Jusqu'où doit-on simplifier ?

Une religion se résume-t-elle à un "best of" de manifestations vestimentaires ou alimentaires ? A côté des louanges dans la presse, l'expo "Dieu(x), modes d'emploi" suscite aussi des questions.

Jean-François NANDRIN

Enseignant Criminologue

Une religion se résume-t-elle à un chapelet de factualités extérieures ? Telle est la question avec laquelle on revient de l'exposition "Dieu(x), modes d'emploi". Cela entraîne des interrogations fondamentales sur les conditions d'une rencontre entre croyances.

L'hindouisme se résume-t-il à des statues de dieux, le Gange, un brahmane ? Le sikhisme à des turbans, le lac d'Amritsar, le GranthSahib ? Certes, ces éléments en font partie, de manière intrinsèque. Mais la foi inhérente à chaque religion dépasse ces éléments. Dans l'exposition, ce dernier aspect est peu abordé, alors que la croyance est le fondement des pratiques; lorsqu'il l'est, le choix de donner la parole à des croyants "lambda", censés exprimer ce que vit le "commun des mortels", ramène la religion à autant d'options qu'il n'y a de personnes. Cette explosion des religions en éclats purement factuels et personnels correspond à la tendance actuelle à faire primer le "vécu" sur la théorie, jugée souvent réactionnaire (pourquoi ?) et donc (!) mauvaise par nature. Je sais donc ce que pensent ces personnes interrogées, mais toujours pas quel est le contenu exact de leurs religions. L'insistance sur la multiplicité renvoie à une image de self-service, dans laquelle toute vérité religieuse serait validée "puisque" vérité de quelqu'un. Qu'importe si le Christ n'est plus Dieu, c'est "valide"; qu'importe si le Coran est défiguré par ceux qui tuent des innocents, c'est "valide". Tant de croyants, tant de manières de croire : si c'est vrai dans le sens d'autant de "relations personnelles" avec (les) Dieu(x), c'est faux au sens strict. L'adhésion à une foi comprend l'adhésion à un credo précis - fut-il bref. Même en étant incroyant, on doit exiger que les religions balisent leur propre vérité. Car le résultat de cette déstructuration se retrouve dans la crédulité de beaucoup en la parole du premier quelconque qui affirme des choses qu'ils ne savent plus vérifier par un savoir personnel clair. Savoir n'est pas adhérer, mais à quoi adhérer ou non si on ne sait pas ? La théorisation est structurante, donc nécessaire à l'expression personnelle.

Face aux conflits "religieux" auxquels nous assistons, depuis les situations larvées de racismes et de préjugés jusqu'aux guerres, une réponse consiste à donner un savoir théologique et historique exact. Quel intégrisme à fins politiques ou quel organisme sectaire gagnerait à ses idées des personnes clairement informées ?

On regrettera aussi quelques erreurs constatées : à propos de l'usage de drogue par les chamans, un vêtement liturgique monté à l'envers, confusion entre réincarnation et métempsychose, etc. Détails... Mais si même pour du purement factuel il y a des erreurs, que croire encore ? Erreur sans doute aussi de choisir le plus souvent "une" image pour représenter tout un pan d'une religion - que représentent du catholicisme les têtes de mort mexicaines en sucre ? Quand on veut donner un "best of" aussi bref que possible, on risque la caricature et le folklorisme (je me dis aussi que pour des expositions dans lesquelles je ne peux rien vérifier par moi-même, je suis vraiment à la merci des concepteurs... On n'apprend jamais assez...).

Enfin, les religions, intimement liées aux lieux et moments de leurs naissances, ainsi qu'aux heurs de leurs développements, sont présentées dans leur état actuel, comme des météorites. Même pas un mot sur la Shoah ! Par contre, la pièce finale montre Mohamed comme un conquérant pillard et le guide a exprimé l'idée (bien captée par les élèves !) que l'islam représente un danger.

Ainsi, au moment même où l'exposition se donne pour but, sous l'égide d'ailleurs de ministres socialistes, d'exalter la séparation de la religion et de l'état, espace pacifié de vie en commun, elle mise tout sur l'extériorité de comportements. Alors que, au sein d'une loi commune à toute la société, chacun(e) est invité(e) à vivre ses choix dans la sphère du privé (par exemple, selon sa conscience éclairée par sa religion, divorcer ou non, avorter ou non - alors que ces possibilités sont laissées à chacun(e) par la société), ici, chacun(e) exprimerait ses options religieuses par des manifestations corporelles, vestimentaires, architecturales, alimentaires..., dont la visibilité peut heurter l'autre de front. En témoigne la saga récente du voile islamique à Anvers, celle plus ancienne de la viande hallal dans les écoles de Molenbeek, etc.

Cela nous renvoie à la nécessité d'une formation théologique (plus que religieuse) autant que philosophique, approfondie, objective, sans agenda caché (pas de prosélytisme laïque), osant dépasser le politiquement correct (" ne parlons pas de ce qui pourrait choquer quelqu'un") et donc affirmer chaque foi dans son identité. Aux Etats-Unis, où la correctness est fort présente dans l'enseignement, notre vieux continent observe avec stupéfaction et incrédulité que la religion (re)prend une tournure fondamentaliste.

Mais peut-être suis-je trop sévère ? Lors d'un contrôle effectué par écrit auprès de plus de cent élèves de 16 ans au lendemain de la visite, j'ai demandé ce qu'ils avaient préféré. Les images, les statues des dieux et les vidéos viennent au premier plan, "parce qu'on voit des choses". Mais quel en est le sens ? "J'ai apprécié la partie qui montrait les manières de vivre sa religion à travers les vêtements car cela montre des façons de vivre très différentes : les animistes sont pratiquement nus, en islam, le contraste est flagrant, les femmes sont très couvertes." Voilà à quoi sont ramenées ces deux compréhensions du monde !

Cette exposition - qui n'est au fond ici qu'une occasion de réflexion - a l'avantage d'exister et représente éventuellement une illustration pour un savoir... à aller chercher plus loin. Pour certains, elle aura été occasion de découvertes. Mais découverte de météorites dont on ignore l'origine et le sens. La nécessité d'être pédagogue ne doit jamais oblitérer l'absolue nécessité d'être exact et de mesurer l'exacte portée de ses choix. Jusqu'où doit-on simplifier ? A partir de quand le simplisme engendre-t-il une méconnaissance aux effets potentiellement dévastateurs ?

Titre et sous-titre sont de la rédaction.