Vu du mur...

Jérusalem, Qalqilya, mur des Lamentations et celui des colonies... Sans haine ni a priori, j'y ai vu l'humiliation et la peur, la sale peur, entretenue, première règle de ce grand jeu de l'absurde

MYRIAM TONUS

MYRIAM TONUS, chroniqueuse

Qu'est-ce donc qui m'autorise à parler de Jérusalem et de Qalqilya, du mur des Lamentations et de celui des colonies, moi qui ne suis ni juive ni palestinienne - et qui me sens pourtant l'une et l'autre, fille d'une mère qui passa sa jeunesse parisienne sous la botte allemande et d'un père qui passa la sienne dans un camp au fond de la Pologne. Fille de deux jeunesses pauvres, bousillées par la peur, la haine, le mépris et la colère et qui jamais ne s'en remirent. Qu'est-ce donc qui m'autorise à parler, sinon ce souffle d'une commune humanité, infiniment fragile, que l'on ne peut ni enfermer, ni s'annexer?

L'humanité s'est fracassée au siècle dernier, aspirée dans ce trou noir d'inhumanité qui creuse en la mémoire une trace unique. Nous savons désormais que la civilisation et la culture, la religion même, ne protègent pas de la barbarie, et même qu'elles peuvent en être les servantes monstrueuses. Au coeur du Yad Vashem, à Jérusalem, sont égrenés en continu, jour et nuit, les noms des enfants juifs victimes de la Shoah. Redoublement de la violence. Tache aveugle au coeur du trou noir, défaite de l'innocence par le mal à l'état pur. Comment cela pourrait-il ne pas marquer, de façon indélébile, la mémoire d'un peuple? Et je ne parle ici que des enfants... Oui, il faut décidément tenir ouverte cette blessure lorsqu'on pose le pied sur le sol d'Israël. Et pourtant...

Mon amie et moi passons, à pied, sous une chaleur de plomb, un check point entre Ramallah et Qalqilya, au milieu des femmes chargées de cabas, des rares hommes qui rentrent du travail. Il faut suivre un corridor balisé de blocs en béton, se faufiler dans une chicane en barres de fer. S'arrêter devant un jeune soldat - 20 ans, peut-être moins. Il examine nos passeports, le visage fermé, nous dévisage en silence, commence l'interrogatoire: d'où venez-vous? Où allez-vous? Pourquoi êtes-vous allées à Ramallah? Où logez-vous à Qalqilya?.. Ne pas s'énerver, résister à l'ironie, faire profil bas avec, pour toute défense, la réponse la plus bête possible - ça le désarçonne, même s'il n'est sans doute pas dupe. Sans un mot, il nous rend les passeports, les yeux éteints par le mépris. Résister cette fois au sentiment d'humiliation et même au soulagement de pouvoir passer de l'autre côté: de quoi sommes-nous suspectes, nous qui sommes étrangères, avec un visa en règle? Et circulant, qui plus est, en territoire «autonome»? Accepter comme normales la crainte et l'humiliation, c'est faire droit au... non-droit. C'est aussi se désolidariser d'une population qui, au quotidien, est victime de ce déni de droit.

Mais qu'est-ce donc qui m'autorise à parler, sans haine ni a priori, sinon ce que j'ai vu, de mes yeux vu, et dont les médias, dans leur logique du raccourci sensationnel, ne nous donnent pas la moindre idée?

Je m'imaginais que les «colonies», c'était des baraquements déposés à la hâte - et non ces lotissements de coquettes villas, solidement bâties, dont on n'imagine pas comment leurs propriétaires pourraient un jour les abandonner! Les colonies, il y en a partout, elles pullulent, elles se multiplient. Et même un hôtel grand standing. Au beau milieu des territoires dits «autonomes».

J'étais prête à croire que le fameux Mur, c'était la «protection» imaginée après le désarroi causé par des attentats en effet meurtriers. Mais le Mur, il passe au beau milieu de la rue principale d'une ville palestinienne, obligeant les habitants à faire 3 kilomètres de détour pour aller chez leurs voisins d'en face. Le Mur, il encercle Bethléem et Qalqilya... au beau milieu des territoires dits «autonomes».

Je m'imaginais que les check points se donnaient l'illusion de renforcer la sécurité. Mais comment appeler un véhicule blindé qui, sans crier gare, se met en travers d'une route palestinienne, bloquant sans raison ni durée précise - une heure parfois, voire plus - taxis, voitures, ambulances même? Pourquoi confisquer aux touristes Bibles et livres de prière avant de livrer l'accès à l'esplanade des mosquées à Jérusalem (Dieu serait-il un dangereux terroriste?)? Et pourquoi ces contrôles à tout bout de champ, ces interrogatoires répétitifs, comme si chaque homme, chaque femme était un(e) ennemi(e) en puissance? Je ne savais de la honte et de la peur créées par l'occupation que ce que m'en avaient dit ma mère et ma grand-mère. Ici, en territoire autonome palestinien, j'en ai senti sur ma peau l'haleine empestée.

Je regarde et je ne comprends pas. Hébron a été vidée d'une bonne part de ses habitants. Sur les volets du souk déserté ont été peintes des étoiles de David avec, en hébreu, «mort aux arabes». O mémoire assassinée...

J'écoute et je ne comprends pas. Ce Palestinien, simple citoyen, n'a pas reçu l'autorisation de se rendre à Jérusalem pour assister au mariage de son fils. Ce dentiste se voit refuser l'autorisation de se rendre en Europe pour y exercer, comme on l'y invite, pendant quelques mois. Cette jeune fille de Qalqilya ne pourra aller à l'université de Naplouse parce qu'elle n'a pas de famille où loger. Et puis il y a cette mère dont les fils ont disparu. Cette femme dont le frère a été torturé avant d'être relâché. Et le vieil homme assis par terre, pleurant ses oliviers qu'un bulldozer a rasés en quelques minutes. Mosaïque éclatée d'histoires singulières qui sont celles d'hommes et de femmes comme vous et moi. Pas les terroristes du 11 septembre (lesquels n'étaient pas Palestiniens!), pas même ceux qui défilent en criant «Allah akhbar!»...

Il faut aller là-bas, et regarder. Non, les villes palestiniennes ne sont pas des champs de ruines. Dans Ramallah la grande, la grouillante, les décombres de la Moukhata sont désormais dérobés aux regards. On y est comme à Istanbul ou Tunis - mélange d'Orient sensuel et de modernité extravertie. A Naplouse, musulmans, chrétiens et juifs samaritains se retrouvent sur les bancs d'une université prestigieuse. En territoires autonomes, on éduque, on honore la culture, on fait de la musique. Malgré le chômage endémique et les difficultés quotidiennes qui tuent à petit feu. Malgré les ordures jetées par les colons au beau milieu des ruelles. Partout, dans le moindre village, l'hospitalité est de mise. Dans Qalqilya la traditionnelle (toutes les femmes portent le voile), je me promène seule, nue tête. «Hello! Where from are you? Belgium? OK, good, good!» Le marchand de sandales m'offre le thé et le cordonnier refuse que je lui paie la réparation des anciennes. Je prends un rafraîchissement, seule femme au milieu d'hommes. Pas un mot déplacé, aucune agressivité, plutôt une amicale curiosité, jamais démentie au fil des séjours successifs. Jamais, pas un instant je n'ai ressenti de la peur en circulant en territoire palestinien.

C'est pourtant elle, la peur, la sale peur, savamment entretenue, qui est la première règle de ce grand jeu de l'absurde. La vieille peur ancestrale nouée au ventre du peuple juif, à qui la civilisation européenne a donné, au fil des siècles, de solides raisons de grandir. La peur de ces familles à jamais endeuillées par la perte d'un enfant, d'un mari, d'une fiancée, qui se sont trouvés au mauvais endroit un mauvais jour. La peur de ces enfants israéliens qui ne peuvent sortir de leur école - en plein Etat d'Israël - qu'escortés par un parent, mitraillette à l'épaule. La peur devenue le fonds de commerce de certains politiques et qu'il faut donc entretenir dans les discours, au mépris de la réalité des faits, là-bas et aussi chez nous - ô poids de ces images de ruines et de sang frais! La peur est une bête immonde dont la morsure engendre sans fin des serpents qui ont nom: représailles, vexations, humiliations, lesquelles alimentent crainte et colère, terreau fécond de la violence renouvelée. Pour briser le cercle de la violence, il faut d'abord vaincre sa propre peur. Surtout quand elle sert d'alibi à des plans moins avouables - la maîtrise de l'eau, par exemple. Je n'en veux pas aux jeunes soldat(e)s arrogant(e)s qui m'ont demandé vingt fois mon passeport, m'ont posé de vaines questions. Leur mépris affiché n'est sans doute que la face visible d'une peur - celle de ma mère, celle de mon père qui avaient leur âge quand une logique d'acier a flétri leur fraîcheur.

La construction d'un mur entre les humains est toujours une honte. Parce qu'elle supprime toute chance de voir un jour abattus les murs bien plus anciens et solides que chacun(e) porte dans sa tête. Quand on ne peut même plus se voir, se parler, se rencontrer, quand «l'autonomie» d'un peuple consiste à accepter d'être progressivement dépossédé de lui-même, alors l'Histoire bafouille. Et le miracle, en fin de compte, c'est qu'au regard de ce gâchis, le peuple palestinien garde une dignité admirable. Le miracle, c'est qu'il n'y ait pas davantage de violence.

© La Libre Belgique 2005