensure lui interdisant tout de même d'exagérer... Il se trouve évidemment que c'est la plus concrète des situations, la plus plate des réalités, la guerre bien sûr, qui génère les progrès les plus improbables. L'Internet lui-même provient à l'origine de l'armée américaine et l'ordinateur est né de la machine à déchiffrer les codes allemands dus au scientifique Alan Turing. Le dernier prototype de l'industrie automobile, le monstrueux Hummer, n'a-t-il pas encore été directement inspiré des chars blindés de l'armée américaine? Avec ce véhicule-là, on ne meurt jamais; on tue.

Exigez l'impossible! C'est devenu tout à fait concevable.

© La Libre Belgique 2004


Dixit GEORGES PEREC, écrivain français: «Les utopies sont déprimantes parce qu'elles ne laissent pas de place au hasard, à la différence, aux «divers»... Tout y a été mis en ordre et l'ordre règne.» JACQUES ATTALI, écrivain français: «L'utopie est toujours une affaire d'aube, de lève-tôt ou de rêveurs éveillés.» LAMARTINE, poète et homme politique français: «Les utopies ne sont souvent que des vérités prématurées.» Slogan PARMI CEUX AYANT FLEURI EN MAI 68: «Ne prenez pas l'ascenseur, prenez le pouvoir.» Le plus grand des paradoxes SOIT CELUI RELEVÉ PAR LE SOCIOLOGUE KARL MANNHEIM , dans «Idéologie et utopie» : «La disparition de l'utopie amène un état de choses statique, dans lequel l'homme lui-même n'est plus qu'une chose. Nous serions alors en présence du plus grand des paradoxes imaginables: l'homme qui a atteint le plus haut degré de maîtrise rationnelle de l'existence deviendrait, une fois démuni de tout idéal, un pur être d'instincts; et ainsi, après une longue évolution tourmentée, mais héroïque, ce serait précisément au stade le plus élevé de la prise de conscience, quand l'histoire cesse d'être un destin aveugle et devient de plus en plus la création personnelle de l'homme, que la disparition des différentes formes de l'utopie ferait perdre à celui-ci sa volonté de façonner l'histoire à sa guise et, par cela même, sa capacité de la comprendre.» Le meilleur des mondes? EN 1931, ALORS QUE J'ÉCRIVAIS «LE MEILLEUR DES MONDES», j'étais convaincu que le temps ne pressait pas encore. La société intégralement organisée, le système scientifique des castes, l'abolition du libre-arbitre par conditionnement méthodique, la servitude rendue tolérable par des doses régulières de bonheur chimiquement provoqué, les dogmes orthodoxes enfoncés dans les cervelles pendant le sommeil au moyen de cours de nuit, tout cela approchait, se réaliserait bien sûr, mais ni de mon vivant ni même du vivant de mes petits-enfants... Vingt-sept ans plus tard, dans ce troisième quart du vingtième siècle, et bien longtemps avant la fin du premier siècle après F., je suis beaucoup moins optimiste que je l'étais en écrivant «Le Meilleur des mondes». Les prophéties faites en 1931 se réalisent bien plus tôt que je le pensais.» Aldous Huxley, «Retour au meilleur des mondes», 1958.