Défaite du PS : il n'y a pas que Charleroi !

Affilié au parti socialiste depuis l'âge de 16 ans, mandataire communal depuis plus de 15 ans, je ressens, comme beaucoup d'autres, la défaite du PS aux élections du 10 juin avec beaucoup de douleur. En tant que démocrate, le moindre respect que l'on puisse avoir pour les électeurs, c'est d'accepter le résultat.

MARC BOLLAND BOURGMESTRE PS DE BLEGNY

Affilié au parti socialiste depuis l'âge de 16 ans, mandataire communal depuis plus de 15 ans, je ressens, comme beaucoup d'autres, la défaite du PS aux élections du 10 juin avec beaucoup de douleur. En tant que démocrate, le moindre respect que l'on puisse avoir pour les électeurs, c'est d'accepter le résultat. Accepter, mais pas se résigner. Nous n'avons pas le droit de décevoir les progressistes qui nous regardent : nous devons comprendre le message qui nous a été donné. Cela aussi, c'est respecter l'électeur.

Or, je constate avec tristesse que la seule explication donnée pour l'instant consiste à trouver un bouc émissaire facile, médiatiquement acceptable et politiquement correct : "la défaite du PS, c'est la faute de Charleroi !"C'est un peu court. Il est clair que des erreurs inacceptables ont été commises par quelques-uns. Il est évident que le tapage médiatique des dernières semaines n'a rien arrangé. Mais il y a d'autres questions à se poser, à se poser franchement, sans tabou, sans agressivité, dans le respect des uns et des autres. C'est aujourd'hui le moment ou jamais de se poser les bonnes questions, pour repartir du bon pied.

Il est facile de critiquer pour le plaisir, de tirer sur le pianiste tout en restant au balcon. Ce n'est pas mon but ici et je ne veux pas donner l'impression de balayer d'un revers de la main tout ce qui a été fait dans le cadre de la rénovation du parti, par des camarades que je crois de bonne volonté et de bonne foi. Mais il convient tout de même de préciser que les orientations prises par le PS posent des questions essentielles. En voici quelques-unes

Le PS est-il encore un grand parti populaire ?

Historiquement, contrairement à ce qui se passe en France par exemple, les structures de la gauche belge sont des structures de masse, des structures populaires, tant sur le plan politique que sur le plan syndical. C'est une donnée historique. Dans le souci de moderniser son image, le PS a donné (trop) souvent l'impression de vouloir se détacher de cette image populaire, tant sur la forme que sur le fond.

Sur la forme, en privilégiant notamment un marketing de courte vue, articulé sur l'image d'un jeunisme parfois ridicule. Sur le fond, en imposant à la base militante des débats concernant des minorités, au détriment des problèmes de vie quotidienne. À de trop nombreuses reprises, dans les cercles les plus proches de la direction du parti, on ressent ce mépris pour le populaire : "tu as encore été dans la kermesse aux boudins ?" est le genre de réflexion qu'il n'est pas rare d'entendre lorsqu'on vient de la province et que l'on franchit la porte du boulevard de l'Empereur.

Au-delà de l'anecdote, malheureusement significative d'un certain état d'esprit, cela pose problème, non seulement sur le respect que l'on doit avoir les uns vis-à-vis des autres. Mais cela pose surtout problème du point de vue politique : la gauche est là pour aider ceux qui sont incapables de peser sur les débats de société à se grouper et ainsi, à créer des rapports de force collectifs. Sans rapports de force collectifs, les plus faibles sont démunis et impuissants. Renier ou oublier cela pose problème. En adoptant une nouvelle culture politique en rupture avec cette grande tradition populaire, le PS a pris un risque considérable.

Le PS se méfie-t-il du PS ?

"Aujourd'hui, pour être sur la liste du PS, il faut surtout ne pas être affilié !" Voilà la réflexion entendue des centaines de fois dans les sections locales, émise par des militants de longue date, souvent découragés, complètement perdus devant une stratégie d'ouverture dont ils ne comprennent pas la raison profonde, et qui s'impose à eux sans qu'ils ne soient réellement consultés. Ouverture, oui, bien entendu. Dilution, non.

Le PS doit-il renier le militantisme de base, en privilégiant le recrutement basé sur des critères identitaires, dont certains montrent déjà à quel point ils sont dangereux (notamment le critère ethnique, porte ouverte directement sur le communautarisme) ? Le PS ne risque-t-il pas ainsi de se faire hara-kiri dans ce qui fait son assise de base : ses structures locales, sa force vive de pénétration au sein de la société ?

Ajoutons à ce malaise le manque de respect évident vis-à-vis des mandataires locaux, pressentis avant tout comme suspects : un des critères pour la désignation du secrétaire à la rénovation du Parti n'était-il pas qu'il n'ait encore jamais exercé de mandat électif ? Terriblement significatif. Par ailleurs, la rédaction de volets entiers des nouvelles "règles de gouvernance" ne prouve-t-elle pas à suffisance la suspicion dans laquelle sont maintenus les mandataires locaux : règles de cumuls conduisant à l'inefficacité; règles de déclaration de patrimoine et de revenus alimentant un voyeurisme télévisuel malsain; cadenassage des modalités de désignation des bourgmestres dont on se mord aujourd'hui les doigts; création d'une commission de vigilance et d'éthique; haut tribunal moral, avec tout ce que cela implique de troublant.

Le PS est un parti politique. Comme tout parti politique, il a vocation à participer au pouvoir. On ne peut pas obtenir le pouvoir et le garder durablement sans machine de guerre.

Et on ne peut construire une machine de guerre en se méfiant en permanence de ses soldats. La rénovation du PS passe d'abord par la reconnaissance du rôle des sections locales et l'immense mérite des mandataires locaux. Je crains que ce ne soit pas la voie prise.

Le PS respecte-t-il les règles démocratiques ?

En démocratie, les deux règles essentielles sont simples : il n'y a pas de vérité en dehors de l'élection; on ne change pas en permanence les règles du jeu. Une élection peut être injuste. La Deuxième Guerre mondiale n'était pas encore complètement terminée que Churchill, qui avait sauvé l'Angleterre, a été battu aux élections. Mais l'élection reste la méthode la plus démocratique qui soit.

L'élection sanctionne des politiques; l'élection sanctionne des hommes et des femmes. C'est la règle du jeu.

Lors des élections communales, des personnalités du PS ont perdu, et parfois de façon cinglante, les combats qu'ils menaient. Pour certains, ce n'était pas la première fois. En a-t-on tiré les conséquences ? Non, en rien. L'incapacité de certains hauts responsables à mener leur liste à la victoire électorale n'a pas ému la direction du parti. Doit-on s'étonner que ces mêmes personnes, dès lors, alors qu'elles bénéficient d'une visibilité très large, soient celles qui ont été le plus durement sanctionnées, contribuant ainsi largement à l'ampleur de la défaite collective ?

Johan Vande Lanotte a montré l'exemple : à ceux qui parlent de morale ou d'éthique à tout instant, il convient de rappeler, en toute modestie, la valeur de l'exemple et le sens de l'honneur. Ce n'est pas une question de personnes. C'est une question de principes. Ceux qui gagnent les élections doivent assumer des responsabilités, ne fût-ce que pour rendre compte ensuite devant les électeurs qui les ont désignés. Ceux qui perdent les élections doivent se ressourcer, pour revenir plus forts et plus sereins.

Par ailleurs, comment faire comprendre que chaque fois que l'on a un problème, on n'hésite pas à tordre le cou à des règles que l'on a soi-même imposées : changer les statuts en catimini est devenu une habitude, une habitude malsaine. Le pouvoir est-il confisqué au sein du PS ? Je crains que ces règles, difficiles, ne soient pas du goût de tous.

Le PS est-il un parti politique ou un groupement de technocrates ?

Ici aussi, c'est la question du respect du principe de l'élection : ceux qui n'osent pas passer sous les fourches caudines de l'élection n'ont pas à exercer de responsabilités politiques. Les conseillers conseillent. Les élus choisissent et décident. C'est comme cela qu'il faut faire. Tout simplement parce que les mandataires sont des gens responsables : eux au moins doivent se présenter à la sanction des électeurs. Les conseillers, eux, sont des irresponsables, sur le plan politique.

Il est vrai que les matières sont devenues de plus en plus complexes. Il est donc important pour les responsables de s'entourer de gens de qualité. Mais il faut s'interroger au sein du PS sur le rapport de force réel existant entre mandataires élus et conseillers de l'ombre. Ce rapport de forces pose actuellement problème.

Le PS est-il là pour faire la morale ou pour changer le monde ?

Pendant des mois et des années, le PS a articulé son message politique sur les problèmes éthiques : vote des étrangers, mariage des homosexuels, bioéthique, euthanasie, etc. Ces enjeux sont importants. Mais ce n'est pas sur cette base que l'on articule un message politique de changement de la société. Le fond du message socialiste doit être un message économique et social. C'est là qu'est notre différence, notre essence. Non pas en s'enfermant dans des discours stéréotypés qui ne sont plus adaptés à l'évolution de notre société. Mais en identifiant les inégalités nouvelles, les problèmes sociaux profonds, l'inégalité culturelle, en cherchant sans faiblesse en permanence la ligne de rupture permettant de trouver de nouvelles alliances, de nouveaux rapports de force favorables.

Le PS a toute sa place aujourd'hui. Il a un rôle majeur à jouer. Il doit néanmoins repartir sur des bases fortes, sans être honteux de lui-même : respecter les militants tout en ne se fermant pas sur lui-même; renforcer le travail au niveau local, proche des gens, ce qui implique de considérer davantage l'importance du travail effectué par les élus locaux; oser un message politique, porteur d'espérance sans être illusoire, sans être prisonnier des courtes vues technocratiques; accepter la première loi de la démocratie, qui est la loi de l'élection, et en tirer les conséquences; faire vivre avec vigueur les structures du parti, en évitant la concentration excessive du pouvoir.

Sarkozy a inventé le concept de "droite décomplexée".

Les socialistes n'ont pas de complexes à avoir. Même ceux de Charleroi. À condition qu'ils soient ou qu'ils redeviennent eux-mêmes. Parce que, en tant que socialistes, nous ne pouvons pas accepter la détresse, la misère matérielle et intellectuelle. Parce que nous avons le devoir de nous lever contre l'injustice.

Nous n'avons pas le monopole du coeur : il y a des libéraux, des chrétiens, des écolos, des personnes d'autres horizons qui sont aussi des gens de progrès. Mais une gauche sans un PS fort est une gauche qui perd. Nous devons la faire gagner.

© La Libre Belgique 2007