Faire revivre l'amour de la télévision pour le cinéma

Viviane REDING

Commissaire européen à la Société de l'information et aux médias.

Le Festival de Cannes fête cette semaine son soixantième anniversaire; un film a été réalisé spécialement pour l'occasion, qui rend hommage à la salle de cinéma, lieu irremplaçable de rencontre d'un film avec son public. Cette semaine à Bruxelles, les ministres de la Culture et de l'Audiovisuel adoptent la nouvelle loi qui encadrera pour les dix ou quinze années qui viennent les programmes que regardent les Européens chaque jour à la télévision.

La télévision, tous les professionnels du cinéma en conviennent aujourd'hui, n'est pas l'ennemie de la salle. D'abord parce que les chaînes jouent un rôle important dans l'économie du cinéma en préfinançant les films. Ensuite parce que, souvent, et ceci même dans de grandes villes, le trop faible nombre d'écrans disponibles et la force de programmation des blockbusters produits aux Etats-Unis ne permettent pas de donner leur chance à beaucoup de bons films européens, mais aussi africains, asiatiques ou latino-américains. Mais, paradoxalement, au moment où les professionnels du cinéma sont réconciliés avec la télévision, celle-ci montre des signes de désintérêt, préférant de plus en plus souvent séries et émissions de plateau en prime time.

Avec les nouvelles règles européennes sur les contenus audiovisuels, l'Europe va essayer de faire revivre l'amour de la télévision pour le cinéma. Comment ? Les films, oeuvres de création, sont chers. Pour en acheter les droits, les télévisions en clair ont besoin des recettes que génère la publicité. C'est ce qui a conduit l'Europe à donner plus de liberté aux télévisions sur le moment d'insertion des spots de publicité ou de télé-achat, sans pour autant abolir toutes les limites, puisque la quantité totale de publicité que les télévisions européennes sont autorisées à diffuser par heure d'horloge reste plafonnée à 12 minutes.

Autre piste trouvée par Bruxelles pour améliorer le financement des films : un cadre légal clair, valable partout en Europe, autorisant, sous condition d'information du téléspectateur et de respect de l'oeuvre et de son créateur, les télévisions à diffuser des films dans lesquels une marque ou un produit sont intégrés dans l'action, en contrepartie d'une contribution de la marque au financement du film. Ces nouvelles règles sur le placement de produit placent enfin nos producteurs en situation d'égalité avec leurs concurrents des Etats-Unis.

Favoriser une création cinématographique dynamique en Europe passe aussi, et de plus en plus, par les technologies de l'information et de la communication : l'internet, les téléphones mobiles. Ce samedi, à l'occasion de la 5e Journée de l'Europe au Festival de Cannes, les ministres européens de la Culture débattront avec de grands ambassadeurs de la profession des transformations que ces nouvelles plateformes de diffusion apportent à la création et à l'économie du cinéma.

Je crois que cet apport est positif, permettant de relancer la production de courts métrages, d'inciter à la numérisation et à l'exploitation des catalogues de films et ainsi à la redécouverte du patrimoine. La diffusion de contenus créatifs sur les téléphones mobiles augmente déjà, et le fera de façon croissante, le temps consacré au petit écran et les revenus potentiels pour nos industries audiovisuelles.

Plus de 150 services de vidéo à la demande existent en Europe, majoritairement sur l'internet. C'est bien, mais ce n'est pas assez et ces sites ne mettent pas assez en valeur le cinéma européen dans toute sa diversité. Il ne faut pas se satisfaire que, dans un marché audiovisuel de 500 millions de spectateurs, seuls quelques-uns, privilégiés ou chanceux, aient le choix de partir à la découverte du cinéma des autres Européens.

Avec les nouvelles règles européennes sur l'audiovisuel, il sera désormais plus facile de proposer des services transfrontières de vidéo sur internet. Autre nouveauté de la directive "Audiovisuel sans frontières" : l'obligation pour chaque pays européen de s'assurer que ces plate-formes de vidéo à la demande promeuvent autant que possible la production et l'accès aux films européens. C'était une promesse que j'avais faite aux professionnels de l'audiovisuel, et que le Parlement européen et les ministres de la Culture m'ont aidée à tenir.

Comme le montrera probablement la réunion à Cannes entre les ministres et les ambassadeurs du cinéma, sous le parrainage du cinéaste franco-brésilien Walter Salles, l'arrivée des technologies de l'information et de la communication dans l'économie et cinéma et le processus de création créent aussi des défis : comment éviter que ces oeuvres soient de plus en plus piratées ? Faut-il et comment assurer un meilleur équilibre entre le monde de la production, très fragmenté en Europe, et les propriétaires des réseaux de diffusion ?

Ces questions conduisent à des débats sur les fenêtres d'exploitation des films, sur les engagements des uns et des autres quant à l'accès aux contenus créatifs et à la lutte contre les fraudeurs, sur le régime juridique de protection de la propriété intellectuelle en Europe. Répondre à ces questions en y apportant des solutions pragmatiques et justes sera l'un des défis de l'Europe et de l'industrie dans les mois à venir, afin de donner encore plus d'atouts à la création cinématographique en Europe.

Le titre, le chapeau et l'exergue sont de la rédaction