«La mémoire du Congo»: les manqués d'une expo

ANTOINE TSHITUNGU KONGOLO

L'exposition au musée de Tervuren a beau être la plus ambitieuse jamais organisée sur la colonisation, les questions restent. Notamment celles de l'objectivité et du but poursuivi.

Poète et auteur de plusieurs ouvrages sur le Congo et l'Afrique centrale

Le film du Britannique Peter Bate (1) consacré à l'époque léopoldienne et à sa cohorte insoutenable d'atrocités avait déclenché un tollé de protestations en Belgique.

Les dirigeants du musée de Tervuren, haut lieu d'archivage de la mémoire coloniale, avaient promis une réplique appropriée, sous la forme d'une exposition dont Jean-Luc Vellut, historien chevronné, a assuré la coordination scientifique.

Telle que déclinée, cette exposition intitulée «La mémoire du Congo. Le temps colonial» est la plus ambitieuse qui ait jamais été organisée à propos du passé colonial de la Belgique au Congo. Les jalons en sont, en amont, le millésime de 1885, date de la conférence de Berlin qui avalisa l'autorité de Léopold II, roi des Belges, en qualité de roi souverain. Une première dans l'histoire de la colonisation des peuples exotiques, sous l'égide des Européens, et, en aval, 1960, qui marque l'accès du Congo à sa souveraineté.

La trajectoire de l'Etat indépendant du Congo, qui s'acheva en 1908 par une cession à la Belgique, fut loin d'être un fleuve paisible. Le monarque belge, féru de modernité, jeta les bases d'une exploitation économique à grande échelle, au prix de projets humainement coûteux et financièrement ruineux. Le chemin de fer Matadi-Léopoldville fut un des tout premiers à être construits en Afrique noire; il contribua à forger le Congo d'aujourd'hui tant du point de vue économique que culturel.

Voilà pour le côté vitrine. Quant aux méthodes d'exploitation en vigueur pendant 36 ans de règne, elles étaient loin d'être à l'abri de reproches. La cession de l'Etat du Congo fut marquée par une campagne de dimension mondiale dirigée contre Léopold II. Le scandale des mains coupées fut la pièce maîtresse de l'arsenal de ses détracteurs et le symbole répulsif d'un système qui avait ravalé les Congolais, vivant dans des zones d'exploitation de caoutchouc, en véritables sous-hommes, soumis à des pratiques d'une insoutenable barbarie afin de répondre aux demandes du marché mondial dont le roi tira de juteux bénéfices. Cette période est évoquée avec force détails dans l'exposition mais de manière à conforter la thèse selon laquelle s'il y eut atrocités, parler de génocide serait excessif.

L'on en vient à la dimension idéologique de ce projet gigantesque, à l'image de ce qui fut entrepris et réalisé au Congo belge. S'agirait-il, ni plus ni moins, de blanchir Léopold II, qui plus est, a posteriori? Cela au mépris de certains massacres lui imputés et incontestablement établis par la commission d'enquête de 1905.

L'argumentation principale opposée aux tenants du génocide tend à exhiber l'absence d'un recensement fiable à l'époque et d'un Etat civil dûment établi. C'est l'argument dit démographique; il est assez facile à battre en brèche. Rappelons que certains historiens soucieux de relativiser voire de banaliser les méfaits de la traite négrière argumentaient dans le même sens.

L'horreur des mains coupées, lesquelles ne devraient pas jeter l'ombre sur d'autres pratiques tout aussi inhumaines de la même époque, ne tient pas seulement au nombre de victimes mais aussi aux mécanismes d'un système qui s'autorise la violence uniquement pour assurer sa rentabilité. Cependant, elle suffit à notre avis pour condamner le monarque au tribunal de l'histoire et à le vouer aux gémonies.

Avec l'assassinat de M'siri en 1891, tué par un agent de l'EIC, le coffre-fort katangais tant convoité par la Grande-Bretagne tombait dans l'escarcelle de Léopold II, le roi souverain. De M'siri dont la mort brutale permit de mettre la main sur un formidable pactole minier, rien n'est dit dans cette exposition, laquelle pourtant se plaît à exhiber moult images de chefs médaillés probablement parce qu'ils furent des collaborateurs «loyaux» de l'Etat colonial.

La mémoire des Belges, plus de cent ans après la mort de M'siri, a du mal à affronter la violence de cet épisode de la conquête coloniale, jadis débité sous forme de représentations complaisantes, d'allure pieuse. L'historiographie coloniale s'était complu à démoniser le monarque katangais en l'affublant d'épithètes peu glorieuses tout en ceignant de lauriers celui qui lui avait porté le coup fatal, à savoir l'Anglais Bodson, pour ne pas le nommer. On aurait pu s'attendre à cet égard à une rupture avec l'historiographie coloniale ainsi que l'idéologie paternaliste qui la nourrissait. Las.

A quelques centaines de mètres de l'imposant bâtiment du musée de Tervuren reposent sept Congolais victimes de «l'exhibitionnisme colonial» puisqu'ils décédèrent de maladie lors de l'exposition de 1897, organisée à l'initiative de Léopold II, soucieux de sensibiliser son peuple, peu entiché d'aventures coloniales, à son oeuvre africaine. Nulle mention de cette tragédie longtemps occultée, laquelle prend un relief particulier dans la mémoire des migrants congolais actuels, soucieux de revisiter à leur manière l'histoire belgo-congolaise sans tabous ni omissions.

Par ailleurs, l'exposition n'apporte que peu d'éclairages sur le rôle pourtant crucial d'une série de personnalités afro-américaines et africaines présentes sur le territoire du Congo au moment des faits et qui apportèrent à la campagne contre le roi des Belges, dans ses différentes phases, des arguments décisifs. Ces humanitaires noirs émus par le sort de leurs «frères de race» mériteraient de quitter les marges où l'histoire écrite par les Belges les a confinés. Je pense à George Washington Williams, à William Sheppard, au Nigerian Shanu.

La notice consacrée à Paul Panda Farnana (né en 1888, il débarque en Belgique en 1900 et non avant) ne dit rien de substantiel sur les écrits, l'action et la pensée de cet universitaire qui posa les premiers jalons du nationalisme congolais et qui milita sous la bannière du panafricanisme, qui plus est.

Il faut rappeler qu'il brandissait des revendications fort en avance sur son temps. Panda fut de son vivant le poil à gratter de colonisateurs bien pensants et passait pour le cauchemar des missionnaires à qui il contestait urbi et orbi le monopole qu'ils détenaient en matière d'enseignement.

Orateur, conférencier, écrivain, polémiste, ce polyglotte soutenu notamment par Paul Otlet et Henri Lafontaine avait par ailleurs le tort de résider dans la métropole belge, au grand dam de ceux qui redoutaient sa plume et ses prises de parole. Il fut contraint de retourner au pays, où il mourut peu après dans des circonstances non encore élucidées.

Placée dans le cadre d'une commémoration nationale, l'exposition sur le temps colonial pose la question de l'objectivité et du but poursuivi.

Bien sûr toute exposition est construction et reconstruction; pour autant, les historiens belges, en prenant une position de défense de la mémoire de Léopold II, ne versent-ils pas malgré eux dans une historiographie hors de saison? Ne sont-ils pas au service de l'Etat belge et de ses intérêts, lesquels se traduisent par une volonté de ne pas rater le train de la reconstruction du Congo?

L'histoire ne souffre-t-elle pas dès lors de servir ce qui lui est le plus objectivement éloigné, c'est-à-dire la politique?

(1) Ce film produit par la BBC est intitulé «Le roi blanc, le caoutchouc rouge et la mort noire».

© La Libre Belgique 2005