Guerres d'intérieur

Quand j'entends le président Bush communiquer sur la guerre en Irak, je pense toujours à cette réflexion de Jean-François Revel: «La communication, c'est ce qui sert à expliquer que les échecs sont des succès.» Je l'ai déjà souligné à de nombreuses reprises, depuis l'effondrement du système communiste et la victoire sans combat de l'Otan contre le Pacte de Varsovie, presque tous les conflits sont devenus des guerres intraétatiques.

FRANCIS BRIQUEMONT

Quand j'entends le président Bush communiquer sur la guerre en Irak, je pense toujours à cette réflexion de Jean-François Revel: «La communication, c'est ce qui sert à expliquer que les échecs sont des succès.» (1)

Je l'ai déjà souligné à de nombreuses reprises, depuis l'effondrement du système communiste et la victoire sans combat de l'Otan contre le Pacte de Varsovie, presque tous les conflits sont devenus des guerres intraétatiques.

Cette victoire sans combat sera peut-être un jour considérée comme une rupture totale dans l'histoire de l'évolution de la guerre, la guerre entre Etats devenant de plus en plus impensable si pas impossible. Mais, paradoxalement, la fin des tensions Est-Ouest, qui figeaient en quelque sorte la situation géostratégique mondiale, a rendu une certaine liberté d'action à beaucoup de «nationalistes» qui, pour des raisons ethniques, religieuses, linguistiques, sociales, économiques, sont mécontents des statuts de «leur peuple» au sein de «leur Etat» et remettent en cause l'existence même de celui-ci.

Depuis 1990, l'Afrique, les Balkans, l'Asie de l'Ouest ont vu éclater nombre de ces conflits intraétatiques (celui d'Irak en est devenu un) et la communauté internationale éprouve les pires difficultés à y faire face et leur trouve une solution.

Ces conflits sont longs, très longs, parce que la plupart du temps, ils opposent des communautés dont aucune n'a la capacité d'imposer son point de vue aux autres et parce que la communauté internationale hésite non seulement à intervenir - c'est tout le problème de l'ingérence - mais aussi à accepter le démembrement ou des modifications de frontières d'Etats reconnus.

Ces conflits sont caractérisés par une violence sans limite. L'effondrement des structures de l'Etat, la fin de l'Etat de droit, la mise sur pied de «milices» armées plus ou moins organisées et commandées, au sein desquelles se fond la lie de la population, provoquent les pires exactions (destructions de biens, assassinats, viols, vols) et suscitent une haine toujours plus implacable entre ceux qui s'affrontent. Ces conflits engendrent inévitablement une corruption généralisée à tous les niveaux, du sommet, c'est-à-dire des «chefs» autoproclamés qui contrôlent tous les trafics (armes, drogues, pierres précieuses, essence ou cigarettes) au simple citoyen (marché noir).

Et face à ces conflits qui touchent rarement les intérêts vitaux d'un Etat, chacun réagit - au sein de l'Onu, l'Otan, l'Union européenne (UE) ou l'Union africaine (UA) - en fonction d'intérêts particuliers, des risques encourus, des coûts à supporter et «emballe» souvent, pour ne pas effrayer l'opinion publique, sa politique d'intervention avec des formules du genre: ingérence humanitaire, défense des droits humains, des valeurs de la démocratie (on se demande parfois lesquelles?) ou encore, très à la mode depuis 2001, lutte contre le terrorisme international. Il n'est donc pas étonnant que la communauté internationale éprouve, quand elle se décide à intervenir, beaucoup de difficultés à définir une stratégie d'action avec des objectifs clairement définis parce que ceux-ci doivent faire l'objet d'un consensus non seulement entre ceux qui interviennent mais surtout être acceptés par ceux qui se battent.

Je voudrais souligner ici un aspect particulier qui joue un rôle non négligeable dans la recherche d'une solution de ces conflits, c'est l'influence importante des «agendas de politique intérieure» (entre autres élections et réélections) des grands Etats intervenant. Prenons les exemples de Bosnie depuis 1992 (ce pourrait être le Kosovo) et l'Irak aujourd'hui (ce pourrait être l'Afghanistan ou encore le conflit israélo-palestinien).

En Bosnie pendant trois ans (de 92 à 95), l'Onu et l'UE ont accumulé toutes les erreurs possibles dans une gestion de crise, erreurs dues essentiellement aux divergences profondes entre les Etats membres du Conseil de sécurité, incapables de fixer un mandat à la Forpronu en tenant compte de la situation réelle sur le terrain, parce que ces Etats, comme ceux de l'UE, se partageaient entre pro-Croates, pro-musulmans et pro-Serbes. Et je passe sur quelques frictions de prestige entre fonctionnaires de l'Onu, de l'UE et de l'Otan. Jusqu'au jour où, en mai 95, des centaines de casques bleus ont été pris en otages par la milice serbe après une intervention aérienne aussi inefficace qu'inutile des avions de l'Otan. Ce fut une grossière faute stratégique des Serbes de Bosnie. On ne marche pas impunément sur la queue du «Lion» britannique et on n'humilie pas tout aussi impunément le «Coq» gaulois, d'autant plus que Jacques Chirac, l'héritier de de Gaulle, venait d'être élu président de la République. La France et le Royaume-Uni réagirent enfin ensemble en mettant sur pied une force de réaction qui, rapidement, desserra l'étau autour de Sarajevo.

Deux mois plus tard, deuxième grossière erreur des Serbes de Bosnie: moins la conquête de Srebrenica que le «massacre» des musulmans qui s'ensuivit. Or, au même moment, aux Etats-Unis, certains stratèges du parti démocrate commençaient à s'inquiéter des répercussions du conflit en ex-Yougoslavie sur la campagne électorale de 96 pour la réélection de Bill Clinton et aussi des frictions provoquées au sein de l'Otan concernant la politique d'embargo sur les armes vis-à-vis des musulmans de Bosnie ou encore de l'emploi de la force aérienne. Sous la poigne de fer de Richard Holbrooke, un diplomate américain, les Etats-Unis imposèrent rapidement aux belligérants les accords de Dayton, fin 95.

Bill Clinton sera réélu triomphalement fin 96 mais ces accords, dont on vient de célébrer en catimini le dixième anniversaire et que tout le monde estime aujourd'hui dépassés, n'ont pourtant en rien résolu le conflit bosniaque. En effet, ces accords récompensèrent tous les responsables ultra-nationalistes des trois communautés bosniaques et, indirectement, de la Croatie de Franjo Tudjman, et depuis dix ans, la Bosnie est restée un Etat virtuel assisté, dirigé par un proconsul étranger, Haut Représentant de la communauté internationale s'appuyant aujourd'hui sur des forces de l'UE qui jouent en fait le rôle de gendarmerie supranationale.

Pour sortir du carcan des accords de Dayton qui convenaient parfaitement aux agendas politiques des Etats-Unis et des... Etats de l'UE, on voudrait modifier la Constitution pour faire de la Bosnie un Etat «normal», c'est-à-dire beaucoup plus centralisé. Mais le défi à relever est difficile pour l'UE. Pourra-t-elle imposer aux trois communautés bosniaques de vivre ensemble harmonieusement alors qu'à quelques kilomètres de là, au Kosovo, la même UE essaie de décentraliser au maximum la Serbie en octroyant aux Kosovars des pouvoirs qu'elle veut maintenant enlever aux Serbes de Bosnie? Il faudrait pourtant trouver une solution, car les responsables de l'agenda européen ne peuvent envisager qu'une partie du territoire européen vive en instabilité permanente.

Quant à l'Irak, qui ne voit aujourd'hui que ce qui s'y passe dépend de plus en plus, comme en 95, de l'agenda de politique intérieure américain? La guerre «libératrice» a débouché sur un conflit sanglant entre les communautés chiites et sunnites et l'armée américaine est enlisée dans les sables de la Mésopotamie. Aux approches des élections législatives de mi-mandat, nombre de députés et sénateurs républicains commencent à s'interroger sur leur réélection. Quelle que soit la situation sur le terrain, la machine administrative américaine impose son agenda: élections, constitution, formation du gouvernement irakien, perspective de retrait des troupes US... Comme si tout cela allait régler l'imbroglio irakien.

Quelle illusion de vouloir exporter le modèle de nos démocraties occidentales! De croire ou faire semblant de croire que des corrompus, des ultra-nationalistes, des ultra-religieux, des seigneurs de la guerre, des trafiquants en tous genres deviennent de bons citoyens parce qu'élus «à la mode de chez nous...»

Cela dit, les soldats de nos démocraties interviennent de plus en plus dans les conflits intraétatiques. Nous essaierons prochainement de voir pour quoi faire... Beaucoup de soldats américains et d'autres doivent se demander pour quoi et pour... qui meurt-on aujourd'hui?

(1) Dans: «Fin du siècle des ombres», p. 113. Aux Ed. Fayard, 1995.

© La Libre Belgique 2006