Le pillage de la Sabena

«Swissair aurait puisé 740 millions d'euros dans sa filiale belge», affirme aujourd'hui la curatelle. Le corollaire immédiat est que, sans cette mise à sac, la Sabena était devenue rentable pour autant qu'elle eut le contrôle de ses recettes et de ses coûts, ce qui était très loin d'être le cas. Thèse démontrée avant la faillite et publiquement soutenue par un éminent économiste.

Le pillage de la Sabena
©Illu Serge DEHAES
Cdt Waldo CERDAN, ex-comité de l'association des pilotes Sabena; Cdt Thierry LEMMENS, et Joël GANS

«Swissair aurait puisé 740 millions d'euros dans sa filiale belge», affirme aujourd'hui la curatelle. Le corollaire immédiat est que, sans cette mise à sac, la Sabena était devenue rentable pour autant qu'elle eut le contrôle de ses recettes et de ses coûts, ce qui était très loin d'être le cas. Thèse démontrée avant la faillite et publiquement soutenue par un éminent économiste (1).

L'Etat belge va donc déposer plainte à Zurich contre Swissair et contre «toute autre personne qui a commis une faute» dans ce dossier. Osons espérer que la plainte couvrira exhaustivement toutes les responsabilités individuelles.

Il est vrai que le parcours des dirigeants de la Sabena (majoritairement belges) est accablant.

Sans prétendre épuiser un aussi vaste dossier, rappelons quelques faits déterminants survenus au cours des cinq dernières années de la vie de la compagnie nationale:- En 1997, les dirigeants de la Sabena ont engagé l'entreprise dans un projet de renouvellement de la flotte moyen-courriers estimé à plus de 50 milliards de francs belges, sans en avoir, loin s'en faut, la capacité financière ni les garanties d'assistance indispensables.- Les dirigeants de la Sabena ont signé, en 1997 et 1998, des contrats de sous-traitance qui ont coûté, chacun, plusieurs milliards de francs belges à l'entreprise (Virgin et CityBird) (2).- Les dirigeants de la Sabena ont placé une seconde commande à Airbus fin 1999, alors que tous les éléments établis par la commission parlementaire confirment que l'entreprise ne pouvait assumer celle passée en 1997. Seconde commande dont M. du Bois, ancien secrétaire général, a soutenu en commission «qu'elle avait davantage contribué à la faillite ultime» (3).- Les dirigeants de la Sabena ont, fin 99 également, vendu les contrats de couverture en dollar et en fuel pour «enjoliver les comptes annuels» (4), conclut le rapport de la commission. Il est vrai que, suite à la mise en place de la structure commerciale commune Swissair-Sabena (AMP), la recette unitaire de la compagnie belge a enregistré une chute cinq fois plus importante que celle de sa «partenaire helvétique» (5). Etait-il opportun d'afficher des pertes dans un tel contexte?

Les conséquences financières de cette funeste gestion se sont ajoutées aux «740 millions d'euros puisés par Swissair» avec le résultat que nous connaissons!

La commande pharaonique de 1997 (34 Airbus) mérite que l'on s'y attarde. Alors que les besoins opérationnels n'exigeaient le remplacement que de 13 appareils (6), le rapport de la commission pointe quelques faits intéressants:- «Aucun témoignage n'a permis de déterminer de manière certaine pourquoi le nombre d'Airbus à acheter avait été porté à 34 unités.» (7)- «L'impact sur la solvabilité de l'entreprise...: il est remarquable que cet impact n'ait jamais été exprimé.» (8)- «Le Development Plan définitif (justifiant le nombre d'appareils) n'a été arrêté qu' après l'achat.» (9)

Intéressant, dès lors, de lire les déclarations publiques de M. Philippe Suinen (alors vice-président du CA): «Le renouvellement de la flotte se justifiait par des arguments économiques.» (10)

Quant à la commande de 1999, elle portait sur des appareils long-courriers, quatre fois plus chers que les moyen-courriers commandés deux ans plus tôt. Aucun dirigeant de la Sabena ne pouvait alors ignorer que la Sabena était seule face à ses engagements financiers (11). Et, dans sa partie belge (majoritaire), ce sont quasiment les mêmes administrateurs qu'en 1997 qui ont pris la décision! (Seul M. Wymeersch a été remplacé par M. Jannie Haek le 29/04/99) (12).

S'agissait-il d'initiatives malheureuses? Voici l'avis du ministre de tutelle, Rik Daems: «les administrateurs belges ont toujours appliqué scrupuleusement les décisions prises par l'actionnaire majoritaire de la Sabena, à savoir l'Etat belge» , lisait-on le 26 avril 2001 (13).

Mais au-delà de toutes ces décisions, hélas déterminantes, les dirigeants de la Sabena ont donc été les témoins apparemment passifs de ce que les curateurs ont appelé le «pillage en règle de la compagnie belge par une politique de transfert de bénéfices totalement illégale» (14) .

Est-il nécessaire d'ajouter que tous ces phénomènes étaient parfaitement visibles dans les comptes annuels et furent, à maintes reprises et bien avant l'issue fatale, dénoncés publiquement notamment par l'association des pilotes?

Accusations déjà jugées tangibles par le tribunal de commerce de Bruxelles puisqu'il nomma au printemps 2001, suite à la demande de l'association des pilotes, un expert judiciaire chargé de l'examen des cinq dernières années de comptabilité de Sabena et de Swissair (15).

Malheureusement, il aura fallu six mois et finalement des astreintes imposées par ledit tribunal (100000 BEF/jour/document) pour forcer les dirigeants de la Sabena à livrer les pièces nécessaires à l'expertise. Nous étions alors le 4 octobre 2001, lendemain de la demande de concordat... Concordat qui, selon l'analyse du tribunal de commerce de Bruxelles, «a été mis à profit pour permettre à la SA Sabena d'organiser sa faillite» (16).

A ce sujet, d'aucuns auront sans doute oublié que, la veille de la faillite, British Airways a offert plus de 3,2 milliards de francs belges pour neuf créneaux horaires à l'aéroport de Londres (17). Dans son jugement du 30 juin 2003, la présidente du tribunal a estimé «certain que la faillite n'aurait pas été prononcée le 7 novembre 2001 si le tribunal en avait eu connaissance, comme il se doit» ! (18)

«Swissair a-t-il vidé la Sabena de sa substance? Je n'ai jamais voulu m'immiscer dans ce débat» , a déclaré à «La Libre» M. Chaffart (dernier président du conseil d'administration - belge comme tous ses prédécesseurs). Une neutralité très prudente... même presque suisse!

Philippe Suinen, administrateur (belge) est, lui, catégorique. En avril 2001, il estimait que «la Sabena et Swissair ont profité de manière équilibrée des effets positifs liés au regroupement des deux compagnies» ! (20)

Rappelons enfin que, lors du dernier accord entre actionnaires (août 2001), Swissair obtint l'exonération de ses responsabilités sur des points très précis (21). Bien entendu, cette exonération portait essentiellement sur ce «pillage» qu'ont dénoncé également les curateurs. Swissair avait donc acheté son impunité mais ne l'a jamais payée, précipitant ainsi la chute finale.

Le crash de Swissair, une surprise? Dans son jugement du 20 novembre 2003 le tribunal de commerce de Bruxelles y répond: «Les actionnaires belges savaient déjà, dès 2000, que leur partenaire suisse se trouvait dans une piètre situation financière.» (22)

Des dizaines de milliards de francs belges furent gaspillés par une gestion désastreuse et 17000 emplois (directs et indirects) (23) furent sacrifiés le 7 novembre 2001.

Terminons l'énoncé des principaux faits publiables en livrant à la réflexion du lecteur une information extraite d'une étude universitaire publiée en octobre 2004: «Le dernier Chief Executive Officer de la Sabena était un employé du SAirgroup et un membre du comité exécutif de SAir. Sa rémunération et ses bonus (incentives) étaient uniquement déterminés par le comité de rémunération du SAirgroup.» (24)

Voici donc ce que l'Etat belge, en sa qualité d'actionnaire majoritaire, a offert ou accepté comme «dirigeants» pour notre Sabena.

Déposer plainte en Suisse est nécessaire afin que tous les responsables soient clairement identifiés. Mais cela ne peut, en aucun cas, occulter le volet belge ni surtout mettre en péril l'instruction en cours.

Car le danger existe que le dossier soit absorbé par le parquet de Zurich et reste dans les blanches montagnes de trop nombreuses années.

Gageons, néanmoins, que les hautes sphères de la Justice belge sauront empêcher cela.

Même si une enquête peut déranger, la séparation des pouvoirs reste un élément clé de la démocratie.

Mais, au fond, l'incompétence et/ou la passivité belges pourront-elles tout expliquer?

De tels transferts entre sociétés, apparemment illicites, sont-ils possibles sans des complicités plus actives?

Ces questions devront trouver une réponse en Belgique.

Espérons que notre pays offrira à sa Justice les moyens d'enquêter jusqu'au bout sur ces faits gravissimes.

(1) Professeur Wtterwulghe dans «L'Echo» du 6/11/01; (2) Virgin: p.201/Citybird: p.203, rapport commission parlementaire; (3) p.189/190; (4) p.257; (5) Rapport IPSC janvier 2001; (6) p.115; (7) p.253; (8) p.124; (9) p.125; (10) «LLB» 04/05/01; (11) p.119; (12) Note remise par P. du Bois à la presse lors de son audition devant la commission; (13) «LLB» 26/04/01; (14) «LLB» 07/04/05; (15) «LLB» 25/04/01; (16) Jugement de faillite du 7 novembre 2001; (17) Jugement du tribunal de commerce de Bruxelles, 30 juin 2003; (18) page 5 du prononcé; (19) «LLB» 27/12/2001; (20) «LLB» 04/05/2001; (21) Annexes au rapport de la commission parlementaire, p.489; (22) «Le Soir», 21/11/2003; (23) Rapport du Bureau du Plan, mars 2002; (24) Profs Jorissen/Otley, «The Crash of an Airline», p.47.

© La Libre Belgique 2006

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