Eloge de la simplification

Elie BARNAVI

Historien, conseiller scientifique auprès du Musée de l'Europe.

L'article critique de Jean-Fançois Nandrin sur notre exposition "Dieu (x), modes d'emploi. L'expérience religieuse" (" Jusqu'où doit-on simplifier ?", La Libre Belgique du mardi, 6 février) est précisément le genre de réaction que nous espérions susciter. Fouillée, réfléchie et argumentée, nourrie de surcroît d'une expérience pédagogique immédiate, elle mérite amplement une "défense et illustration". La voici.

Je passe rapidement sur des reproches de détails, certains fondés - ainsi, un vêtement liturgique a en effet été mal monté, et nous l'avons depuis remis à l'endroit -, d'autres moins. Par exemple, les crânes à sucre mexicains, qui ne résument pas le catholicisme, amplement représenté ailleurs dans le parcours, ne sont peut-être pas grand-chose pour cette religion en général; mais, à l'emplacement où ils se trouvent, ils représentent une facette d'un phénomène qui, lui, a son importance : le syncrétisme religieux.

Par exemple encore, avec la meilleure volonté du monde, je ne vois vraiment pas ce que la Shoah pouvait venir faire dans une exposition sur l'expérience religieuse contemporaine. Que la mise à mort du peuple juif, perpétrée au nom d'une idéologie d'inspiration païenne, ait eu des implications théologiques sur des juifs pieux, c'est un fait. Mais à la considérer comme un fait religieux, ce serait prendre parti pour la lecture la plus folle d'une frange marginale de l'ultra-orthodoxie juive.

Par exemple, enfin, la présentation de la pièce de Philippe Blasband comme mettant en scène Muhammad en "conquérant pillard". Or, si nous avons choisi de montrer le phénomène, incontournable, de la violence au nom de Dieu au moyen d'une pièce de théâtre, c'est précisément pour éviter cette caricature. En passant soit dit, nous avons vu passer des centaines d'élèves et d'enseignants musulmans sans jamais enregistrer la moindre complainte.

Seul espace de l'exposition où nous avons voulu prendre du recul historique, la pièce montre que toute religion, notamment toute religion révélée, porte la violence comme la nuée l'orage - en concurrence, d'ailleurs, avec un discours irénique. Si le guide s'est permis un commentaire comme celui qui est rapporté ici - l'islam représenterait un danger (en soi ?) -, c'est de son propre chef, et au mépris de tout ce que suggère l'ensemble du parcours. C'est alors la tâche du professeur qui accompagne les élèves de faire son métier, ce que Jean-François Nandrin n'a sûrement pas manqué de faire.

Cela est d'ailleurs vrai pour l'ensemble du parcours. Les réactions de ses élèves sont normales - à 16 ans, on reste forcément à la surface des choses, en remarquant par exemple que "les animistes sont pratiquement nus, [alors qu'] en islam [...] les femmes sont très couvertes". Armé de notre cahier pédagogique et de son propre savoir, le professeur doit les aider à faire un bout de chemin un peu plus loin.

Mais l'essentiel de son argumentation est ailleurs : la religion telle que nous la montrons se réduit, dit-il, à "un chapelet de factualités extérieures". Et en effet, une religion ne se résume pas à cela. Mais c'est bien ce que nous avons voulu montrer, et nous affichons honnêtement notre choix : c'est "l'expérience religieuse" qui nous intéresse ici, autrement dit les mille manières dont les simples fidèles vivent leur foi au quotidien. On peut, bien sûr, contester ce choix; mais alors il faut s'interdire de faire des expositions sur le fait religieux. En effet, seules les "factualités extérieures" se donnent à voir; la foi, elle, ne se montre point, si ce n'est, reflet fugace, dans les tableaux des maîtres espagnols de l'Âge d'or. Il en va de même du "contenu exact des religions". J'y reviendrai.

Mais arrêtons-nous un instant sur cette expression : le contenu exact des religions. L'historien des religions que je suis conteste fortement qu'une telle chose existe. C'est une illusion commune des intellectuels rationalistes - secte dont je fais moi-même partie, pour le meilleur ou pour le pire - que d'imaginer que les systèmes religieux véhiculent une vérité. On est certes en droit d'exiger d'eux "qu'ils balisent leur propre vérité"; les religieux s'en moquent, à juste titre.

La théologie n'est une science que pour ceux qui y croient; encore la plupart des fidèles se fichent de la théologie et des théologiens comme de leur première bougie. Et c'est une autre illusion de penser qu'un "savoir théologique et historique exact" nous débarrasserait une fois pour toutes des intégrismes, des fanatismes et des préjugés. S'il est une leçon à tirer de siècles de conflits confessionnels, c'est bien que des "personnes clairement informées" ne sont pas les dernières à hurler "Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens !"

Arnaud Amaury n'était pas un béotien en matière de théologie catholique; Ben Laden, nous dit-on, connaît le Coran par coeur, et Yigal Amir, l'assassin de Rabin, a pris soin, avant de commettre son forfait, de demander l'avis des rabbins.

Mais admettons même que l'on puisse débusquer cette vérité une et indivisible, on voit mal comment une exposition quelle qu'elle soit, a fortiori une exposition conçue délibérément pour le plus grand nombre, pourrait la mettre en scène. Ce constat renvoie à une interrogation plus large sur ce moyen très particulier de transmission du savoir qu'est l'exposition de civilisation.

Comme nous ne cessons de le dire dans nos conférences et nos publications, une exposition est un médium pauvre. Bien conçue, elle n'a pas son pareil pour faire découvrir, amuser, éveiller, exciter l'appétit d'en savoir plus. Mais, encore moins que tout autre véhicule, elle ne saurait à elle seule offrir un savoir complet. Le grossissement de la partie au détriment du tout, l'impasse sur les nuances, la peinture à gros traits, bref, la "simplification", tel est son lot. À condition de ne pas lui demander ce qu'elle ne peut pas donner, elle peut être précieuse.

Jean-François Nandrin ne m'en voudra pas de conclure par ses propres mots, que je prends pour un hommage à notre travail, même assorti de réserves : "Cette exposition - qui n'est au fond ici qu'une occasion de réflexion - a l'avantage d'exister et représente éventuellement une illustration pour un savoir... à aller chercher plus loin". En effet.