Quand l'Homme se prend pour Dieu, les idoles ne sont jamais loin

Mode, sport, science,... Aucun domaine qui n'échappe à l'idolâtrie. Une sacralisation de faux dieux par images interposées qui a connu bien des avatars au fil des siècles.Opinion de RALPH DEKONINCK

RALPH DEKONINCK

RALPH DEKONINCK,Chercheur qualifié FNRS, Chargé de cours à l'UCL

Si la quête de notoriété ne date pas d'hier -dans l'Antiquité déjà, Achille n'avait accepté de combattre Troie aux côtés d'Agamemnon que pour écrire son nom au fronton de l'Histoire-, elle a pris ces dernières années une ampleur inédite. La célébrité est devenue une fin en soi à l'aune de laquelle se mesure la réussite d'une vie. Et peu importent les mérites réels ou supposés de celui qui y accède. Que l'on soit Zinedine Zidane ou Georges Frangin, le chômeur à la vie banale qui se trouve propulsé au rang de star, sans savoir pourquoi, dans «L'idole», le nouveau roman de Serge Joncour, l'important est de ne pas passer inaperçu. Autrement dit, de squatter les plateaux de télévision et les rubriques «people» des magazines. Vénérées, adulées, ces nouvelles idoles font l'objet d'un culte réservé autrefois aux divinités. Comment en est-on arrivé là? Tentative de réponse avec un spécialiste de la «religion» des images.

L'idolâtrie n'a pas toujours eu la signification qu'on lui connaît aujourd'hui...

Au fil de l'histoire, on a assisté à un déplacement du sens de l'idolâtrie. La définition biblique, depuis la traduction grecque des Septante, la décrit essentiellement comme l'adoration de faux dieux. On va ensuite voir s'imposer un sens dérivé, qui se trouve lui aussi déjà inscrit dans la Bible. L'idole devient tout objet ou sujet qui est adoré exagérément. Une définition par l'usage tend donc à supplanter une définition par l'objet, l'idolâtrie étant désormais une qualité du regard que l'on porte sur le monde. Des idoles de bois, on passe aux idoles de l'esprit. C'est ce second sens qui continue à habiter le discours actuel, par exemple dans la sacralisation profane des stars du show-biz et du monde sportif.

A l'origine, il s'agit donc d'un péché?

C'est le péché par excellence. Car l'idolâtrie éloigne de Dieu. Il s'agit donc d'un concept péjoratif, essentiellement destiné à dénigrer la religion des autres, c'est-à-dire des païens. En se fondant sur le dogme de l'Incarnation qui veut que le Verbe invisible se soit rendu visible dans la figure du Christ, le christianisme va s'imposer finalement comme la seule des religions monothéistes à autoriser les images sacrées. Mais pour arrêter le statut de la juste image qu'est l'icône, elle va se servir de la notion d'idole comme d'un terme repoussoir. Alors que l'icône est recommandée parce qu'elle permet de communiquer avec l'invisible, l'idole est condamnée car elle fige le regard sur la représentation elle-même au lieu de l'inciter à la traverser pour accéder au modèle divin. Rejetée par la religion juive insistant sur l'irréductible invisibilité de Dieu, cette distinction fut également critiquée, au sein de l'Eglise, par les protestants. En se fondant sur l'interdit du deuxième Commandement, ils condamnèrent la production des images culturelles comme une hérésie, notamment parce qu'elle place l'auteur des représentations dans une position démiurgique et incite le spectateur à adorer l'image en lieu et place de ce qu'elle représente. Toute image est susceptible, à leurs yeux, de se transformer en idole.

A quel moment émerge le sens actuel?

C'est le fruit d'un long processus qui s'amorce dans la Bible mais se confirme seulement à partir des temps modernes. Avec la lente sécularisation de la société, le pouvoir de l'image va tendre à se déplacer du terrain religieux vers les sphères artistique et politique. L'artiste va peu à peu être investi de ce pouvoir divin qu'on prêtait jusque-là aux représentations religieuses. Ainsi s'impose, à partir de la Renaissance, une nouvelle forme de culte de l'art que la création des musées, remplaçant les églises, va encourager. Les oeuvres d'art existent désormais pour elles-mêmes. Ce sont les manifestations du génie créateur, lequel en vient à concurrencer le Créateur divin. De même, dans le champ politique, monarques et princes vont s'attribuer des prérogatives sacrées, en s'instituant les représentants de Dieu sur terre, incitant ainsi à un culte de l'individu par images interposées.

Le siècle des Lumières n'a-t-il pas aussi joué un rôle important dans ce processus?

Oui. Les Lumières vont passer au crible de la Raison la vieille notion d'idole. Les sciences religieuses et humaines naissantes préfèrent abandonner ce concept, normatif et non descriptif, pour lui préférer celui de fétiche. S'il quitte le terrain religieux, il n'en prolifère pas moins dans d'autres domaines où il sert à dénoncer l'empire de l'imagination, folle du logis à l'origine de toutes les superstitions et passions déréglées. C'est à ce moment aussi que la dimension politique ou idéologique s'affirme, la manipulation des consciences incultes et donc crédules par l'image, manipulation exercée par l'Etat monarchique ou par l'Eglise, éclate alors au grand jour. Le XVIIIe siècle et à sa suite le Romantisme consacrent en outre la figure de l'artiste comme génie créateur qui se confond avec son oeuvre, admirée pour elle-même et non plus pour ce qu'elle représente.

Cette conception va faire tâche d'huile...

En effet. On le voit bien au XIXe siècle. Des écrivains comme Balzac («Le chef-d'oeuvre inconnu») ou Zola («L'oeuvre») vont s'emparer de cette idée et construire des romans qui mettent en scène un artiste inspiré, mais isolé dans son génie incompris. C'est aussi à cette époque-là que l'imaginaire scientifique vient réactiver l'antique fascination pour la création d'un être artificiel, comme l'illustre le personnage de Frankenstein. La science se profile comme le nouvel acteur démiurgique et prophétique. La rencontre de l'art et de la science, sous la forme des nouvelles médiations technologiques telles que le cinéma, la télévision ou l'informatique, marquera le XXe siècle.

Une version actualisée du mythe de Pygmalion en somme...

Exact. Des films comme «Intelligence artificielle» ou «Simone» revisitent ce mythe du génial sculpteur épris d'amour pour sa création. Ils racontent l'histoire de créatures créées de toutes pièces grâce au génie humain aidé par la technologie, créatures qui se font passer pour réelles, tel l'enfant-Pinocchio jouant dans «I.A.». Le créateur humain tombe sous l'emprise de sa création matérielle ou virtuelle, ce qui, dans une perspective chrétienne, correspond bien au péché d'idolâtrie: l'homme se met à adorer ce qui est sorti de ses propres mains, prenant ses rêves pour des réalités.

Faut-il y voir la survivance d'anciens problèmes propres à la tradition chrétienne?

L'imaginaire chrétien continue en effet à habiter notre imaginaire contemporain, pourtant largement sécularisé. N'éprouvons-nous pas une certaine gêne ou crainte, pour ne pas dire une certaine culpabilité, devant les nouveaux pouvoirs démiurgiques des scientifiques? C'est peut-être là aussi la clé de la survivance du terme d'idolâtrie dans le discours critique actuel dénonçant les nouvelles idoles et fétiches dans des termes fort similaires à ceux des prophètes bibliques ou des penseurs des Lumières. L'image, essentiellement télévisuelle ou virtuelle, est ainsi mise au banc des accusés. Jetée en pâture aux regards crédules, elle encouragerait une fusion régressive, transformant les objets en sujets et les sujets en objets.

Celui qui fustige les idoles agit-il sans arrière-pensées?

Non. Celui qui détruit les «fausses» images, l'iconoclaste, agit toujours avec un sentiment ambigu. Sa rage de destruction trahit souvent une crainte inavouée devant les pouvoirs incontrôlables des simulacres. A la violence de l'image répond la violence contre les images. Le penseur «éclairé» cherche à substituer à l'adoration des images mensongères un culte de la Vérité, du fait réel, imposant de la sorte un nouveau «faitichisme», comme le nomme Bruno Latour. Il ne parvient pas ainsi à briser le cercle de l'idolâtrie-iconoclasme, qui fait de la seconde la figure inversée de la première.

Comment définiriez-vous le terme idole aujourd'hui?

Précisons d'abord qu'une image n'est pas bonne ou mauvaise en soi. Elle ne s'appréhende que dans le cadre du dispositif qui la montre et de la parole qui l'accompagne. Qui est derrière les représentations? Nous-mêmes. L'homme aime à tomber sous le charme de ses propres créations. Cette fascination n'a guère évolué depuis les origines, puisqu'elle répond à un besoin naturel de l'homme, qui est un désir de suppléer l'absence de l'être aimé. C'est ce que montrent les premiers mythes fondateurs de la création artistique, liés étroitement à la mort et à l'amour. C'est également ce que rapporte la Bible pour expliquer l'origine de l'idolâtrie: celle-ci advient lorsque ce qui n'est que re-présentation devient le lieu de la présence; l'image supplée si bien à l'être absent qu'elle finit par prendre sa place. L'homme a besoin de voir ce qui ne lui est plus visible ou ce qui lui reste invisible. Si ce donné anthropologique n'a guère changé au fil du temps, les dispositifs techniques qui portent l'image au regard ont par contre considérablement évolué.

Quelle influence les nouvelles technologies ont-elles pu exercer?

La photo rend plus fidèlement compte de l'absent qu'une gravure ou une peinture. Parce que l'instantané a «touché» ce qu'il représente. Il suffit d'imaginer ce que l'on ressent si l'on déchire la photo d'un être cher. On sent qu'il s'agit d'un acte fort, qui atteste d'une certaine présence de l'être dans l'image. Les nouveaux médias, cinéma et télévision, vont renforcer ce sentiment. Ils vont contribuer à substituer aux arts plastiques les arts de la scène ou arts performatifs. Le sport n'échappe pas à cette logique. Les dieux du stade symbolisent un génie d'un autre ordre, physique, l'exploit étant mis en scène dans une liturgie profane bien réglée. Porté au regard par des dispositifs techniques qui en multiplient la présence et renforcent l'illusion de proximité, l'acteur, le chanteur et le sportif deviennent les objets de tous les désirs d'identification, intelligemment exploités par l'industrie du spectacle. La télé-réalité n'est que le prolongement de cette logique.

C'est-à-dire?

La télé-réalité tend à annihiler le média. L'écran ne fait plus écran. On atteint ainsi un idéal fantasmé de proximité, de parfaite rencontre ou identification entre l'«acteur» et le téléspectateur qui interagit ou plutôt agit à travers son double cathodique. On observe le même phénomène dans les jeux vidéos qui transforment le joueur en acteur. Le cinéma ne permet pas ce degré d'identification. Il montre toujours les choses avec une certaine distance. Devant le grand écran, tout le monde est conscient qu'on a affaire à un absent et à de la fiction. Aujourd'hui, on a franchi un pas supplémentaire en abolissant au maximum cette distance. Conséquence: le caractère sacré de l'image diminue par rapport à l'époque où elle conservait une aura à la fois proche et lointaine. Par contre, elle répond davantage à ce désir mimétique, profondément enraciné en l'homme, désir qui consiste à rentrer dans l'image et à incarner son double.

Ce qui a changé, c'est qu'avant l'idole était essentiellement mise au service du pouvoir religieux ou politique?

C'est le marché qui dicte aujourd'hui ses lois. Cela dit, l'appât du gain a toujours été assimilé à une forme tout aussi perverse d'idolâtrie, en ce sens que l'argent est un objet investi d'une valeur qu'il n'a pas réellement. Il est de ce point de vue intéressant de remarquer que les attentats du 11 septembre ont pu être compris comme un acte iconoclaste visant les «idoles» de l'économie américaine, comparable à la destruction des bouddhas par les Taliban quelques mois plus tôt dans la vallée de Bamiyan. Le réflexe devant cette atteinte portée aux symboles du pouvoir occidental fut d'exercer un contrôle maximum sur l'image, comme l'atteste la couverture médiatique partielle et partiale de la guerre en Irak. Nous sommes bien à l'ère de la guerre des images, qui n'est pas une guerre sans perte, humaine, et profit, économique.

Peut-on pour autant encore parler d'idole pour décrire ces nouveaux phénomènes liés aux lois du marché et de l'industrie du spectacle?

Tous les secteurs investis par le sport, la mode, le showbiz, etc. sont, nous dit-on, producteurs d'idoles. Mais les réels façonneurs de simulacres, les nouveaux Pygmalion, ce sont les médias qui savent user et abuser de ce qui touche le plus et donc se vend le mieux, à commencer par le sexe et la violence. Deux dimensions qui renvoient à l'amour et à la mort qui forment, comme je l'ai déjà dit, les noyaux durs de nos imaginaires. Si le terme d'idole peut encore nous éclairer sur nos manières de nous aliéner aux images, il faut admettre qu'il s'agit d'une notion idéologiquement piégée. C'est un terme discriminatoire utilisé par les censeurs de notre société du spectacle, qui n'ont de cesse de dénoncer les sortilèges de l'image.

Comment éviter de succomber aux charmes de l'image? En les interdisant purement et simplement?

Pourquoi devrait-on renoncer aux charmes de l'image? Ne serait-il pas plus judicieux de révéler les mécanismes qui la construisent et l'exhibent, de faire la part entre la parole accompagnatrice qui aveugle et celle qui décille? Inviter à une éducation à l'image plutôt qu'à une rééducation de l'image ne revient pas à chercher à convertir celle-ci à la religion de la raison, à la rendre plus sage, comme le veut le dicton, mais à donner l'occasion d'en jouir en toute conscience de son caractère foncièrement fictionnel.

Propos recueillis par Laurent Raphaël

© La Libre Belgique 2004


GUSTAVE FLAUBERT, écrivain français: «Il ne faut pas toucher aux idoles: la dorure en reste aux mains.» Extrait de Madame Bovary. LUDWIG FEUERBACH, philosophe allemand: «L'idole se différencie de Dieu en ce qu'elle est quelque chose alors que Dieu est tout.» Extrait des Pensées sur la mort et sur l'immortalité. WILBUR ADDISON SMITH, écrivain sud-africain: «Le peuple met autant de plaisir à renverser les idoles dont il s'est lassé qu'il en a pris à les ériger.» Extrait de Le Dieu fleuve. Un don du ciel «DE JOUR EN JOUR, JE M'ÉMERVEILLAIS DES AVANTAGES qu'il y avait à être à ce point célèbre, cela m'ouvrait une préséance, une irradiation qui m'allaient comme un gant, et comblaient prodigieusement ce manque de personnalité qui me lésait depuis toujours. En faisant de moi quelqu'un de célèbre le sort m'attribuait mieux qu'un don, une sorte de réparation, un dédommagement pour toutes ces années passées à n'être que moi.» Extrait de «L'idole», dernier roman de Serge Joncour, Flammarion, 2004. Religion et représentation «SOCIÉTÉS SORTIES DE LA RELIGION OU NON, le paradoxe est que la religion a beaucoup à nous apprendre sur les écrans et la représentation. Il serait peut-être temps de s'en souvenir avant qu'il n'y ait plus de théologiens, plus de penseurs de la religion, ou que ceux-ci soient simplement nommés par des pouvoirs qui cherchent à contrôler le pouvoir des images. Car, de même que la démocratie renvoie à une indétermination fondamentale (...) , les images renvoient à de l'irreprésentable.» Extrait du dossier «Images, écrans et nouvelles idolâtries» paru dans la revue «Esprit» en juin 2004. L'idole, une contrefaçon «SI LE DIVIN PEUT REPRÉSENTER UN IDÉAL HUMAIN, l'idole sera ce qui pervertit cet idéal en le concevant comme ce qui découlerait d'une loi divine. De ce point de vue, on peut dire que l'idole est une représentation tronquée de l'homme. Avant d'être une contre-vérité de divinité, l'idole est une contrefaçon d'humanité.» Yves LEDURE, dans «Autour de l'idolâtrie, figures actuelles de pouvoir et de domination», Édition des Facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles, 2003. Plaisir de faire et de défaire «L'HOMME A INVENTÉ LES IMAGES POUR MAÎTRISER SON MONDE INTÉRIEUR, établir des liens avec ses semblables et jouer avec les apparences, voilà le point de départ d'où il nous faut partir. Car c'est sur chacun de ces chemins de liberté que nous risquons de nous égarer, aujourd'hui plus que jamais, surtout si nous ne recevons aucune aide face aux pièges qui nous sont tendus. Notre désir de maîtriser notre monde intérieur en nous appuyant sur des images peut nous pousser à adopter des modèles irréalistes parce que nous les voyons glorifiés sur les écrans, et ce risque est d'autant plus grand que nous sommes prêts à tout pour avoir une meilleure estime de nous-mêmes.» Serge TISSERON, «Les bienfaits des images», Odile Jacob, Paris, 2002.