Un couple inconciliable?

C'est par la question figurant en titre que Pierre Houart nous a interpellé dans ces pages (1). En s'inspirant du dernier livre du prix Nobel Christian de Duve, «A l'écoute du vivant», il invite les religions à se défaire de leurs «croyances mythiques et déclarations irrationnelles» pour devenir des lieux de la «contemplation du mystère».

Jules DEUTSCH

C'est par la question figurant en titre que Pierre Houart nous a interpellé dans ces pages (1). En s'inspirant du dernier livre du prix Nobel Christian de Duve, «A l'écoute du vivant», il invite les religions à se défaire de leurs «croyances mythiques et déclarations irrationnelles» pour devenir des lieux de la «contemplation du mystère».

L'interpellation est d'actualité. Elle nous engage, me semble-t-il, à une réflexion préalable sur nos modes de connaissances et sur leur justification.

Considérons d'abord les sciences positives. Elles ont des lettres de créance à faire valoir: 1) Leur approche au monde qui nous entoure est éminemment efficace, comme l'attestent leur pouvoir de prédiction et le succès de leurs applications, la technologie. 2) De plus, les acquis scientifiques sont clairement communicables à ceux qui possèdent le bagage conceptuel et mathématique requis.

Il reste que, en principe, les certitudes scientifiques ne sont pas absolues: les théories sont sujettes à révision et nous disent seulement, «à l'état actuel de nos connaissances, tout se passe comme si.».

L'anecdote veut que Newton ait eu l'intuition géniale de la gravitation universelle en contemplant en même temps la lune et la chute d'une pomme. Toutefois, sa loi, F=(m) x (g), bien connue de tous nos lycéens, ne décrit la chute de la pomme que si on précise les conditions initiales (instant où la pomme se détache) et même ainsi, elle ne le fait qu'approximativement, en négligeant par exemple la vitesse du vent qui influe sur la vitesse initiale et le trajectoire de la pomme.

De plus, ce qui est plus important encore pour notre propos, pour saisir les limites de la démarche scientifique, Newton, en écrivant son équation de la chute de la pomme, a évidemment négligé ses souvenirs de la saveur du fruit ou - que sais-je - la vague de reconnaissance et d'affection qui l'a submergé en en recevant un de sa tante. L'approche scientifique simplifie et, donc, appauvrit nécessairement notre perception des événements. Son succès est à ce prix!

La connaissance scientifique, fondée sur la seule raison, est appelée connaissance rationnelle. Elle appelle la vigilance permanente, le doute méthodique.

Nous expérimentons toutefois dans notre existence d'autres modes de connaissances qui nous paraissent parfaitement raisonnables, au point qu'elles nous amènent à nous engager à leur suite ou même sacrifier notre vie. Il s'agit de connaissances basées sur la rencontre, l'amitié, l'amour, la sympathie. Elles se basent sur des événements, des gestes, des sourires que nous décodons comme autant de signes.

Cette connaissance par signes nous laisse libres, contrairement à la «vérité » scientifique qui, par sa rationalité, nous contraint. Elle est toutefois peu communicable sauf, peut-être, par nos poètes et autres artistes. La fidélité fragile qu'elle fonde s'appelle «confiance». Au seuil de notre bien-aimée, nous laissons le doute méthodique au vestiaire.

La rencontre de Dieu dans la foi est de ce deuxième mode de connaissance. Les religions ont pour finalité de prêter un cadre communautaire à cette rencontre et de le transmettre de génération en génération. Cette expérience de Dieu répond à la quête de sens de l'être humain («pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien» ?). Pour le chrétien qui croit avoir rencontré Dieu dans le Jésus de l'Evangile, elle se mue, de plus, en une histoire d'amour: l'homme se découvre aimé de Dieu.

Ce mode de connaissance ne garantit évidemment pas contre l'auto-illusion. Etre aimé de Dieu dans une perspective d'éternité, «c'est trop beau pour être vrai», comme disait un collègue de l'ULB. Et pourtant, si c'était quand même vrai? En bonne logique, le fait que ce désir soit inscrit au fond de nos gènes n'implique pas qu'il nous induise nécessairement en erreur! Il reste évidemment le risque inévitable de l'illusion. Mais comme disait Clément d'Alexandrie cité par feu le professeur Gesché, «C'est un beau risque que de passer dans le camp de Dieu.» La Foi ouvre, en effet, la porte à l'Espérance.

Les religions, lieux de rencontre avec Dieu, ont pour mission de nous dire «comment on va au ciel et non comment est le ciel». Elles restent dans le registre de la foi et du mode spécifique de connaissance correspondante. Elles se fourvoient donc en prétendant remplacer les sciences pour apporter aux hommes une connaissance rationnelle sur le monde.

Le couple «religion - science» devient inconciliable seulement si l'un ou l'autre élément du couple abandonne la logique de ses méthodes de connaissance spécifiques.

Notons toutefois que la rationalité reste présente au coeur des religions, quand elles réfléchissent sur la rencontre avec Dieu, expérience qui reste hors du rationnel. La rationalité s'exercera alors pour explorer ce qui découle de la foi en Dieu (théologie = foi en quête d'intelligence) et - pour les religions chrétiennes - de la rencontre avec un Dieu aimant (éthique = «Aimez-vous les uns les autres comme moi je vous ai aimés.»).

Depuis que l'homme préhistorique a commencé à ensevelir ses morts, les religions n'ont cessé de proposer des affirmations mythiques sur le monde. L'évolution des sciences et de l'épistémologie, critique des connaissances, a permis peu à peu de délimiter plus précisément la nature et les limites de nos deux modes de connaissance et - en particulier - de purifier l'affirmation des religions. Comme aimait le répéter notre collègue Jacques Neirynck, Galilée et Darwin devraient être proclamés docteurs de l'Eglise non pas pour avoir dit comment était Dieu, mais comment Il n'était pas.

Suite à une analyse épistémologique rigoureuse, religion et science, deux modes de connaissances différents et apparemment inconciliables, peuvent donc se réconcilier dans le coeur du croyant comme deux approches complémentaires, toutes deux précieuses à la découverte du monde.

(1) A lire dans «La Libre Belgique» du 23 août.

© La Libre Belgique 2005