Jésus s'est-il formé en Inde ?

Où était Jésus durant les années manquantes à sa biographie ? Sans doute auprès des sages de l'Inde et de la Perse pour fortifier sa foi. Son enseignement est marqué de spiritualité orientale.

Eric de BROQUEVILLE

Auteur du livre "Le secret de Paul", essai déguisé en récit historique, sur les origines cachées du christianisme. (Ed. Mols, 2006) (1)

La vie de Jésus ne nous est connue que par les Evangiles. Encore ne livrent-ils que son enfance et sa vie publique. Saint Matthieu fait disparaître Jésus à sa naissance en direction de l'Egypte. Saint Luc le perd de vue à douze ans en route vers Nazareth, dont l'archéologie peine à soutenir l'existence à cette époque. Il le retrouve à l'âge de trente ans pour une vie publique d'une durée d'un an. Mais d'après saint Jean, elle dure trois ans et Jésus serait plutôt proche de la cinquantaine. Peu après sa résurrection, Jésus disparaît de nouveau : c'est l'Ascension.

Où était Jésus durant les années manquantes à sa biographie ? Diverses raisons permettent de penser qu'il a pu aller notamment en Inde. Pourquoi ? Etait-il en quête des sources de sa religion ?

Les récents progrès de l'archéologie israélienne obligent à une refonte impressionnante de l'Histoire Sainte (2). Les piliers de l'Ancien Testament, Moïse, David et Salomon, sont privés d'existence historique par les fouilles minutieuses des couches archéologiques de leur époque. Moïse, promu au rang de légende, doit quitter la scène de l'Histoire emportant avec lui les Tables de la Loi et effaçant tout espoir de conquête d'une terre sans cesse "promise" à une occupation étrangère. David doit rendre Jérusalem aux poètes qui en firent la capitale d'un royaume de rêves. Son départ précipite aussi celui de son fils Salomon avec le Temple que ce dernier aurait construit à Jérusalem. En ce temps-là, celle-ci est un hameau peuplé par quelques dizaines d'habitants, tout au plus.

Nous savons aujourd'hui que le monothéisme n'a fait son apparition en Syro-Palestine qu'au VIe siècle avant notre ère avec l'arrivée de Cyrus, Grand Roi des Perses. Il est le "Messie de Yahvé", selon le prophète Isaïe. Le monothéisme perse est né d'une transformation majeure de la spiritualité indo-iranienne, sous l'impulsion d'un grand prophète : Zoroastre.

En quête des sources

Avant de suivre les pas de Jean-Baptiste, Jésus a-t-il fortifié sa foi auprès des sages de l'Inde et de la Perse ? Si tel fut le cas, nous devrions retrouver dans son enseignement la marque profonde de cette extraordinaire spiritualité orientale.

Les premiers siècles du christianisme furent témoins d'une vaste tentative d'éradication des "hérésies" gnostiques. Gnose, ou connaissance du divin, se dit Veda en sanskrit. Le Veda est la source originelle et fondamentale de la spiritualité de l'Inde. Nombre de révélations de cette spiritualité étaient perçues comme "hérésies", omniprésentes dans le judéo-christianisme des premiers temps. Certaines d'entre elles ont pourtant survécu. Elles distingueront le christianisme.

A la naissance de Jésus, les mages en adoration devant le nouveau-né évoquent déjà l'Orient et la religion indo-iranienne. Vient ensuite une légende qu'il faut rectifier : Hérode n'a jamais fait massacrer les jeunes enfants de Judée. L'épisode du massacre des innocents est emprunté aux contes indiens illustrant la naissance et la vie de Krishna, incarnation en Inde de Dieu sur terre. Le joyau de l'épopée de Krishna, la Bhagavad Gita, dévoile entre autres la nature ou la portée des "mystères" de l'Incarnation, de l'Immaculée Conception, de la Transfiguration et de la Résurrection. Et que dire du "mystère" de la Trinité indienne, symbole de l'omniprésence de Dieu dans le temps ? Ces dogmes chrétiens sont des "hérésies" aux yeux des mouvances du judaïsme et de l'intégrisme essénien. Le schisme devient inévitable.

Un enseignement nouveau

"Voilà un enseignement nouveau, plein d'autorité !", disait-on à l'écoute de Jésus. Avant tout, Jésus parle en paraboles. Ce langage est caractéristique de la spiritualité indienne des Upanishads, quintessence du Veda. Le message de Jésus est centré sur le Royaume de Dieu. Or, ce thème est primordial dans les Upanishads.

Le Royaume est semblable au grain de sénevé, rapportent les Evangiles. Et ils ajoutent : ce grain minuscule donnera un arbre immense dont les branches abriteront les oiseaux. Ignorant la source des paroles de Jésus, ils livrent parfois des paraboles insolites. En effet, le sénevé, ou moutarde noire, est une plante potagère, donc dépourvue de grandes branches. Deux paraboles différentes des Upanishads sur le thème du Royaume, celle du sénevé et celle du banian, arbre énorme de l'Inde, ont ici été confondues en une seule par les évangélistes.

L'aventure d'un figuier, desséché par Jésus d'après les Evangiles, semble ainsi extravagante. Irrité de ne pas obtenir de figues d'un figuier, "alors que ce n'était pas la saison", Jésus lui jette un sort qui le dessèche. Cet acte a l'air absurde. Mais le banian, appelé aussi "figuier de l'Inde", permet à la Bhagavad Gita d'illustrer la victoire décisive du détachement sur l'empire de la convoitise.

Comment ne pas citer aussi le Notre Père, prière indienne depuis l'aube des temps ? Les Evangiles nous en livrent deux versions, chacune incomplète. Mais toutes les paroles de la prière de Jésus figurent dans un hymne du Rig Veda. Quelques-unes d'entre elles figurent en encart dans cet article.

"Le Fils de l'Homme"

A présent, osons dire le sens du "sacrifice" du Fils. Celui de Jésus, comme celui de Nachiketas dans les Upanishads. Nachiketas fait l'offrande de sa vie par amour pour son père, rachète ses péchés et ressuscite à la vie, après trois nuits dans l'antre de la mort. La réalisation du "sacrifice" de sa vie génère le "Fils de l'Homme". Seule l'Inde, dans les Upanishads, donne le sens de cette expression unique : l'accession de l'homme, né par lui-même et en lui-même, à la conscience de la divinité inhérente à tout homme.

Pour peu que Jésus ait enseigné la parabole de Nachiketas avant sa mort, un quiproquo a pu ensuite faire croire que Jésus s'est sacrifié pour nos péchés et à notre place, comme un bouc émissaire. Mais Jésus, comme Nachiketas avant lui, n'a-t-il pas montré tout au long de sa vie la voie de l'offrande dans le don de soi absolu, par amour ? Chaque homme n'est-il pas invité à l'"offrande" de sa vie, plutôt qu'à l'acceptation du "sacrifice" expiatoire d'un autre ?

Résurrection et survie

Jésus serait-il aussi allé en Inde, après sa résurrection ?

Il est difficile de voir d'autre raison que celle de sa survie dans la disparition de Jésus après sa résurrection. La résurrection de Lazare et celle de Jésus ne se sont-elles pas opérées dans leur propre corps physique ? Faudrait-il définir ces deux résurrections de manière différente, afin d'expliquer que seule la dernière puisse fonder une religion, mais pas la première ?

La disparition de Jésus et la rumeur de sa survie après la crucifixion consternaient tous ceux qui avaient oeuvré pour sa condamnation. Saül, futur Saint Paul, est dépêché par le Temple vers "le pays de Damas", terre de refuge des Esséniens. Saül déclarera y avoir "vu" Jésus. Ses intentions à l'égard de Jésus ne peuvent laisser aucun doute. Aucune juridiction n'est nécessaire pour garantir l'impunité à qui oserait produire le corps d'un condamné à mort disparu après son exécution publique. Mais le face à face avec Jésus va bouleverser la vie de Saül.

Saül sait quel sort tragique attend Jésus s'il est repris. A-t-il dès lors voulu le protéger ? Cela n'expliquerait-il pas le mystérieux voyage entrepris immédiatement par Saül vers l'Arabie proche de la Mer Rouge, d'où partent sans cesse des navires en direction de l'Inde ? La nouvelle de l'Ascension de Jésus, le dérobant aux yeux de tous, découragera toute poursuite. Pourtant, d'aucuns vénèrent encore sa dépouille mortelle au Cachemire.

Le Royaume du Père

Faudrait-il récrire l'histoire du Nouveau Testament autant que celle de l'Ancien ? Que resterait-il d'un christianisme dépouillé de ses racines historiques ?

Le message de Jésus a-t-il besoin, pour enraciner sa véracité, de preuve autre que celle du fruit de sa mise en oeuvre ? L'essentiel appartient à un ordre inaltérable et éternel. Il est ce message d'un Dieu d'amour absolu, don de soi infini, à l'image duquel l'homme est invité à renaître. Ce message est la vérité du Royaume de Dieu, vivant au coeur de chaque être.

La vraie foi conduit au développement de cet état de conscience de l'omniprésence du divin. Le domaine des croyances, ou de la crédulité aveugle, n'est pas celui de la foi. Chacun est appelé à renaître, sinon à ressusciter, à l'identité divine originelle et ultime de ce qui est, UN avec le Père comme le fut Jésus.

(1) Après une carrière internationale, il poursuit depuis dix ans travaux et recherches sur l'histoire des origines du judéo-christianisme.

(2) La Bible dévoilée, Israël Finkelstein et Neil A. Silberman, 2002.