Général, la défense a un avenir

PHILIPPE MONFILS

Hier, le général Briquemont se lamentait du faible niveau des crédits affectés à la défense. Aujourd'hui, constatons que l'armée, son statut et ses missions ont changé. Et battons-nous!

Ministre d'Etat

Député

Président de la Commission de la Défense Nationale

Dans un article publié hier consacré à l'armée par le Lieutenant-général en retraite Francis Briquemont, celui-ci, sur 4 colonnes, se lamentait du faible niveau des crédits affectés à la défense.

Ce faisant, il s'inscrivait dans le long défilé des pleureuses publiques qui, de la culture à la santé, de l'enseignement à la coopération au développement, de l'emploi à la justice, considèrent que les pouvoirs publics n'assument pas leurs responsabilités financières à l'égard de chacun de ces secteurs.

Il est vrai que, idéalement, l'Etat devrait pouvoir faire plus. Mais à peine d'écraser le citoyen sous une charge fiscale et sociale insupportable, le budget n'est pas extensible.

Monsieur Briquemont écrit fort aimablement (!) à l'intention de nos ministres que: «Les gouvernements fédéraux successifs n'étant plus que des coalitions de partis régionaux aux objectifs fondamentalement différents, il leur devient impossible de fixer des priorités... »

D'une part le Lieutenant-général Briquemont devrait connaître - au moins un peu - la Constitution, les lois fondamentales et la manière dont se forme le gouvernement, de l'autre il devrait suivre davantage les médias. Il constaterait que le gouvernement a fait des choix politiques: ils s'appellent santé, sécurité sociale, réduction des charges fiscales, développement des PME, emploi, meilleur fonctionnement de la justice et des forces de police.

Oui, c'est vrai, la défense n'est pas prioritaire. Elle ne l'est d'ailleurs dans aucun Etat européen. Un rapport récent de l'UEO montre que globalement, le ratio dépenses de défense par rapport au PIB européen a diminué en francs constants de 25 pc en 10 ans. Ce sont, évidemment, les dépenses de capital qui sont les plus touchées. Si on prend les dépenses des 5 grands Etats européens (Allemagne, Royaume-Uni, France, Espagne, Italie), les dépenses en capital ont diminué de 27 pc.

A cette réduction généralisée, il doit toutefois y avoir une raison. La raison en est que la menace a changé, que la grande peur de l'Est, exorcisée pendant des années par les chars, les canons et les milliers d'hommes massés aux frontières, a disparu. Elle a laissé la place à d'autres types d'agressions comme le terrorisme, les conflits inter-régionaux ou inter-ethniques, les risques d'attentats bactériologiques ou chimiques. La réponse militaire est évidemment différente et ne se calcule plus en nombre de divisions.

De plus, aucune population européenne, ni aujourd'hui, ni demain, n'est prête à s'entendre dire que l'on diminue les budgets sociaux, de santé ou de sécurité intérieure ou que l'on augmente les prélèvements sur les citoyens pour augmenter les budgets de la défense. Prétendre le contraire est parfaitement démagogique.

Monsieur Briquemont s'arrête évidemment à son incantation relative à la maigreur des budgets militaires mais ne pose pas la vraie question fondamentale que l'on doit résoudre: avec un budget de 2,5 milliards d'euros, comment organiser notre armée, comment faire face aux nouveaux défis?

D'une part, il faut participer à l'effort de défense des pays européens. D'autre part, nous devons apporter notre contribution aux efforts de maintien ou de restauration de la paix hors des frontières européennes. Cette responsabilité est essentielle. On ne peut pas à la fois célébrer les éléments positifs de la mondialisation, se réjouir de la multiplicité et du resserrement des contacts politico-diplomatiques dans tous les forums internationaux et ignorer les drames qui se jouent un peu partout dans le monde où des populations sont prises en otage, martyrisées, où des pays sont menacés d'invasions, où la force brutale balaye les droits de l'homme.

La Belgique doit donc participer à cet effort de paix.

Je trouve que dans ces deux missions, européenne et internationale, la Belgique s'en tire bien.

Nous sommes présents de manière importante dans les Balkans et en Afghanistan. Nous avons accompli au Congo un gros effort de formation de la première brigade congolaise et bientôt d'une deuxième brigade, en partenariat avec l'Afrique du Sud. Nous avons des instructeurs au Bénin, des observateurs ou officiers de liaisons au Liban, en Israël, au Cachemire, au Laos, au Cambodge... Nous avons un corps d'attachés militaires.

Le nombre d'effectifs déployés dans les opérations auxquelles la Belgique participe varie de 600 à 1000 selon les moments et les modalités de rapatriement.

Pour avoir suivi depuis un an presque toutes les missions de la Défense, je puis attester du fait que nos militaires sont bien préparés et sont bien considérés par leurs collègues d'autres pays.

Le militaire belge en opération extérieure est bon. Et de plus, il s'intègre facilement dans les opérations conjointes Onu, Otan, défense européenne.

Je tiens ici à leur rendre hommage parce qu'il n'est jamais facile de vivre loin de chez soi, parfois en milieu hostile confronté à des problèmes qui sont le lot quotidien de ceux qui travaillent dans des pays peu développés et à la sécurité incertaine.

Au plan strictement européen, nous assumons aussi nos responsabilités par exemple en mettant 500 hommes à la disposition des «battle-groups» constitués à partir du noyau de l'Eurocorps franco-allemand.

Pourrait-on faire plus? Mettre plus d'hommes sur le terrain, multiplier notre présence sur tous les théâtres?

D'abord, la défense travaille en relation avec les affaires étrangères et en fonction des décisions gouvernementales. C'était et c'est toujours le cas par exemple pour les demandes américaines ou de l'Otan à l'égard de l'Irak.

De plus, l'efficacité d'une force armée ne se mesure pas exclusivement au nombre de soldats déployés. Equipement, matériel adéquat, analyse du terrain sont évidemment essentiels.

Un pays comme la Belgique ne peut évidemment pas aligner ses divisions, il vaut donc mieux déterminer des niches où nous sommes particulièrement compétents et assurer ces services-là dans le cadre des opérations militaires ou humanitaires auxquelles nous collaborons.

Enfin, il y a évidement aussi des impératifs budgétaires. Avec la durée des missions fixée à 4 mois, 1000 hommes à l'étranger, cela fait en fait 3000 sur une année, avec tout ce que cela entraîne en Belgique au niveau de la logistique notamment.

Le budget des opérations extérieures a d'ailleurs considérablement augmenté. On se heurte à un certain moment à la rigidité du budget.

En effet, 61 pc de celui-ci est affecté au personnel, soit plus de 40000 hommes et femmes. 25 pc va au fonctionnement, 13 pc à l'équipement.

Notre souci est de réduire le personnel à 35000 à l'horizon 2015 et de rééquilibrer le budget sur une base 50-25-25. C'est à cet objectif que correspond le Plan directeur approuvé par l'ensemble du Gouvernement.

Atteindre cet objectif est essentiel. Nous ne pouvons pas présenter le visage d'une armée moderne, bien équipée, jeune, mobile si nous restons à la traîne en matière d'équipement et de matériel et si nous ne pouvons offrir à nos soldats trop âgés pour poursuivre la carrière militaire des possibilités d'emplois dans d'autres secteurs.

On travaille à tout cela. En matière d'équipements, je me réjouis de ce que, malgré les limites budgétaires, le gouvernement vient d'approuver l'achat de 352 MPPV (Multi Purpose Protected Vehicles). D'autres marchés vont suivre (équipement des Pandur en véhicules de reconnaissance, blindés sur roues AIV, etc).

En ce qui concerne la formation du personnel, il faut poursuivre l'effort en qualité et en diversification sans oublier de souligner le niveau d'excellence de nos écoles militaires et de défense.

Enfin, au plan international, contrairement à ce que dit Monsieur Briquemont, l'idée de défense européenne fait son chemin. Lentement, comme toujours en Europe, mais de manière constante, comme l'indiquent d'ailleurs les textes consacrés à la défense dans la constitution européenne, ou l'importance croissante attachée au fonctionnement de l'Agence européenne de l'armement, qui, à terme, devrait contribuer aussi à rééquilibrer des échanges militaires USA - Union européenne.

Bref, si tout est loin d'être parfait - pourquoi, sinon, ferait-on encore de la politique? -, les choses s'améliorent et la structure unique tendant à supprimer concurrence et doubles emplois au sein des différentes composantes de l'armée s'installe progressivement dans les esprits.

Certes, une grande famille de 40000 membres présente toujours des dysfonctionnements, des mécontentements, des frustrations, voire des peurs cachées. Aux responsables de tenir compte de ces réactions et de rencontrer tous ces problèmes.

Mais l'essentiel, c'est de donner un avenir à la défense et aux jeunes qui demain voudront y faire carrière.

L'essentiel, c'est que les militaires belges soient présents sur les divers théâtres d'opération et y fassent l'objet de commentaires positifs de la part des autres armées.

Plutôt que de m'associer aux gémissements qui n'entraînent qu'esprit négatif et abandon, je préfère modestement me battre pour contribuer à réussir l'armée de demain.

© La Libre Belgique 2005