Un événement d'Eglise

Le livre de l'abbé Pierre: «Mon Dieu... pourquoi?» est un événement d'Eglise. Il suscitera, bien sûr, des réactions en sens divers. Mais la démarche qui a suscité cette publication me paraît profondément respectable. Usé par une vie d'engagements exceptionnels auprès des plus démunis, poussé à alerter à temps et à contretemps la conscience collective sur les urgentes mutations de société, l'abbé Pierre aurait pu trouver un peu de répit dans la dernière étape de sa longue existence.

Pierre de LOCHT

Le livre de l'abbé Pierre: «Mon Dieu... pourquoi?» (1) est un événement d'Eglise. Il suscitera, bien sûr, des réactions en sens divers. Mais la démarche qui a suscité cette publication me paraît profondément respectable.

Usé par une vie d'engagements exceptionnels auprès des plus démunis, poussé à alerter à temps et à contretemps la conscience collective sur les urgentes mutations de société, l'abbé Pierre aurait pu trouver un peu de répit dans la dernière étape de sa longue existence. Il n'a pas voulu rester en repos. Il a cru indispensable d'approfondir l'interrogation vitale qui le hante et qui soulève son existence: pourquoi, partout, tant de souffrances? «Je ne suis pas guéri et je ne le serai jamais de tout ce lot de souffrances qui accablent l'humanité depuis l'origine» (p.13).

L'abbé Pierre, en avançant en âge, s'interroge de plus en plus, et interroge Dieu sur l'existence à ce point douloureuse de tant d'êtres humains. Cette souffrance à laquelle il refuse de donner un sens, de même qu'il refuse de donner sens aux souffrances soi-disant expiatoires du Christ. Elle est toujours un mal et ne doit jamais être recherchée ou magnifiée pour elle-même.

Au coeur d'une foi inébranlable, il demande à Dieu: Pourquoi le monde? Pourquoi l'existence humaine? Pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas créés en pleine Lumière, «ce qui nous aurait épargné tout ce lot millénaire de souffrances absurdes» (p.89). Interpellation cruciale qui, en restant béante, l'amène à tout donner pour susciter un monde plus fraternel. Car nous sommes faits pour le bonheur. «S'il n'y avait pas ce point culminant où tout d'un coup deux libertés peuvent se donner et s'aimer, toute la création serait absurde» (p.16).

Présence de l'Evangile dans l'aujourd'hui du monde

L'abbé Pierre se livre, il se compromet en exprimant, dans de petits chapitres percutants, sa perception de ce qu'il faudrait être et faire, en particulier de ce qu'on attend de l'Eglise, dont il est intensément solidaire. Il y parle de Jésus, de l'Eucharistie, de la Trinité..., mais aussi de la nécessité d'en revenir au christianisme des premiers siècles. Loin d'en rester à des considérations générales, il aborde d'épineuses questions d'actualité: le célibat des prêtres, l'homoparentalité, l'ordination de femmes prêtres..., pour constater chaque fois qu'il n'y a pas de justification théologique décisive au maintien de la discipline actuelle.

Certes, ce sont les quelques pages concernant la vie sexuelle que les médias vont mettre davantage en évidence, d'autant plus que l'abbé Pierre y révèle la place qu'a eu en lui le désir sexuel. Cela l'amène à souligner l'importance et la valeur de la relation sexuelle lorsqu'elle est amoureuse, confiante, durable, engageante. Dans une interview récente, il a cependant insisté pour qu'on ne s'attarde pas sur ces quelques pages; il y a tant d'autres questions essentielles. Il énonce en effet bien des perspectives, dont beaucoup ne cadrent guère avec les prononcés du magistère. Doit-on dès lors en conclure sans plus que ce qu'il écrit n'est pas valable? Ou bien y voir un appel particulièrement urgent à établir, entre l'autorité religieuse et les chrétiens de la base, un dialogue vrai, ouvert, confiant?

Femmes et hommes de la base, chrétiens adultes et responsables

L'Eglise, ce n'est pas seulement, ni même avant tout, le magistère, mais la communauté de celles et ceux qui, dans le concret de leur vécu, difficile, tâtonnant, s'efforcent de rendre présente la Bonne Nouvelle de Jésus, le Christ. Parole vivante, créatrice, qui devrait avoir toute sa place dans le devenir de l'Eglise.

Le cri de l'abbé Pierre vient à son heure, alors que notre Eglise connaît une crise particulièrement profonde, due pour une large part, me semble-t-il, à cet hiatus entre le magistère et ce qui se cherche, se pense, se vit chez les chrétiens de la base, eux aussi animés par l'Esprit. Ce cri doit être entendu, vu la personnalité de celui qui le pousse, et les circonstances dans lesquelles il s'exprime. Vu aussi les nombreux chrétiens auxquels un tel cri fait écho.

Tout indique qu'ils sont beaucoup plus nombreux qu'on ne le dit, ces hommes et ces femmes qui demandent d'être traités en adultes dans leur Eglise, qu'ils n'ont d'ailleurs aucune envie de quitter. C'est là qu'ils ont rencontré Jésus et sa Bonne Nouvelle, c'est là qu'ils désirent découvrir plus profondément le message évangélique et comment vivre leur foi au sein de la modernité. Ce vécu, avec les interrogations doctrinales qu'il suscite, les affinements moraux qu'il entraîne, les implantations culturelles qu'il suppose et les adaptations liturgiques et sacramentelles qu'il appelle, est un élément vital de l'Eglise. Ils se sentent et ils se veulent des chrétiens responsables, nullement en concurrence, mais en complémentarité avec la responsabilité magistérielle.

Dans l'Eglise moins qu'ailleurs, il ne devrait y avoir place pour des chefs et des subordonnés, des savants et des ignorants, des responsables et des obéissants. Il ne s'agit nullement de gommer les différences, mais de cesser de les hiérarchiser. Les enseignements qui viennent des fidèles, vivant dans le quotidien de leur état de vie les valeurs et appels évangéliques, sont aussi importants que les déclarations officielles du magistère. Cette égalité foncière ne supprime pas la diversité des charismes et des ministères, mais elle les situe autrement, au service d'une responsabilité commune. Autre est la responsabilité de l'autorité, autre celle des fidèles, laïcs et prêtres de la base. Mais il n'y a pas de hiérarchie entre ces responsabilités, comme il n'y a pas de hiérarchie dans l'assistance de l'Esprit. Elles sont différentes, mais elles ne sont pas plus ou moins grandes. Les unes comme les autres sont indispensables. L'appel de Jésus à la communion ne doit-il pas aller jusque-là?

(1) Abbé Pierre, avec Frédéric Lenoir, «Mon Dieu... pourquoi?» Plon, octobre 2005, 112 pages.

© La Libre Belgique 2005