Justice et charité

Pourquoi cette célébration de l'abbé Pierre et cette indifférence face à la disparition de Pierre Laroque, fondateur de la Sécurité sociale ? Paradoxe, on fait davantage confiance à la charité qu'au "progrès social" pour vaincre la pauvreté.

Gilles DAL
Justice et charité
©FREDERIC SABLON

Docteur en histoire. Dernier ouvrage paru : "Petit répertoire de lieux communs" (Racine, 2006) (1)

L e flot de réactions suscitées par la mort de l'abbé Pierre pose quelques questions intéressantes sur l'évolution récente de notre rapport à la pauvreté.

Que l'abbé Pierre, dont la bonne volonté, la bonne foi, l'efficacité et la personnalité d'exception ne sont - évidemment ! - pas ici mises en cause, ait été présenté des jours durant comme un des rares hommes de son temps à avoir véritablement pensé aux pauvres, à leur avoir accordé une priorité absolue, à avoir mis en place des actions véritablement concrètes pour leur venir en aide, est très symptomatique de l'air du temps. On a en effet l'impression, à lire et à relire les diverses biographies de l'abbé présentées ici et là dans les médias, que du début de son action jusqu'à la fin de sa vie, l'abbé ne s'est heurté qu'à un mur d'incompréhension politique. Ses nombreuses envolées contre l'inefficacité des parlementaires sont rappelées en boucle avec une délectation manifeste, ainsi que ses multiples rappels de la nécessité de jeter des coups de pied dans la fourmilière politicienne pour qu'elle daigne enfin s'occuper des pauvres et des nécessiteux.

Alors... l'abbé Pierre, seul homme de bien dans un monde industriel gangrené par l'égoïsme, le chacun pour soi et l'incompétence des élus du peuple ?

Rappelons tout d'abord que, durant les Trente glorieuses, et pendant de nombreuses années après, la charité fut, dans bien des cénacles, quasiment un gros mot : on lui préférait la justice; la cohésion sociale, en somme, au lieu d'une aide gracieuse du haut vers le bas.

On peut moquer, évidemment, la facilité qu'il y a à refuser "par principe" d'aider son prochain, au nom d'idéaux universels sans cesse reportés; de privilégier, pour le dire grossièrement, d'interminables réunions visant à déterminer comment libérer les masses de leurs chaînes, sans porter de regard au clochard qui dort à la porte du local de la réunion. Il n'empêche que chaque mouvance politique proposait un programme qui avait vocation à supprimer, à terme, la pauvreté.

Pour les libéraux, seule la création de richesses permettrait, à terme, leur redistribution; pour les démocrates-chrétiens, seule une société solidaire et attentive à son prochain constituait un antidote efficace à la barbarie sociale qu'entraînaient les sociétés industrielles; pour les communistes, le grand soir et la libération des masses opprimées étaient pour demain, à condition que les élus du peuple s'en donnent les moyens et favorisent l'élan nécessaire; pour les socialistes, le but était le même, mais pas les moyens d'y parvenir... bref, la cohésion sociale était un thème majeur de campagnes électorales. On dira que c'est toujours le cas aujourd'hui. Admettons cependant que ces croyances, souvent, relèvent de la méthode Coué : on vote par inclination, par sensibilité, plus que par conviction profonde, et plus grand monde ne croit, hélas, à la disparition de la pauvreté.

Or, durant les Trente glorieuses, le scepticisme à l'encontre des idéologies n'avait pas encore fait son oeuvre, et il faisait peu de doute aux yeux des électeurs que si le parti de leur choix avait les mains libres, la pauvreté disparaîtrait tôt ou tard.

Pour le dire autrement, du temps où on votait encore par conviction, les sans-domicile et les mal-logés étaient autant d'ultimes résidus d'un ordre social irrémédiablement voué à disparaître, car il faisait peu de doute que le progrès - tout dépendant évidemment ce qu'on entendait par ce mot - résoudrait de manière définitive le problème de la pauvreté. Qu'on relise les débats parlementaires des années 1940, 50, 60 : il ne faisait aucun doute, alors, que la pauvreté finirait par être éradiquée, et cette idée était d'autant mieux admise qu'à partir du lendemain de la Seconde Guerre mondiale, elle diminua d'une manière vertigineuse.

Sachant cela, l'abbé Pierre pouvait apparaître comme un homme utile, courageux, certes, mais dont le champ d'action était minime par rapport à ce que pouvait apporter la politique. Voilà, sans doute, pourquoi l'abbé fut, au début de son combat, si peu écouté par le monde politique.

Comment, s'indignera-t-on, ose-t-on parler ainsi alors que l'abbé Pierre, par son simple appel radiophonique de l'hiver 54, est parvenu à lever 500 millions de francs de l'époque, et des dons en nature en quantité telle qu'il fallut des semaines rien que pour les trier, les répartir et trouver des dépôts pour les stocker ? Alors que, par sa seule volonté, il a contribué à la création de centaines de foyers pour les sans-abri ? C'est bien là le noeud du problème, et pour une grande part la source de l'incompréhension qui opposa la sphère politique à l'action de l'abbé Pierre.

Incompréhension qui trouve une illustration frappante dans le paradoxe qu'il y a aujourd'hui à célébrer et aduler le vieil abbé, quand Pierre Laroque, le fondateur de la Sécurité sociale française, suscita quelques vagues mentions le jour de son décès. Souvent assimilée a à une matière aride et technocratique, la Sécurité sociale a pourtant permis à des millions de gens de mieux vivre la vieillesse, la maladie ou la perte d'un emploi. Même remarque pour le Smic ou le RMI, des réformes que plus personne ne remet en cause, qui ont parfaitement fait leurs preuves, qui ont sauvé des centaines de milliers de familles de la misère et du désespoir, mais dont les pères fondateurs ne semblent guère susciter d'adhésion émue.

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