Israël et les médias

Dans un article intitulé «Images et arithmétique macabres», trois «media watchers sur le Moyen-Orient» dénoncent les manipulations médiatiques auxquels se livreraient les adversaires d'Israël avec la prétendue complicité des médias internationaux.

Arnaud LENFANT, doctorant à l'Institut d'études politiques (IEP) de Paris

Dénonçer des manipulations médiatiques contre Israël fait partie d'une stratégie de brouillage de l'information. Pour que l'opinion publique polémique et abandonne son indignation.

Dans un article intitulé «Images et arithmétique macabres» (LLB 01/09/06 ou www.lalibre.be), trois «media watchers sur le Moyen-Orient» dénoncent les manipulations médiatiques auxquels se livreraient les adversaires d'Israël avec la prétendue complicité des médias internationaux.

Pour commencer, en accusant les parties arabes de recourir à des «des procédés de propagandes dignes des méthodes de Goebbels», nos auteurs usent d'une rhétorique de diabolisation tout aussi démagogique que celle dont ils dénoncent l'emploi contre l'État hébreu. En effet, seuls les naïfs ignorent encore que tous les acteurs engagés dans des conflits armés manipulent les médias et que les écoles militaires occidentales veillent à former leurs futurs officiers aux techniques de ce que l'on appelle, par euphémisme, la «communication». Ainsi, en lieu et place des méthodes de propagande de Goebbels, on aurait tout aussi bien pu évoquer celles des États-Unis en Irak, de la Russie en Tchétchénie ou encore... d'Israël en Palestine et au Liban.

Certes, il serait absurde de nier la volonté des mouvements palestiniens et libanais d'influencer le discours médiatique à leur avantage, et certains des arguments avancés par nos «Media watchers» méritent que l'on s'y attarde. Toutefois, un examen sérieux de ces arguments a paradoxalement pour effet de démontrer qu'il est parfaitement vain de chercher à savoir lequel des protagonistes du conflit israélo-arabe ment le plus.

Les auteurs font ainsi référence à l'affaire Mohammed Al Dura, du nom de l'enfant palestinien abattu devant des caméras de télévision en septembre 2000 (et non 2001 comme ils l'affirment). Au passage, on remarquera qu'en accolant des guillemets au terme «mort», ils ajoutent une nouvelle dimension au débat, puisque celui-ci portait jusqu'alors sur l'identité des tirs responsables du décès (israéliens ou palestiniens?), et non sur le fait de savoir si le petit garçon avait bien perdu la vie lors de l'incident. Soit. Dans le même ordre d'idée, il est également fait référence à l'explosion, d'origine contestée, qui a décimé une famille palestinienne sur une plage de Gaza en juin dernier. On est en réalité ici face à deux cas d'école illustrant parfaitement la stratégie israélienne de brouillage de l'information.

Les deux événements précités ont eu pour conséquence de provoquer une vive émotion au sein de l'opinion publique internationale, mettant ainsi l'État hébreu en position d'accusé. Dans les deux cas, Tel Aviv a rejeté toute responsabilité dans les événements en s'appuyant sur de soi-disant «enquêtes» militaires. Peu importe que, comme le rappelle la rédaction de «La Libre Belgique» en note de l'article évoqué ici, Charles Enderlin, le journaliste de France 2 ayant couvert la première affaire, persiste jusqu'à ce jour dans une version des faits incriminant l'armée israélienne; peu importe que le rapport Klifi innocentant cette même armée de la tuerie de Gaza soit une coquille vide -et parfois mensongère (1)- jetée en pâture à la presse quatre jours après les faits, alors qu'aucune enquête approfondie n'avait encore été menée. Peu importe, car dans les deux cas le but a été atteint: l'opinion publique mondiale est passée de l'indignation à la polémique, et la pression médiatique exercée sur Israël s'est relâchée. Si la vérité, quelle qu'elle soit, vient à éclater un jour, elle n'intéressera plus personne, tandis qu'en attendant, les douteuses dénégations de Tsahal procurent des munitions à ses défenseurs inconditionnels.

Quant aux «mises en scènes» imputées au Hezbollah et aux Palestiniens, quand bien même seraient-elles toutes établies, il n'en resterait pas moins que plus de 4.000 Palestiniens et 1.300 Libanais, majoritairement civils, sont tombés sous le feu des armes israéliennes au cours des six dernières années, et que des milliers d'habitations ont été détruites par les bombardements menés sur le pays du Cèdre en juillet et août dernier. Par conséquent, le fait que les images d'une vieille libanaise en pleurs devant sa maison détruite aient été présentées plusieurs fois avec une datation différente ne change rien et n'empêche pas que des milliers de ses compatriotes aient pu sangloter au même moment, loin des caméras, au milieu des décombres de leur demeure.

Derrière le soi-disant parti pris des médias internationaux en défaveur d'Israël, nos «media watchers» décèlent les pressions exercées sur les journalistes étrangers par le Hezbollah et l'Autorité Palestinienne. Ces pressions sont sans doute réelles, mais les faits prouvent que l'État hébreu est loin d'être en reste en la matière. Depuis 2000, cinq journalistes ont été tués et plusieurs dizaines d'autres blessés par l'armée israélienne dans les Territoires Occupés. Rappelons également que le chef du bureau de la télévision al-Jazira en Israël a été arrêté deux fois en juillet dernier, tandis que l'un de ses techniciens était la cible de tirs délibérés de Tsahal à Naplouse (2).

Nos auteurs dénoncent -avec raison- l'indifférence des médias à l'égard de conflits africains bien plus meurtriers que ceux du Proche-Orient (Darfour par exemple), mais croient également voir une «similitude» entre cette prétendue obsession anti-israélienne des médias et les accusations délirantes dont les juifs faisaient l'objet au Moyen-âge (empoisonnement des puits, meurtre rituel d'enfants, etc.). C'est oublier un peu vite qu'Israël et la Palestine entretiennent avec l'Europe des relations historiques et culturelles très particulière qui explique aisément la focalisation de nos médias sur cette région du monde. Les «media watchers» ne manquent d'ailleurs pas de rappeler cette proximité lorsque cela les arrange, c'est-à-dire lorsqu'il s'agit de dépeindre Israël en bastion avancé de la civilisation face un «Islam conquérant». C'est qu'à la différence du Proche-Orient, aucun pays d'Afrique n'abrite les lieux saints des trois grandes religions monothéistes, pas plus qu'il n'a vu naître sur son sol un État fondé par des Européens à la suite d'un génocide perpétré contre eux par d'autres Européens. C'est peut-être regrettable pour les habitants du Darfour, mais point n'est besoin de faire un procès d'intention aux médias en invoquant quelque fable antisémite médiévale.

(1) Le principal argument de la commission Klifi était que les 17 obus tirés le jour du drame l'avaient été quatre heures avant celui-ci. Cependant, des officiers israéliens ont révélé peu après au «Times» (17/06/06) que six tirs d'artillerie de marine avaient bien été enregistrés au moment des faits.

(2) Voir à ce sujet le site web de Reporters Sans Frontières (www.rsf.org) et l'article de son directeur Robert Ménard, «Israël traite les médias en ennemis», dans «Le Monde» du 5 septembre dernier.

© La Libre Belgique 2006