De la nécessité des débats sur la Défense

Comment qualifier la réponse du député Philippe Monfils à l'opinion du Général Briquemont sur l'érosion du budget de la Défense? La critique n'est-elle pas nécessaire au politique?

JOSEPH HENROTIN

JOSEPH HENROTIN, Doctorant en sciences politiques, ULB
Membre du Réseau multidisciplinaire d'études stratégiques (RMES) (1)

Si je devais caractériser mon sentiment après la lecture de la réponse de Philippe Monfils à la suite de la parution de l'article du général Bricquemont sur l'érosion du budget de la défense («La Libre» des jeudi et vendredi 20 et 21 janvier), ce serait «perplexité». L'article du président de la commission de la Défense nationale de la Chambre - l'organe parlementaire permettant de contrôler le travail de notre Défense - me semble en effet, par de nombreux aspects, être le reflet de certaines pratiques qui ne rendent pas service ni au département, ni à la liberté d'expression. Précisons d'emblée: je n'en veux à personne et il n'est pas question de donner des leçons.

Mais, en indiquant que le général Bricquemont «se lamentait du faible niveau des crédits affectés à la défense» et que «ce faisant, il s'inscrivait dans le long défilé des pleureuses publiques qui, de la culture à la santé, de l'enseignement à la coopération au développement, de l'emploi à la justice, considèrent que les pouvoirs publics n'assument pas leurs responsabilités financières à l'égard de chacun de ces secteurs», le député aborde la notion de débat public - et la Défense, c'est public - sous un angle délicat. Certes, on peut penser ce que l'on veut d'un intervenant et de la justesse de ses propos.

Mais pourquoi donc, précisément alors qu'il a acquis une expérience de terrain considérable, le classer dans cette catégorie de «pleureuses » - les chercheurs, dont je suis, apprécieront par ailleurs - en reconnaissant à peine que Francis Bricquemont venait d'esquisser l'histoire de la diminution du budget de la Défense? Encore faut-il souligner que l'expérience des guerres de Yougoslavie - le général y aura été un des acteurs et un des observateurs les plus critiques - a été un des éléments pris en compte dans la définition de la réforme de la Défense. Par ailleurs, si notre action est aussi bien considérée de la part de nos partenaires, c'est aussi grâce aux états de service de gens comme le général Bricquemont.

Certes, les missions de cette dernière ont évolué et le monde a changé, radicalement. On ne peut d'ailleurs que se féliciter du véritable effort conceptuel mené par la Défense pour s'y adapter et Philippe Monfils, de ce point de vue, a raison de le souligner. Mais par ailleurs, un plan n'est pas tout. Il faut le mettre en oeuvre. Il doit aussi pouvoir s'adapter en cours de route. Pour ne reprendre que l'exemple des blindés que citait le président de la commission de la Défense, on a pensé, comme d'autres armées, qu'ils seraient utiles. Mais entre-temps, la guerre d'Irak a laissé des leçons amères aux forces américaines utilisant ces blindés légers à roue.

Ils sont trop peu blindés. Ils seraient utiles dans les opérations en Afrique ( si nous les avions eus sur le terrain, nous n'aurions probablement pas perdu nos paras et nous ne nous serions pas retirés d'un pays qui allait basculer dans un génocide) mais, que le mandat de la force internationale en Afghanistan change et que nous opérions à la frontière avec le Pakistan, et nous aurions des pertes. Du moins, si nous nous en tenons au plan initial et que nous ne les «surblindons» pas. Et «surblinder», ça veut dire avoir tiré des leçons.

Comment alors tirer des leçons et améliorer ainsi, avec les moyens qui sont les nôtres, l'outil? Simplement, par l'observation et la critique. En plus, bien évidemment, du travail de nos officiers, dans les états-majors. Lorsqu'un pays dépense une somme aussi importante que 2,5 milliards d'euros - la Défense est un des postes fédéraux financièrement les plus lourds - il doit le faire à bon escient. Et c'est vrai que là, la taille du budget n'est rien par rapport à la qualité de son utilisation. Un débat public est toujours souhaitable à ce niveau. C'est le cas dans des Etats comme la France ou l'Allemagne, mais aussi dans des Etats plus comparables à la Belgique, comme le Portugal, le Danemark ou les Pays-Bas. Aux Etats-Unis ou à Singapour, l'attention portée à la recherche est telle que les revues militaires regorgent de critiques, y compris à l'égard des décisions gouvernementales en matière de défense.

Ce n'est pourtant pas l'anarchie intellectuelle à Washington ou dans la Cité-Etat. Parce que la règle de base n'est pas l'«attaque» bête et méchante des décisions mais l'argumentation. Corollaire direct, un bon nombre d'articles de ces revues sont des perles en termes d'histoire, de stratégie théorique, de science politique ou, plus largement, de méthode. Ils sont souvent cités d'ailleurs dans des ouvrages académiques. La rationalité et l'argumentation prédominent tandis que ces revues sont «ouvertes» à tous. Du civil à l'analyste en passant par le lieutenant et jusqu'au général, on s'exprime. Les débats y sont parfois très vifs.

On pourra certes me rétorquer que la réponse de Ph. Monfils à F. Bricquemont était argumentée. Mais en indiquant que «plutôt que de m'associer aux gémissements qui n'entraînent qu'esprit négatif et abandon, je préfère modestement me battre pour contribuer à réussir l'armée de demain», le député sous-estime peut-être aussi la volonté de se battre du général, dont le moins qu'on puisse en dire est qu'il ne s'épargne jamais un article. Maintenant à la retraite, c'est sa façon de combattre. Au demeurant, toutes les personnes que je connais en Belgique et qui travaillent sur les questions de défense veulent donner au pays et à l'Europe un outil crédible, adapté et efficace. C'est vrai, nous ne sommes pas toujours d'accord entre nous. Mais c'est très bien ainsi. Car le consensus, ce n'est pas toujours la Raison. De nombreux exemples de l'histoire militaire nous le rappellent.

C'est parce qu'on a trop écouté certains et ignoré d'autres que nous avons abouti à des échecs flagrants. Sur la Ligne Maginot, à Eben Emael, en Bosnie ou au Rwanda. Nous avons parfois perdu des vies tout à fait inutilement. La Défense, de ce point de vue, ne sera jamais un «dossier» comme un autre. Adopter une telle posture, c'est souvent lui renier sa charge politique - non au sens partisan mais bien au sens le plus élevé qui soit. Sinon, elle deviendrait une affaire purement technocratique. Or, la défense a toujours été une des premières raisons d'être de l'Etat, de l'Angleterre de 1688 au Vanuatu, en 1986. Elle mérite bien un débat. Sain, ouvert et ne craignant pas la critique mais la recherchant.

Certes, on ne changera pas les priorités gouvernementales. On peut le considérer comme un fait. Mais la diminution du budget de la Défense est elle aussi un fait. Or, si les budgets se réduisent - et le général a raison de souligner que le gouvernement n'a pas tenu sa promesse d'indexer le budget de la Défense - nous aurons d'autant plus besoin d'une véritable capacité d'innovation. Nous aurons surtout besoin de dépasser cette simili-culture qui voudrait que l'un ait tout à fait raison et l'autre tout à fait tort. Et qu'on lui ferait sentir à coup de phrases plus ou moins dénigrantes, une tendance qui émerge çà et là dans les discours politiques, en même temps qu'il reflète certaines dérives anti-intellectualistes. Le monde est chaque jour plus complexe. Le débat, c'est donc aussi la nuance. Et les vrais arguments. En nous rappelant, peut-être, cette citation trop peu connue de Voltaire, pour qui «je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire». Sans quoi la liberté d'expression connaîtra elle aussi une érosion. Et vu que nous parlons de défense... on peut aussi considérer que là réside une vraie menace.

(1) Web: www.rmes.be

L'auteur s'exprime à titre personnel.

© La Libre Belgique 2005