Pour les gnostiques, Jésus est l'illuminateur

Père Jean-Marie SEVRIN

Franciscain. Professeur à la Faculté de Théologie à l'Université catholique de Louvain.

Commencée vers l'âge de 30 ans, la carrière du Nazaréen fut brève : moins d'un an pour Matthieu, Marc, Luc; à peine plus de deux ans pour l'évangile de Jean. Mais avant cela? Nous n'en savons rien. Une vie d'artisan? Des contacts avec une communauté essénienne? Ou, comme on l'imagine parfois, un voyage vers l'Orient où il aurait puisé sa sagesse?

A regarder les sources dont nous disposons, cette troisième hypothèse paraît fragile, tant en ce qui concerne le Jésus de l'histoire que les relectures qu'en ont faites les chrétiens des trois premiers siècles.

Un juif galiléen

Comme Jésus n'a pas écrit, mais parlé, on ne peut atteindre son enseignement de façon critique qu'en étudiant les traditions qui le transmettent en l'interprétant : les plus anciens évangiles et les citations qui continuent à fleurir chez les auteurs chrétiens du IIe siècle.

Depuis un bon siècle, ce corpus a fait l'objet de débats serrés entre de nombreux chercheurs (1). Un consensus en émerge sur le milieu religieux et culturel où s'enracine l'enseignement de Jésus. C'est le judaïsme palestinien dans sa diversité, avec ses interprétations de la Bible, sa prolifération d'écrits apocalyptiques, l'enseignement oral de ses scribes. Les matériaux des paroles de Jésus viennent tous de là. Toutefois, Jésus n'apparaît pas comme un scribe, un lettré au sens technique du terme, plutôt un prophète et un sage du terroir galiléen. Dans ses paraboles, la campagne tient un très grand rôle (l'agriculture, l'élevage, les oiseaux du ciel et les lys des champs...). Le milieu urbain ne l'intéresse guère, et quand il met en scène des puissants (rois, propriétaires terriens), c'est de manière peu réaliste et avec une ironie toute populaire. Il voit le monde avec les yeux d'un homme du peuple de la campagne.

Il est original, certes; mais rien dans ce qui constitue son monde n'invite à le faire voyager au loin pour y trouver son inspiration.

Premières générations chrétiennes

Après Jésus, les communautés chrétiennes se diversifient. Toutes gardent leur enracinement dans la tradition biblique, mais certaines seulement se développent dans un horizon juif (on les appelle les "judéo-chrétiens"). La majorité sort de cet horizon et se développe dans le monde gréco-romain où elles sont confrontées à des traditions religieuses philosophiques, culturelles multiples. Saint Paul déjà en est un exemple. Aux IIe et IIIe siècles, des groupes chrétiens vont croiser et parfois se mêler à un courant religieux très syncrétiste, le gnosticisme. Des textes gnostiques vont alors développer une image particulière de Jésus.

Les gnostiques

Jusqu'à ces derniers temps, on ne connaissait des gnostiques que ce qu'en rapportaient les pères de l'Eglise qui les combattaient. Depuis une cinquantaine d'années ont été retrouvés de nombreux manuscrits coptes contenant des textes gnostiques originaux et variés, ce qui a donné un souffle nouveau à la recherche sur le gnosticisme.

Qu'est-ce que le gnosticisme ? Les frontières de ce mouvement aux multiples visages sont floues. Très syncrétiste, il intègre des éléments de philosophie, de cosmologie, des traditions chrétiennes ou juives ésotériques, ou même puisés à d'autres religions. Ses mythes expriment une structure de pensée récurrente : le monde n'est pas l'oeuvre du Dieu véritable, mais d'un démiurge ignorant et trompeur, produit lui-même d'une chute dans le divin.

L'homme ne vient pas du créateur, mais du monde divin véritable; son emprisonnement dans le monde lui a fait oublier son origine véritable. C'est pourquoi le salut réside dans la gnose, illumination par laquelle l'homme échappe au monde et réintègre la lumière originelle. Cela ne peut advenir que par une révélation directe : le sauveur est l'Illuminateur.

Que les textes gnostiques soient chrétiens en surface seulement ou en profondeur, le personnage du Sauveur, identifié à Jésus, est une entité mythique venue d'en haut apporter l'illumination.

Le Jésus secret des gnostiques

Dans plusieurs textes gnostiques, dont quelques-uns ont reçu tardivement, dans le manuscrit où on les trouve, le titre d'"évangiles", Jésus apparaît comme une figure transcendante qui communique à un ou plusieurs disciples privilégiés une révélation de type gnostique. Le Jésus historique est pratiquement ignoré; cette mise en scène est un lieu commun qui sert à rattacher un enseignement ésotérique à l'autorité de Jésus. Le caractère secondaire de cette christianisation peut parfois être démontré mais, pratiquement toujours, le contenu de cette révélation renvoie aux mythes de la nébuleuse gnostique et n'a pas, ou peu de rapport avec la tradition des paroles de Jésus.

Quelques textes pourtant semblent s'alimenter çà et là à une tradition des paroles de Jésus. Parmi eux, l'Evangile selon Thomas occupe une place particulière. Il se présente comme une collection de paroles de Jésus, avec beaucoup d'éléments semblables à ceux que l'on trouve dans les évangiles canoniques, au point que certains doutent de son caractère gnostique. A y regarder de plus près, ces paroles, qui sont présentées comme "secrètes" et requérant une "interprétation" ont un caractère énigmatique; mais elles sont généralement complétées, nuancées, associées de sorte qu'une relecture s'opère dans le sens d'un enseignement de sagesse de type gnostique (connaissance de soi, rupture d'avec le monde; retour à la condition originelle). Certaines paroles d'ailleurs, mélangées à l'ensemble, ont une origine gnostique caractérisée. Thomas charrie bien des matériaux traditionnels provenant de Jésus, mais c'est pour les relire (parfois les subvertir) systématiquement à sa manière.

C'est surtout dans les "évangiles gnostiques" que l'on va d'ordinaire chercher des parentés entre Jésus et les religions iraniennes ou les sagesses de l'Inde. En fait, ce n'est pas plus de Jésus qu'il s'agit, mais de mouvements religieux postérieurs. Les gnostiques des IIe et IIIe siècles ont-ils subi des influences indiennes?

Ressemblance et parenté

On le pense parfois et cela n'est pas exclu. Quant à l'influence iranienne, c'est l'une des thèses (déjà ancienne) sur l'origine du gnosticisme.

Mais que signifient des analogies à caractère très général? On retrouve des traits de la pensée gnostique au long des âges, parfois à des siècles de distance, sans qu'un contact historique soit vraisemblable. "La Nausée" de Sartre, l'oeuvre de Cioran, ont parfois des résonnances gnostiques.

Faisons une comparaison avec l'architecture. Il y a des pyramides en Egypte; il y en a au Mexique. Les Egyptiens ont-ils inspiré les Mexicains?

Les temples du Yucatan et les tombeaux égyptiens n'ont pas la même fonction; mais ils ont en commun d'être construits hauts et pour durer, ce qui leur impose la forme pyramidale; ils ont aussi en commun un rapport avec l'astronomie, importante dans les religions des civilisations agricoles où le temps est sacré et réglé par les astres. Pas besoin de passer par l'Atlantide ou les extra-terrestres pour expliquer la ressemblance.

Des influences de l'Inde sur le gnosticisme ne sont pas exclues a priori; mais il convient d'étudier au plus près les textes qui de part et d'autre donnent lieu à des rapprochements. Pour l'hindouisme et le bouddhisme, je ne suis pas compétent, mais pour les textes gnostiques, il reste encore beaucoup à faire.

Dans l'air du temps

A quoi répond cette tendance à chercher dans les religions et les sagesses orientales la source de l'enseignement de Jésus ? Elle n'est pas nouvelle, mais elle coïncide étrangement aujourd'hui avec le goût, voire la fascination qu'éprouvent les sociétés occidentales pour les sagesses de l'Orient, en même temps qu'avec un relatif épuisement du christianisme européen et qu'une méfiance pour l'enseignement des Eglises. Dans notre société multiple et libérale, la religion est devenue l'affaire de l'individu et se mesure à ses besoins. Un Jésus maître de sagesse, plus proche de l'Orient qu'il ne le fut en réalité, correspond peut-être mieux à ces attentes qu'un Jésus qui annonce la venue du Règne de Dieu en ce monde et tourne ses disciples vers leurs responsabilités historiques.

Faire se parler ensemble les religions est une tâche urgente; elle demande qu'on les respecte pour ce qu'elles sont, qu'on évalue honnêtement leurs convergences et leurs divergences, plutôt que de les mêler dans un syncrétisme qui les dénature.

Jésus fut un sage en même temps qu'un prophète - et davantage aux yeux des croyants. Le ramener aux sagesses orientales au mépris de l'évidence historique, c'est le réduire. Ni les spiritualités de l'Orient ni la foi chrétienne n'ont rien à y gagner.

(1) On trouve une ample documentation sur l'état de la recherche dans John P. Meier, "Un certain Juif, Jésus. Les données de l'histoire", Paris, Le Cerf, 2004-2005 (4 tomes dont 3 parus).