L'érosion du budget... Inexorablement

Depuis 1984, le budget de la Défense en Belgique a diminué de plus de 50 pc. Comment vouloir une Europe de la Défense sans y mettre les moyens? Gap entre un discours et les actes.Opinion de FRANCIS BRIQUEMONT

FRANCIS BRIQUEMONT

FRANCIS BRIQUEMONT, Lieutenant-général e.r.

Le 2 décembre 2004, j'ai évoqué la création de l'Agence européenne de défense (AED) en soulignant ce qu'elle pouvait représenter comme avancée dans la mise en oeuvre d'une politique de défense européenne. J'indiquais, cependant, que cette avancée pourrait facilement être entravée par une série de «freins» à la disposition de ceux qui craignent de voir mise en cause «leur» souveraineté nationale.

Force est pourtant de constater que les «discours» de nombreux responsables politiques sur la nécessité de faire l'Europe de la défense n'ont d'égal que le refus de ces mêmes responsables de passer aux «actes» et d'accepter que la mise sur pied d'une défense commune exige non seulement un abandon partiel de souveraineté mais aussi des moyens budgétaires suffisants.

Comme l'écrit si bien J.-M. Colombani dans «Le Monde» du 5 novembre: «Non que l'Europe ait à se doter d'un budget de défense aussi gargantuesque que celui dont bénéficie le Pentagone. Mais, tant qu'il faudra aux Européens l'appui militaire américain pour intimider une puissance aussi médiocre que le fut la Serbie de Milosevic, tant qu'ils considéreront la moindre augmentation du budget militaire comme une régression sociale, rien ne changera (...). Lorsqu'on veut, à bon droit, réglementer l'usage de la force, il faut pouvoir en disposer.» Or, aujourd'hui, écrivait récemment «Le Figaro» (1): «Partout en Europe, sauf en France, au Royaume-Uni et en Grèce, les budgets de la Défense sont en train de s'effondrer. On pèse ce qu'on mérite.»

Revenons donc, une fois de plus, à la politique belge de défense pour autant qu'on puisse employer le mot «politique» pour qualifier la gestion du département de la Défense depuis vingt ans.

La Belgique fournit un exemple type de la distorsion qui peut exister entre le «discours» et les «actes» dans le domaine de la politique de défense.

Au début de cette année, dans ces colonnes, suite à la publication du «Plan directeur de la défense», énième mouture des plans successifs de déstructuration de nos forces armées, j'avais indiqué que, depuis 1984, le budget de la Défense était pratiquement resté identique en francs (ou euros) courants, ce qui signifiait une diminution réelle considérable, plus de 50 pc, de notre effort de défense.

Nous sommes pourtant passés à une armée de métier, début des années 90, passage qui aurait dû exiger un effort budgétaire tout particulier dans le domaine du personnel, et, depuis 1992, on ne compte plus les missions extérieures imposées à nos unités opérationnelles, ce qui a quand même entraîné quelques surcoûts dans le domaine même du «fonctionnement». En outre, l'adaptation de nos forces à la nouvelle donne stratégique et à l'évolution des conflits a une influence importante sur le plan des investissements nouveaux à réaliser.

La lecture du Flash Direct n°11 du 18 octobre dernier, signé par le ministre de la Défense illustre, ô combien, l'absence totale de volonté politique du gouvernement actuel dans l'élaboration d'une politique de défense digne de ce nom. Ce document mérite d'être parcouru.

Il n'est malheureusement pas le premier du genre depuis... 20 ans.

Au premier paragraphe, on peut lire que: «Afin d'arriver à un budget en équilibre (...), le gouvernement a décidé d'opérer des économies sur l'ensemble des départements fédéraux.»

Notre pays, hélas!, fait face à une dette impressionnante mais il faut bien constater que les gouvernements fédéraux successifs n'étant plus que des coalitions de partis régionaux aux objectifs fondamentalement différents, il leur devient impossible de fixer des priorités et/ou de trancher dans les abus. La solution la plus facile consiste donc à opérer des économies sur «l'ensemble» des départements. La Défense étant la dernière des dernières priorités de nos partis régionaux, il n'est donc pas étonnant que le budget de la Défense pour 2005 soit amputé de 83 millions d'euros. Sur un budget fixé à 2,651 milliards d'euros, cela fait quand même 3 pc! Pour rappel, le budget de 2003 avait déjà été raboté de 75 millions d'euros... Et c'est ainsi que de dizaines de millions en dizaines de millions d'euros -ce qui représente beaucoup de milliards d'ex-francs belges!-, le budget diminue chaque année en valeur réelle et c'est pourquoi, n'en déplaise à certains, nos forces armées vont de restructuration en restructuration tous les 3 ou 4 ans.

Le communiqué du ministre signale que cette réduction de budget n'aura pas d'influence sur le budget du personnel (c'est-à-dire qu'il y aura respect des accords sectoriels) ni sur les investissements prévus... Ce qui n'est pas tout à fait exact. Si on ne touche pas au budget du personnel ni au budget investissements, il n'est pas étonnant d'entendre certaines voix s'élever pour s'alarmer de la diminution inévitable du budget fonctionnement. Car toucher au fonctionnement, c'est toucher à l'entraînement, donc, qu'on le veuille ou non, au niveau opérationnel des unités.

A propos des investissements, le Flash Direct n°11 nous apprend quand même que l'achat de frégates, «qui n'avait pu se concrétiser en 2004, sera de toute manière reporté à l'exercice suivant». Il serait intéressant de connaître le nombre de programmes qui, depuis 1999, ont été reportés «à l'exercice suivant» pour autant qu'ils n'aient pas été tout simplement supprimés. Magnifique illustration de la théorie des «plans à horizons glissants» qui, couplée à un concept du «minimum suffisant» défendu aujourd'hui par certains planificateurs pour traduire «misère croissante», montre bien l'érosion inexorable de l'outil de défense belge.

Il est aussi rappelé que le gouvernement avait décidé l'an dernier de «doter, à partir de 2005, le budget de la Défense d'un accroissement de 0,5 pc». Cette mesure sera postposée d'un an... Sans rire dans le texte! Quand on pense que, depuis 1999, le budget de la Défense devait au moins être indexé. Nous en sommes loin... Et ce 0,5 pc est, bien sûr, à ajouter aux 3 pc de... rabotage déjà signalé.

Passons sur les deux derniers paragraphes du communiqué où nous apprenons que «la Défense renforcera sa politique de bonne gestion pragmatique» et que «c'est ensemble que nous relèverons, une fois de plus, ce défi». Cela fait plus de vingt ans que les militaires belges relèvent le défi de la diminution réelle continue du budget de la défense.

Cela n'empêche nullement les gouvernements belges successifs de clamer leur soutien à l'élaboration d'une politique de défense européenne. Cette attitude de la Belgique me fait penser à l'agitation de la «Mouche» dans la fable du «Coche et la Mouche» de La Fontaine que le fabuliste terminait ainsi:

«Ainsi, certaines gens faisant les empressés,

S'introduisent dans les affaires,

Ils font partout les nécessaires,

Et, pourtant importuns, devraient être chassés.»

Le problème est qu'au sein de l'UE, autour du «Coche» que constitue la création d'une défense européenne solide et... crédible, il y a beaucoup de «Mouches».

(1) Le 8 septembre 2004.

© La Libre Belgique 2005